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Échappées littéraires

Dans les bras de la roche

Danser jusqu’à l’ivresse

Série

Dans les bras de la roche

Une femme grimpe, chute, rencontre un homme, tombe amoureuse, rechute à nouveau, puis meurt. Dans ses escalades, c’est la pesanteur qu’elle défie chaque jour, s’extrayant du monde, et de la réalité des hommes. Telle une Wili, la femme s’abandonne dans sa danse, jusqu’à l’épuisement. Apogée d’une nouvelle esthétique romantique, Giselle célèbre la ballerine sur pointes dont les tutus blancs en mousseline donnent une impression de flottement. Emmanuelle Pagano s’empare du ballet et se penche sur cette illusion d’immatérialité, rappelant le triste destin de ces femmes mortes d’amour et de chagrin, perdues à jamais dans les abysses du vide. 


D’abord, elle m’est tombée dessus. Littéralement.
Elle avait dévissé de la falaise. C’était la deuxième fois qu’elle tombait, avant de dévisser pour de bon, une troisième fois, la fois de sa mort.
La première fois, c’était une séparation, la deuxième, une rencontre, et la troisième, une séparation à nouveau. Définitive.
Il y en a tellement eu, entre nous, des séparations. Plus ou moins longues. Avant la dernière. Et définitive. Il y en a tellement eu, tellement de jours et de nuits, ces jours et ces nuits où je l’attendais, où je l’imaginais dans les bras d’un autre.
Je préférais la croire dans les bras d’un homme, je lui faisais des scènes de jalousie terribles et ridicules : avec cet homme-là, j’aurais pu rivaliser, j’imaginais rivaliser. J’avais mes chances.
Mais il n’y avait pas d’homme, seulement la roche. Qui la prenait, et la gardait, même de nuit, pourvu que la lune éclaire ses prises : alors, elle ouvrait son corps dans le noir, déployant l’envergure de son désir pour elle, la roche.
Il y avait eu quelques hommes, et surtout un, un homme, mais c’était avant moi.
Elle s’était séparée de lui comme elle m’a rencontré, comme elle allait se séparer de moi, comme elle allait mourir : en tombant. C’était lui qui l’assurait. Il lui avait sauvé la vie.
Elle ne pouvait pas supporter qu’il ait assisté à sa chute, elle ne pouvait pas supporter qu’il lui ait sauvé la vie, qu’il l’ait empêchée de mourir mais pas de cogner, à plusieurs reprises, parce que retenue, contre la paroi, ricochant de coups en coups, de blessures en blessures, d’humiliations en humiliations. C’était son compagnon de cordée, et après lui il n’y en a plus jamais eu. Plus jamais d’homme entre elle et la paroi.
Quand elle est tombée, cette première fois, elle avait tellement heurté la roche que son corps était couvert d’ecchymoses et d’hématomes, des pieds à la tête. Elle était devenue un immense bleu, un bleu de plusieurs couleurs, violacé, jaune, noir, vert : un bleu absolu. Elle avait pris la couleur de la roche. Elle avait pris toutes les couleurs que peut prendre la roche. Ces premières épousailles étaient violentes, fusionnelles. Elles inauguraient ce qu’allait devenir l’escalade pour elle : un corps-à-corps total.
Il avait fallu insister pour qu’elle accepte d’être évacuée et amenée à l’hôpital, pour qu’elle accepte d’être vidée sous anesthésie des énormes poches de sang qui l’enveloppaient.
Je n’ai rien su de cette chute, je n’ai rien su de sa vie avec son compagnon de cordée, de son escalade à deux, je n’ai rien su de cette vie avant sa mort. Elle me l’avait soigneusement cachée. Mais, après son enterrement, il est venu me voir, cet homme qui lui avait sauvé la vie, et qui l’avait tellement blessée, sur la paroi, dans son orgueil. Il est venu me voir, et nous l’avons pleurée, nous avons parlé d’elle, de ses prouesses, de ses chutes.
Avec moi, c’était différent, c’était une petite chute, qui serait passée inaperçue et dont elle aurait très peu souffert si elle avait atterri sur les galets : si je n’avais pas été là.
Pas même un bleu. Pas un seul bleu sur elle.
Elle m’est tombée dessus, dans la calanque, alors que je venais de m’endormir, assommé de nage et de chaleur, l’été infusant à feu doux dans mon corps épuisé.
Cette crique était interdite, parce que de la falaise tombait des cailloux, je le savais, je n’avais pas peur, je n’étais pas le seul à braver l’interdiction. Mais je ne m’attendais pas à recevoir une femme.
Je l’ai reçue : elle m’a heurtée, mon corps amortissant sa chute.
Bien sûr, elle s’est rattrapée. De justesse. Je m’en suis sorti avec un hématome et elle, avec rien. Juste une blessure d’orgueil, à nouveau. Pas un mot mais un sourire, une grâce dans cette blessure qui m’a charmé tout de suite.
Plus tard, elle me dirait que perdre l’équilibre, sur une falaise si facile, lors d’une simple balade dans le vertical, c’était la honte. Elle ne savait plus où se mettre. Ce n’était pas de m’avoir heurté, ni même fait mal, non, c’était d’avoir dévissé, là, dans cette facilité.
Je l’avais bien vu, qu’elle ne savait pas où se mettre, et elle était si belle, dans sa gêne, même si je me méprenais sur sa cause. Je massais mon épaule en souriant. Je faisais comme si je n’avais rien remarqué de cette gêne, alors que c’était précisément ce qui, déjà, m’avait séduit.
Quand on aime tellement quelqu’un, on aime ses défauts, ses faiblesses. Avant tout le reste.
Je ne savais pas qu’elle m’apparaîtrait plus belle encore sans la gêne, lorsque je la verrais faire corps avec la roche, lorsque je la regarderais danser sur elle, le geste parfait, dans une chorégraphie sans faille dictée par la paroi. Plus belle encore, mais moins touchante. Plus belle encore, mais inaccessible.
Au début, lorsque je la regardais grimper avec une aisance qui me vissait au sol, je n’étais pas seulement amoureux, j’étais saisi.
Puis, lorsque je me suis secoué un peu, je suis devenu jaloux. J’étais jaloux des autres grimpeurs, mais j’ai vite compris que je n’avais rien à craindre d’eux : c’était quand elle grimpait en solo qu’elle s’éloignait de moi. Les autres grimpeurs ne l’intéressaient pas, seule la roche la tenait, totalement, et lorsqu’elle s’assurait elle-même, elle était insaisissable.
Puis elle ne s’est plus assurée du tout, sauf par la puissance de son propre corps, de son mental, et, parfois, l’amortissement de l’eau, la possibilité de tomber, mais sans jamais, jamais tomber, sauf volontairement, doucement, à la fin d’une journée, pour se rafraîchir et se reposer.
Elle s’est mise à escalader en solo intégral et à mains nues, sans aucun matériel ni corde ni rien, sans aucun système d’assurage.
Elle voulait pouvoir mieux sentir les parois vibrer, épouser la roche au point de coller à elle, pour, disait-elle, s’adapter à son relief, lire le braille des aspérités et qu’elle appelait « chemin ».
Je crois que c’est à ce moment-là que je l’ai perdue, que nous l’avons tous perdue, qu’elle s’est perdue elle-même. Quand le corps-à-corps avec la roche ne souffrait plus aucun intermédiaire, à peine ses vêtements, réduits au minimum dans les étés attardés au creux des gorges où la chair du calcaire offrait encore de la chaleur à son corps déjà en sueur. Une chaleur retenue là - peut-être pour elle - toute la journée.
Il restait l’eau, en dessous, pour rafraîchir sa petite danse. Cette eau n’était que le prolongement de la roche, une sorte de récompense, dont j’étais exclu.
Elle ne s’y laissait tomber qu’après avoir épuisé toutes les prises, après avoir joué jusqu’à plus soif avec le bord de l’équilibre. L’appel de l’eau n’était que la suite de l’appel de la roche.
Elle laissait parfois ses gestes reposer dans des anfractuosités où l’eau faisait elle aussi une petite pause avant de retomber dans une succession de cascades, qui échouaient en aval, formant gours puis rivière à nouveau. Son corps échauffé se calait au frais de ces baignoires naturelles, interrompant un instant la cascade d’en dessous : on pouvait entendre s’atténuer le son de l’eau, ou percevoir un changement de rythme dans la chute. Cette musicalité, c’était elle, repliée en amont. Elle, en embâcle. Avant de se dénouer et de redonner une voix à l’eau. Avant de se dénouer et reprendre son chemin d’équilibriste.
Ces étés-là, elle grimpait en maillot, parfois nue, flirtant avec la rivière qui mouillait ses efforts dans les dévers. Elle y trempait son poids, ce poids léger qu’elle laissait s’abandonner au raz des remous, avec ce mouvement de bascule pour transférer son corps d’un côté et de l’autre, dans une conscience parfaite de son centre de gravité, qu’elle travaillait sans cesse et qu’elle appelait simplement « mon centre ».
Travailler son centre, c’était aiguiser un fil à plomb qui traversait son ventre au niveau du nombril et circulait dans ses jambes presque toujours ouvertes, l’aiguiser jusqu’à le sentir, jusqu’à ce qu’il lui fasse un peu mal, pour ne jamais l’oublier.

Toujours bien s’équilibrer, au prix de contorsions de plus en plus douloureuses.
Elle travaillait comme ça, perfectionnant sa souplesse en souffrant tout autour du fil tendu entre ses cuisses, tenue par l’ivresse de monter, monter toujours plus haut, aller toujours plus loin, explorer le monde la tête à l’envers, en contre-plongée.
Je n’étais pas là, bien sûr, je ne voyais rien de tout ça, mais je pouvais l’imaginer avec ce qu’elle me racontait, quand elle revenait enfin.
Elle n’avait pas l’humilité des plus grands grimpeurs, qui savent qu’il n’y a pas de deuxième chance possible. Elle ne se disait pas, je n’ai pas le droit de tomber.
Elle ne tombait jamais, mais par orgueil. Sauf cette fois-là, la fois de notre rencontre.
Je n’avais pas mesuré les conséquences de cette blessure - une deuxième blessure orgueil -, je n’avais pas compris qu’elle m’en voudrait toujours à cause de cette chute, qu’elle me quitterait pour cette même raison qui nous a fait nous rencontrer, nous mettre être ensemble.
Sa chute.
Sa chute, si minime pourtant, si dérisoire, était un malentendu, et ce malentendu nous séparait.
Elle m’a quitté en tombant, une troisième et dernière fois, elle m’a quitté en mourant.
Je sais bien qu’elle m’avait quitté déjà, depuis longtemps, comme elle avait quitté tout le monde, quand seule sa danse au-dessus des remous la retenait, entourée de chants d’oiseaux et des menus cris de la roche, qu’elle écoutait attentivement.
Elle m’en avait parlé souvent, du cri de la roche, ces crissements qui l’appelaient.
Parfois des résonances.

Elle ne voulait pas entendre que ces bruits - elle les appelaient « musiques » - provenaient d’elle, que c’était elle, en escaladant, qui les provoquait. L’impulsion de ses pieds détachant des petites pierres, ses mains agrandissant les fentes, ses genoux et ses coudes écorchant la paroi, s’écorchant sur la paroi, pour ouvrir des voies nouvelles. Des voies pour elle seule, qu’elle ne révèlerait à personne.
Elle faisait gémir la pierre vierge en ouvrant ses voies, jalousement tenues secrètes.
Ces gémissements, elle disait qu’ils l’appelaient, qu’elle devait monter, monter, pour y répondre. Gémir à son tour. Et les apaiser, les faire taire.
Les faire taire dans sa tête.
Ses prises, toutes ses prises, épousant les fissures, étaient devenues des prises de risque. Elle ne s’assurait plus dans les failles, elle les cherchait, les agrandissait, les faisait siennes.

La roche, qui lui avait longtemps donné de sa force, lui transmettait sa fragilité.
Elle me disait : « Tu comprends, quand j’arrête de grimper, c’est comme si je m’arrachais ».
Je ne comprenais pas, non, je lui rappelais que je l’aimais, que je ne supportais plus sa distance, ses mises en danger. C’était ce que je lui disais mais, en réalité, je comprenais. Je comprenais qu’elle avait perdu tout contact avec moi, tout contact avec nous, tout contact avec ce qu’on pourrait appeler la réalité, le monde des hommes.
Elle collait de si près à la roche que j’avais peur qu’elle s’arrache, comme elle disait, qu’elle s’arrache la peau en même temps que des bouts de roche. Je l’imaginais apposer sa peau comme ces films pelables en silicone dont on se sert pour nettoyer les monuments historiques, trop fragiles pour le karcher, des cataplasmes que l'on leur retire, délicatement pour en décoller les impuretés des monuments.
Mais je me trompais. Ce n’était pas la roche qu’elle nettoyait en faisant corps avec elle, c’était elle-même. Elle raclait tout ce qui l’encombrait. Et, en se faisant si légère pour grimper, elle ne cherchait peut-être que ça, la légèreté. S’alléger, sous prétexte de grimper.
S’alléger de quoi, je ne savais pas.
Je ne savais pas ce qui l’encombrait, la plombait.
Quand nous faisions l’amour, au contraire, elle était détachée.
Quand nous faisions l’amour, elle était lourde, d’une passivité déconcertante, elle qui savait pourtant si bien s’élancer, pour grimper, chercher tous les appuis, renifler la roche, dans une escalade gestuelle permise par une force musculaire inépuisable dont je soupçonnais l’origine : un désir, une soif, hors du commun.
Elle avait soif de la roche.
Et se donnait à elle sans retenue.
Quand elle est tombée, elle n’est pas morte tout de suite.
Elle est morte, comme on dit, « des suites de ses blessures », plusieurs jours après.
Mais pas à l’hôpital, pas dans mes bras, pas dans les bras de quelqu’un d’autre. Elle est morte seule, dans un ravin. Dans les bras de la roche. 

Cet article est également disponible dans le dossier Giselle

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