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Rencontres

Danser au-dessus d'un volcan

Entretien avec Clément Cogitore — Par Simon Hatab

Les Indes galantes sont à l'affiche de l'Opéra Bastille dans une nouvelle production mise en scène par Clément Cogitore et chorégraphiée par Bintou Dembélé. Après avoir réalisé pour la 3e Scène un court-métrage dont le retentissement a dépassé de loin le cercle des amateurs d'opéras, cet artiste, très remarqué sur la scène internationale, qui développe une pratique à mi-chemin entre l'art contemporain et le cinéma, s'empare cette fois de l'opéra-ballet de Rameau dans son intégralité. Il expose lors d'un entretien sa vision détonante de l'œuvre, incluant vingt-neuf danseurs et danseuses issus de la Street Dance.


À quand remonte votre découverte des Indes galantes ? Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l’opéra-ballet de Rameau ?

Clément Cogitore : J’ai d’abord connu l’œuvre à travers ses airs les plus célèbres : “Forêts paisibles”, “Bannissons les tristes alarmes”, “Traversez les plus vastes mers”... Difficile de rester insensible à leur beauté et à leur puissance. Les chœurs, surtout, m’ont séduit : j’étais envoûté par la dimension incantatoire que leur donnait Rameau. C’est plus tard que j’ai commencé à m’intéresser à l’œuvre dans son ensemble. Ces intrigues sentimentales situées dans des contrées lointaines et exotiques, dont on raille “l’indigence” ou “l’invraisemblance” depuis la création, me sont apparues comme une étrange suite de malentendus amoureux et politiques : des malentendus conscients - simples quiproquos - ou inconscients, mais qui prennent aujourd’hui une toute autre signification. J’ai eu la sensation que Les Indes galantes racontait l’histoire de jeunes gens dansant au-dessus d’un volcan. Un volcan qui, au XVIIIe siècle, était inoffensif – le volcan de théâtre et d’artifice de l’entrée des “Incas” - mais qui, au XXIe siècle, est devenu bien réel, au bord de l’éruption.

Avant de mettre en scène l’intégralité de l’œuvre, vous aviez réalisé pour la 3e Scène un court-métrage sur un air de la quatrième entrée (“Forêts paisibles”). Ce film, pour lequel vous aviez déjà collaboré avec la chorégraphe Bintou Dembélé, a rencontré un succès qui dépasse de loin le strict cercle des amateurs d’opéra. A posteriori, comment situer ce film dans le processus de création qui a abouti au spectacle que nous allons voir ?

Ce film partait d’une intuition : celle que cette musique pouvait accueillir d’autres corps, d’autres énergies et d’autres tensions que ceux habituellement convoqués sur une scène d'opéra. Le spectacle s’est écrit dans la continuité de cette intuition, en poursuivant ce questionnement sur les notions d’altérité et d'espace urbain comme espace géopolitique.

Comment cette question de “l’altérité” résonne-t-elle dans Les Indes galantes ?

L’opéra-ballet de Rameau convoque le monde sur scène, confrontant sans cesse des personnages perçus comme “occidentaux” à des personnages qui ne le sont pas. À ce moment de l’Histoire, on s’intéresse de près à ces peuples vivant dans des contrées lointaines, colonisés ou massacrés par les puissances européennes. Mais derrière cet humanisme apparent, l’Homme des Lumières est en train de passer d’un stéréotype à un autre - du “sauvage sanguinaire” au “bon sauvage” de Rousseau. Cet “Autre”, indigène, devient un être pur et innocent mais qui reste sur le bas-côté de l’Histoire. Sur notre planète globalisée, qui me semble aujourd’hui traversée partout par les mêmes soubresauts et idéologies, l’altérité est de plus en plus difficile à rencontrer. Quand je prends l’avion pour montrer mon travail à l’autre bout de la planète, j’ai souvent l’impression de me déplacer d’un bout à l’autre du monde occidental et de rencontrer les mêmes codes sociaux, opinions ou croyances. Pourtant, l’altérité se situe autant au-delà des mers qu’à quelques rues de nous, parce que nos mégalopoles sont devenues des villes-mondes, modelées par des mouvements migratoires parfois très anciens où chaque communauté a hérité de son territoire, qu’elle habite avec son Histoire et sa culture. C’est ainsi que s'est peu à peu construit notre projet de mise en scène : raconter le monde à travers la ville, avec ses frontières, ses tensions et ses malentendus.

Comment avez-vous été amené à collaborer avec la chorégraphe Bintou Dembélé ?

Bintou est une pionnière du Hip Hop en France. Sa manière d’explorer par la danse les tensions physiques, affectives et politiques, sa façon d’interroger historiquement la représentation sur scène de ce qu’elle appelle les corps “racialisés” - c’est-à-dire perçus en marge d’une norme censément “blanche” - font qu’elle m’est apparue comme la chorégraphe idéale pour un tel projet. Par ailleurs, Bintou conçoit la danse comme un long flux de tensions et de résistances, ce qui m’a semblé riche en possibilités de dialogues - et de contradictions - avec la musique de Rameau, qui est elle construite en brèves séquences, comme autant d’injonctions lancées aux corps des danseurs. La question qui nous guidait sans cesse était : comment cette musique peut-elle mettre en mouvement les corps d’une autre époque, sculptés par d’autres histoires ?

En tant qu’artiste, vous travaillez sur le potentiel de sidération de l’image, sur la place qu’elle laisse au spectateur. Le XVIIIe siècle est le Siècle des Lumières. Or, la lumière peut avoir une certaine ambivalence : elle peut éclairer, élucider, révéler. Mais elle peut également éblouir, aveugler ou orienter notre regard tout en laissant des zones d’ombre...

Oui, je travaille beaucoup sur le potentiel de sidération d’une œuvre, sa capacité à éblouir, à réaliser un hold-up sur les sens. C’est là toute l’ambiguïté de l’Homme des Lumières qui ne croit plus à la magie, libéré par le rationalisme des superstitions et des dogmes de l’obscurantisme religieux, mais qui continue à désirer ardemment qu’on lui raconte des histoires, qu'on l'émerveille. En ce sens, ce moment de l'Histoire marque la fin de l’enfance de l’Homme occidental. Le spectateur des Indes galantes sait que tout ce qu’il voit est faux, mais il accepte néanmoins, pour quelques heures, de prendre congé du monde pour se laisser éblouir. J’ai eu envie d’assumer ce “cahier des charges” de l’opéra-ballet tout en l’interrogeant, en me demandant ce qu’éclipsait la lumière, ce qui restait dans l’ombre…

L’une des questions que semble poser avec le plus de force votre œuvre est la possibilité – ou non - de raconter une histoire. Lors d’une conférence, vous disiez que les communautés naissaient à partir du moment où l’on commençait à se raconter des histoires. Dans Les Indes galantes cette notion d’histoire est centrale : l’œuvre représente différentes communautés, souvent en conflit, qui ne portent pas les mêmes récits…

D’une certaine manière, les malentendus des Indes galantes relèvent de l’impossibilité des différentes communautés à s’accorder sur un récit commun. Ainsi, dans l’entrée dite des “Sauvages”, le livret confond sans cesse les mots “paix” et “victoire”. À l’évidence, il n’y a que le vainqueur pour confondre ces deux termes.

Il me semble que certains de vos films, qui flirtent avec le documentaire, mettent en crise la notion de “personnages” : la caméra tourne autour d’eux sans que l’on sache si l’on est encore dans le réel ou déjà au seuil de la fiction. Dans Les Indes galantes, nous sommes - pour reprendre les mots d’Ali dans la troisième entrée, dans le monde “qu’imagine l’Europe”, et en cela souvent confrontés à des clichés, à des stéréotypes… Comment cherchez-vous la vie dans le stéréotype ?

Oui, à l’exception de Phani et Huascar dans l’entrée des Incas - qui semblent traversés par des contradictions et ambiguïtés - la plupart des personnages du livret des Indes galantes se présentent comme des stéréotypes : chacun est défini par son appartenance à une communauté. Mais cette pauvreté de caractérisation dans le livret de Fuzelier contraste avec le traitement musical qu’en fait Rameau : riche, complexe, singulière, la partition déploie une infinité de nuances. La musique devient alors une alliée précieuse pour avancer à la rencontre des personnages. Dans l’écriture et la mise en scène - tant de fiction que de documentaire - j’ai tendance à croire qu’il ne faut jamais chercher à éviter les stéréotypes mais plutôt essayer de les traverser. Je me dis qu’un stéréotype est un personnage qui n’a pas été entendu, avec qui je n’ai pas passé assez de temps, qui ne m’a pas encore raconté son histoire. C'est dans cette rencontre, dans ce dialogue imaginaire avec lui, que commence vraiment mon travail.

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