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Rencontres

De « la belle silhouette » des costumes de danse pour homme

Entretien avec Martine Kahane et Roberta Oakey — Par Anna Schauder

Que ce soit dans les ballets Onéguine ou La Fille mal gardée, la grande variété des costumes de danse pour homme participe à l’illusion théâtrale en transportant le spectateur dans le monde bourgeois du XIXe siècle ou dans un village du XVIIIe siècle pendant la saison des moissons. Dans ses Lettres sur la danse publiées en 1760, Jean-Georges Noverre défendait le costume réaliste en défaveur du tonnelet et du port du masque. « Si le costume n’est point absolument vrai, il doit être au moins vraisemblable. […] On doit entendre par costume tout ce qui peut contribuer, par une imitation fidèle, à procurer à l’œil le plaisir de l’illusion». Qu’est-ce qui fait la particularité de la garde-robe des danseurs depuis cette réforme essentielle dans l’histoire du costume de danse ? Rencontre avec Martine Kahane, ancienne directrice de la Bibliothèque-musée de l’Opéra de Paris, et Roberta Oakey, responsable de l’Atelier Tailleur du Palais Garnier.    

Comment appréhender l’histoire des costumes de danse pour homme ?

Martine Kahane : On a hélas très peu d’informations précises sur l’histoire et sur l’évolution du costume de danse pour homme. Il y a un grand manque de sources : on en sait encore moins sur les danseurs que sur les danseuses. Une chose est certaine : le costume masculin varie selon les rôles interprétés. Avec l’essor du ballet romantique, la danse masculine a quasi disparu avant que Serge Lifar ne redonne plus d’importance au rôle du danseur dans les années 1930. On ne peut pas établir de parallèle entre l’histoire du costume de danse pour femme, où le tutu sert de repère, et celle du costume de danse pour homme. Dès l’époque baroque, le costume sert à « dire » le rôle : le chevalier porte un tonnelet par-dessus une armure, le sorcier, une grande robe, tandis que l’oriental est vêtu d’un pantalon. Les rôles comme ceux du chevalier, du prince, du paysan, etc. vont surtout se cristalliser à partir de la Révolution française et de la période romantique.

Audric Bezard (Onéguine) et Jérémie-Loup Quer (Lenski) dans Onéguine de John Cranko, Palais Garnier, 2018
Audric Bezard (Onéguine) et Jérémie-Loup Quer (Lenski) dans Onéguine de John Cranko, Palais Garnier, 2018 © Julien Benhamou / OnP

Quels habits ont influencé les costumes de danse pour homme ?

M.K. : Les tenues militaires ont le plus influencé le costume de danse parce que la silhouette militaire, et surtout celle des cavaliers, est alors considérée comme « la belle silhouette » masculine. La tenue portée par l’armée noble est composée de bottes, d’un pantalon très collant, d’un pourpoint extrêmement serré, qui sert en fait de corset pour soutenir le dos. Parfois, d’ailleurs, l’homme porte un corset sous ce dolman. Souvent utilisé comme costume pour les danseurs, le dolman du militaire ressemble franchement à un corset - ou à un haut de tutu à manches longues. Il y a toujours eu une corrélation entre l’art du militaire (ars militaris) et l’art du danseur (ars dansandi). Les premiers maîtres à danser étaient des militaires. Et une grande majorité des directeurs des ateliers de costumes d’hommes de l’Opéra et leurs assistants était, au XIXe siècle, des tailleurs militaires. Ensuite, les vêtements de sport sont venus influencer les costumes des danseurs. Pour les hommes, la tenue de travail, celle des cours de danse, correspond exactement au costume des escrimeurs, avec la culotte (terme pour pantalon) qui s’arrête au genou.

Mathias Heymann (Colas) dans La Fille mal gardée, Palais Garnier, 2007
Mathias Heymann (Colas) dans La Fille mal gardée, Palais Garnier, 2007 © Sébastien Mathé / OnP

Les costumes de ville ont souvent servi de modèle pour les costumiers de ballet, comment un costume pour danseur se distingue-t-il néanmoins d’un costume de ville pour homme ?

Roberta Oakey : La coupe distingue radicalement le costume de danseur et celui de ville. La fabrication est très particulière, puisqu’il faut réaliser un costume à la fois résistant, confortable et beau, et ceci avec tout type de tissu ! Chacun des six costumes d’Onéguine, par exemple, est fait dans une matière différente (lainage, cuir, ottoman, velours, velours côtelé, organza plissé) et c’est à nous de transformer ces matières pour réaliser un costume de danse. Même si les personnages dans La Fille mal gardée sont des paysans, la majorité des costumes est faite avec des matières nobles, en raison de la facilité à les teindre et à les couper. On coupe le costume en fonction de la morphologie de l’interprète afin qu’il garde sa liberté de mouvement. La légèreté est aussi une qualité essentielle pour les costumes de danse. Une révolution dans la technologie des tissus a permis d’alléger les costumes : l’utilisation du lycra a bouleversé la fabrication des costumes pour homme. Avant les années 1970, on utilisait les mêmes tissus pour les costumes de ville et pour les costumes de scène. Et on utilisait encore les techniques de fabrication des costumes de ville du XIXe siècle, c’est dire ! Entre autres, le lycra permet de réaliser des chemises plus légères et faciles à entretenir. Dans le cas d’Onéguine, on a fait un plastron en dessous des chemises. Le devant ressemble à une vraie chemise en popeline avec un nœud ou une lavallière, mais le dos est en lycra pour réduire la quantité de tissus.


Quelles sont les principales étapes de la fabrication d’un costume pour danseur ?

R.O. : Nous commençons avec une maquette. Ensuite, en fonction des mesures du danseur, nous réalisons un patron en papier pour qu’il serve de base à la réalisation d’une toile. L’atelier prépare alors les costumes pour l’essayage. C’est un moment clé dans la fabrication d’un costume pour danseur, sachant que leur morphologie est très spécifique. Pendant les essayages, on peut voir s’il manque du soufflet ou si le pantalon est trop serré. La double piqure au fond du pantalon est typique des costumes de danse. Ensuite, on fait les retouches et on renvoie les costumes pour les finitions et l’ajout d’éléments décoratifs. Ce processus est très spécifique aux costumes de danse, ça ne se passe pas du tout comme ça dans le monde de la mode. Ces deux univers se distinguent radicalement par l’usage que l’on fait des costumes. A l’Opéra, nous devons avant tout les penser en fonction de la morphologie de sportifs et de la liberté de mouvement.

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