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De la musique contre le marbre de l’Histoire

Le Chevalier de Saint-George

Par Charles Alexandre Creton le 15 janvier 2021

Pour la première fois à l’Opéra de Paris des œuvres du Chevalier de Saint-George sont données à l’occasion du concert « Du Singspiel à l’opéra-comique : Mozart, Grétry et le Chevalier de Saint-George » par les artistes en résidence à l’Académie. Ce concert, enregistré en décembre 2020, est disponible sur la plate-forme “L’Opéra chez soi”. Retour sur le parcours d’un compositeur oublié.

Le Chevalier de Saint-George, portrait de Mather Brown, 1788
Le Chevalier de Saint-George, portrait de Mather Brown, 1788 © Bridgeman Images

Joseph Bologne de Saint-George, dit Chevalier de Saint-George, a tout d’un personnage de roman : « inimitable » bretteur, chevalier devenu colonel lors de la Révolution française, violoniste de génie, compositeur admiré par ses contemporains… Comment comprendre qu’il ait disparu de l’Histoire et des salles de concert jusqu’à nos jours ?

Commençons par la fin.

Samedi 23 mai 2020 en Martinique, des statues de Victor Schœlcher sont déboulonnées de leur piédestal à Fort-de-France. Un mois plus tard à Paris, devant l’Assemblée nationale, la statue de Colbert, ministre de Louis XIV, auteur du Code noir en 1685, est recouverte d’une peinture rouge sang. Enfin, le 23 juillet 2020 à Basse-Terre en Guadeloupe, le buste de Victor Schoelcher disparait de la place où il trônait, deux jours après les célébrations de la Saint Victor.

Basse-Terre, c’est là que naît en 1746 Joseph Bologne de Saint-George, d’un père, Georges Bologne, grand propriétaire de sucreries1, et d’une mère, esclave de ce dernier, Anne Nanon. Elisabeth Jeanne Françoise Mérican, épouse de Georges Bologne depuis 1739, accepte Anne Nanon et reconnaît l’amour que lui porte son époux. La famille quitte Basse-Terre et arrive à Bordeaux en 1748. À son arrivée, Nanon est présentée comme servante du couple et est accompagnée de Joseph, tout juste âgé de deux ans, de sa mère Marguerite et de François « un mulâtre âgé de 14 ou 15 ans2», lui aussi esclave. À cette époque, le Code noir rédigé par Colbert est toujours en vigueur dans les colonies du Royaume de France, mais il ne s’applique pas aux personnes noires établies en métropole. Autrement dit, Nanon et son fils ont un statut de « nègres libres » dès qu’ils débarquent au port de Bordeaux.

Jusqu’à la Révolution française, l’expression « nègre libre » n’est qu’un oxymore qui témoigne du faux-semblant de liberté pour les personnes noires et métisses dans le royaume, tantôt dépréciées, tantôt fétichisées par la cour. Georges Bologne reconnaît Joseph comme son fils légitime ce qui lui permet de bénéficier d’une éducation digne des plus grands aristocrates. En mai 1763, Joseph de Saint-George achète un office d’Écuyer au décès de son détenteur, Pierre Renaut, et devient à 17 ans, par légitimation du roi, Commandeur ordinaire des guerres. L’obtention de cet office est retentissante et participe à la création de la mythification des talents du jeune Chevalier de Saint-George. Il s’est formé à l’escrime auprès du bretteur La Boëssière, alors le plus réputé de la capitale, et acquiert le surnom de l’« inimitable ». Son maître d’armes aurait déclaré : « Racine fit Phèdre, j’ai fait Saint-George3». Mythe de son vivant, Saint-George affronte en duel amical la légende de l’escrime, le Chevalier d’Éon lors d’un séjour à Londres à l’aube de la Révolution.

Toutefois, sa renommée européenne, le Chevalier de Saint-George la doit, de son vivant, à ses talents de musicien. Violoniste invité des plus beaux salons de l’aristocratie, on le dit maître de musique de la reine Marie-Antoinette. À l’époque, l’Académie royale de Musique fait la pluie et le beau temps sur les scènes européennes. Il est interdit de jouer d’autres concerts à Paris lorsque l’Académie se produit et les règles qui protègent son répertoire sont très strictes. C’est ainsi que le Concert Spirituel, qui deviendra la salle Favart, doit payer des cotisations à l’Académie royale de Musique pour pouvoir donner des concerts plus de 30 jours par an. À Paris, une troisième association de musiciens se distingue : le Concert des Amateurs. Cet ensemble, dont les musiciens sont tous bénévoles, a pour particularité de se consacrer aux compositions contemporaines. C’est sous la baguette de François-Joseph Gossec que le jeune Chevalier de Saint-George devient premier violon de cet orchestre en 1769. Il en prend la direction en 1773. Le poète Pierre-Louis Moline vantait déjà en 1768 ses talents de compositeur dans Le Mercure : « Enfant du goût et du génie / il naquit au sacré vallon / Et fut de Terpsichore émule et nourrisson. / Rival du Dieu de l’harmonie / S’il eût à la musique unit la poésie / on l’aurait pris pour Apollon.4 ». L’expression « rival du Dieu de l’harmonie » place Saint-George en concurrence directe avec Rameau décédé quatre ans plus tôt et déifié par des générations de musiciens. Le jeune compositeur revend alors son office de Commandeur des guerres en 1772 pour se consacrer à la musique. C’est avec le Concert des Amateurs qu’il développe ses techniques d’orchestration, notamment dans le genre de la symphonie concertante.

Saint-George est au sommet de sa gloire dans les années 1770, son art est salué par ses contemporains qui lui dédient de nombreux ouvrages en Italie comme en Allemagne. En 1776, il candidate avec le soutien des Amateurs et celui de la reine Marie-Antoinette à la direction de l’Académie royale de Musique. Cette année aurait pu à jamais changer l’histoire de l’institution en nommant Saint-George à sa direction, mais trois artistes de la troupe s’y opposent avec des arguments bien identifiés. Sophie Arnoud, Rosalie Levasseur et Marie-Madeleine Guimard - dite La Guimard-, respectivement cantatrices et danseuse de la troupe, sont trois artistes reconnues pour leur talent dans la société du XVIIIe siècle et qui fréquentent les mêmes cercles aristocratiques que le Chevalier. Si leurs correspondances rapportent des tensions entre ces trois artistes, elles s’allient pourtant dans l’écriture d’un placet à l’attention de la Reine stipulant que « leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre.5» La Guimard, qui a les préférences de Marie-Antoinette, signe la première ce pamphlet raciste qui empêchera le Chevalier d’obtenir le poste de directeur de l’Académie royale de musique. Comment ces arguments ont-ils pu tenir face au soutien royal de la candidature de Saint-George ? Son évolution dans la société et la reconnaissance publique de son talent en font à l’époque une exception jusqu’à ce que sa couleur de peau ne reparaisse dans la balance des arguments le rendant illégitime à ce poste. La formule du placet, « soumises aux ordres d’un mulâtre », épaissit le plafond de verre contre lequel se cogne le Chevalier. Les trois artistes pointent du doigt sa couleur de peau mais aussi sa généalogie : il est et restera le fils d’une esclave. Pour répondre à la Guimard, le Chevalier de Saint-George a recours au rire et dresse en quelques vers un portrait satirique de la danseuse : « Si Vénus était l’insipide Guimard / L’amour renoncerait à ses grâces allègres / et, corps, jambes et bras, effrayant le regard,/ ne seraient plus qu’engin à bâtonner les nègres.6 » Louis XVI, quant à lui, répond à cet épisode en ne nommant personne à la direction de l’Académie royale de Musique. En mars 1777, le souverain semble pourtant aller dans le sens de la Guimard et de ses acolytes lorsqu’il rédige un mémoire d’instruction à destination du gouverneur de Martinique où on peut lire : « Les libres sont des affranchis ou des descendants d’affranchis ; à quelque distance qu’ils soient de leurs origines, ils conservent toujours la tache de l’esclavage et sont déclarés incapables de toute fonction publique. Les gentils-hommes même qui descendent à quelque degré que ce soit d’une femme de couleur, ne peuvent jouir des prérogatives de la noblesse.7»

Si la presse permet de construire ou de détruire la réputation d’un artiste en quelques vers, elle est aussi à l’époque un espace de débats sur des sujets de société où la traite négrière occupe une place importante. Avec les Lumières, la deuxième moitié du XVIIIe siècle voit naître des pensées progressistes contre la société de l’Ancien Régime qui luttent pour une abolition de l’esclavage et une reconnaissance de l’égalité de tout homme devant la loi. Les auteurs, parfois sous couvert d’anonymat ou de pseudonymes, débattent par articles interposés dans des périodiques comme Les Éphémérides du citoyen, apparenté au mouvement des physiocrates. En réponse à une lettre publiée dans ce journal le 29 septembre 1766 et intitulée « Explication de l’esclavage des nègres » qui peint le commerce triangulaire comme une manière de sauver les Africains de la barbarie de leurs rois, on lit le mois suivant une réfutation de cette explication qui accorde à notre compositeur une place majeure : « Il faut bien que les nègres soient des hommes puisqu’on en fait des chrétiens et même des prêtres dans les établissements portugais… Votre auteur qui les déclare totalement incapables d’études abstraites serait fort étonné (…) d’apprendre qu’à Paris même dans le temps qu’il écrit cette assertion, un nègre est regardé par les gens de l’Art comme un de nos plus habiles musiciens, non seulement pour comprendre et exécuter mais encore composer les pièces les plus difficiles. »

Saint-George est érigé dans le discours public comme l’exemple même de l’égalité des hommes indépendamment de leur couleur de peau. Qu’en pensait-il ? La prise de position de Saint-George contre l’esclavage est au cœur de son engagement dans la Révolution. Bien que proche de l’aristocratie et de la cour - il sera d’ailleurs mis en prison par suspicion de royalisme - Saint-George joue un rôle majeur dans la manière dont la lutte contre l’esclavage va construire la République après la Révolution. Le 27 mai 1793, les membres du 13e Régiment des Chasseurs à cheval, troupe de soldats noirs dirigée par Saint-George pendant la Révolution, publient une « adresse à la Convention nationale à tous les clubs et sociétés patriotiques » sous-titrée « Pour les Nègres détenus en esclavage dans les Colonies françaises de l’Amérique sous le régime de la République. » Parmi les signataires de ce texte, on retrouve le Chevalier de Saint-George mais aussi un autre « mulâtre », Alexandre Dumas, père de l’auteur des Trois Mousquetaires. Cette adresse est un appel à abolir l’esclavage dans les colonies et à étendre les droits de l’homme et du citoyen à ceux qui y sont réduits : « Susceptibles, par raisonnement, d’aimer la liberté, et de rester attachés à ses principes, daignez, sages législateurs qui avez décrété les droits de l’homme, daignez étendre jusqu’à nous vos regards bienfaisans, ne gémissant plus sous le poids trop accablant pour nous, nous deviendrons des hommes doux et paisibles, nous publierons à jamais le signalé service que vous pouvez rendre à la nature entière.8 » À ce texte, font suite les journées des 31 mai, 1er et 2 juin 1793 à l’Assemblée où les députés abolitionnistes comme Julien Labuissonnière, Robespierre, et Jeanbon Saint-André débattent de l’écriture d’un texte pour mettre fin à l’esclavage dans les colonies.

Les auteurs de l’adresse sont eux-mêmes preuves par leur parcours des arguments qu’ils avancent pour l’abolition de l’esclavage, « Les nègres ne sont-ils pas susceptibles, comme les blancs, d’être perfectionnés dans les sciences et les arts?9 », et anticipent un sujet qui, un demi-siècle plus tard, sera la condition de la dernière abolition de l’esclavage : le dédommagement des colons. En effet, à partir de 1849, 7% de la dépense publique de la Deuxième République passent dans l’« indemnisation des colons », dépossédés de leurs esclaves. Victor Schoelcher soutient ce dédommagement, raison pour laquelle on peut entendre en Martinique et en Guadeloupe, 171 ans après l’abolition de l’esclavage, « Schoelcher n’est pas notre sauveur ». En 2020, dans un mouvement mondial de lutte contre le racisme, quelques noms comme celui de Saint-George, oubliés par l’histoire et laissés dans l’ombre de ceux à qui le marbre blanc et l’airain ont prêté l’immortalité, ressurgissent.

Comme tous les compositeurs d’une époque donnée, Saint-George est tombé dans l’oubli. Mozart, dont il est le contemporain et qu’il aurait pu rencontrer si ce dernier n’avait pas refusé de jouer avec le Concert des Amateurs en 1778 lors de son séjour à Paris, connut également cet oubli à l’arrivée des compositeurs romantiques. Mozart et Saint-George avaient un protecteur commun en la personne du Baron de Grimm, soutien de la candidature du Chevalier à l’Académie royale de Musique. En 1778 pourtant, le jeune compositeur autrichien, loin de faire l’unanimité sur la scène parisienne, se dispute avec son protecteur. Joseph Legros, alors directeur du Concert Spirituel, lui refuse une symphonie concertante avant d’accepter de faire interpréter sa symphonie dite parisienne. S’il n’a jamais rencontré Saint-George, Mozart connaissait son œuvre dont on retrouve quelques emprunts dans certaines de ses pièces les plus connues comme La Petite musique de nuit (1787) qui emprunte son thème à la Sonate n°2 en la majeur pour violon et piano de Saint-George (1770, publication 1781). À la redécouverte de l’œuvre de Saint-George, ils ont amené les musicologues à l’appeler le « Mozart noir », un surnom bien maladroit qui, en plus de ne pas rendre justice à l’Histoire, gomme l’identité et la personnalité du Chevalier pour ne lui laisser que sa couleur de peau.

Jouer Saint-George aujourd’hui à l’Opéra de Paris relève moins de l’hommage que de la reconnaissance et de la justice. Compositeur majeur de son temps, Saint-George était aussi un acteur essentiel dans la construction d’une République égalitaire. « Si des tyrans, sur la terre, trouvent une jouissance à appesantir leur courroux sur des créatures innocentes, ce qui peut nous consoler, c’est l’espoir de vous trouver sensibles à notre réclamation, et la confiance que nous avons dans votre justice.10» Le 15 décembre dernier, ce concert devait avoir lieu sur la scène du Palais Garnier, n’en déplaise à mesdames Arnoud, Levasseur et Guimard qui, de marbre figées dans les couloirs du Palais, n’ont pas pu contester. Qui, aujourd’hui, du marbre ou de la musique écrit l’Histoire ?

Enregistrement du concert dans les conditions du direct le 14 décembre 2020 avec les artistes en résidence à l’Académie :

Yoan Brakha, violon

Félix Ramos, piano

1 La généalogie du Chevalier de Saint-George a fait l’objet de nombreuses études qui avancent deux pistes sur l’identité de son père
2 Archives Départementales/Gironde/Série débarquements 6 B 50
BnF. Texier La Boëssière, La mort du Duc de Brunswick
4 Le Mercure, février 1768
5 Placet reproduit dans les Mémoires du Baron de Grimm
6 Charles Maurice Descombes, Tablette d’un gentilhomme sous Louis XV, Paris 1864
7 Archives nationales /COL/F3/72 in Pierre Bardin, Joseph de Saint George le Chevalier noir, Éditions Guénégaud 2006, p.73
8 L’« Adresse à la Convention nationale, à tous les clubs patriotiques Pour les Nègres détenus en esclavage dans les Colonies Françaises de l’Amérique, sous le régime de la République » est signée les membres du 13e Régiment et par des hommes politiques métis comme Julien Labuissonière originaire de Martinique, l’une des voix auprès de Robespierre pour l’abolition de l’esclavage en juin 1793.
Idem.
10 ibidem.

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