Regards

Dans la forêt

Conte pour adultes — Par Astrid Eliard

Elle se balance sur une liane, laisse flotter sa robe blanche et planer un parfum de mousse. Elle vit dans une forêt enchanteresse et vient peupler le monde rêvé des petites filles. Qui est-elle cette sylphide que la romancière Astrid Eliard s’amuse à dessiner dans un conte où le merveilleux vient côtoyer le réel. 


Parmi toutes les histoires qu’on raconte aux enfants, rares sont celles qui résistent à l’âge adulte. Beaucoup se perdent ; toutes les autres finissent par faire sourire. Et voilà comment le merveilleux - les clefs-fées, les elfes, les fleurs magiques - s’éteint. Avec un petit sourire en coin.

Celle que j’ai réclamée, des années et des années durant, à ma mère sans jamais qu’elle se lasse, a grandi avec moi. Et aujourd’hui, elle me fait l’effet d’un grand chêne, la plus haute cime dans la canopée des rêves. À cause d’elle, je me suis perdue dans des forêts, à la nuit tombée. J’ai pris des risques inconsidérés ; j’ai couru au-devant d’orages qui menaçaient Tronçais, Brocéliande ou Rambouillet. J’ai épié des sangliers qui fouillaient furieusement la terre. J’ai écouté le bruit de la pluie, quand elle a cessé, et qu’il n’en reste plus que des gouttes chutant délicatement des feuilles. J’ai soulevé des pierres qui grouillaient de petits scarabées, rapporté des brindilles, des anémones et des pervenches pour mes herbiers. De retour de ces excursions, j’étais toujours un peu triste de brosser l’humus sous mes ongles ou d’endormir à l’éther les tiques qui suçaient mon sang sur mes bras et mes chevilles. La forêt, déjà, me manquait.

Au début, l’histoire, comme beaucoup d’autres, parlait de princesses, de sorcières-à-chaudron-fumant et de forêts enchantées. Ma mère était douée pour les variantes et les digressions, et c’est ainsi que de potion magique en ogre mangeur d’enfants, elle a fini par me la présenter, perchée en haut d’un frêne, se balançant sur une liane, sa robe blanche flottant dans la brise. Je suis presque sûre qu’elle portait dans ses cheveux une couronne de lierre. Ma préférée. J’ai moins aimé les diamants et les rubans d’or tressés dont on la para par la suite.

Dès lors, les châteaux, les passages secrets, et même ces princes hors-la-loi qui bivouaquaient dans les ronces en attendant de délivrer leur bien-aimée ont cessé de m’intéresser. Je ne voulais qu’elle. J’ai tapissé ma chambre de son image – je passais mon temps à la dessiner, volant d’arbre en arbre -, et tout le jour, j’attendais impatiemment le soir, qu’on me dise tout de ses amours impossibles avec des mortels qu’elle poursuivait jusque chez eux. Beaucoup sont morts, trop sans doute, mais ma mère adorait les achever dans un souffle. Je les trouvais bien faibles, ces hommes, et très en-dessous des noms merveilleux qu’on leur trouvait - Gibraltar, Ventur, Elléon, Théor. Je ne comprenais pas qu’on puisse mourir d’amour si vite, sans même avoir embrassé, et je me disais que je saurais, moi, la retenir, si elle m’apparaissait un jour.

Le temps passa, celui des histoires aussi, et alors, il ne fut plus question que de géographie. Ma mère prenait les choses très au sérieux. Elle m’acheta des atlas – je m’endormais la tête dedans, une main posée sur la page, l’autre serrant vigoureusement ma lampe de poche – elle me dessina des cartes. Elle répondait à toutes mes questions : dans quelle forêt habitait-elle ? Elle en changeait selon les saisons, comme les hirondelles. Quelle langue parlait-elle ? Elle les savait toutes. Est-ce qu’elle pouvait mourir ? Bien sûr, mais pas comme nous, de vieillesse ou de maladie, mais de chagrin, de folie, oui. Est-ce qu’elle pouvait… vieillir ? Elle avait dix-huit ans depuis si longtemps… « Vieillir ? Non, je ne crois pas… », répondait-elle songeuse.

À l’âge où les enfants laissent tomber les fées et où j’aurais dû la quitter, elle est devenue plus réelle que jamais. Bizarrement, mes doutes ont renforcé sa présence, perchée dans les arbres et guettant, souriante et amusée, les promeneurs qui tomberaient amoureux d’elle. Car j’ai douté, beaucoup. Dès qu’un papier me tombait sous la main, je traçais une ligne au milieu et remplissais deux colonnes, séparant ce qui était réel – le chat de la voisine, notre immeuble, notre quartier avec l’école, la boulangerie, les carrefours aux passages cloutés, les abris-bus – de ce qui ne l’était pas – les fantômes (et encore que…), le royaume de l’Atlantide, les bottes de sept lieues. Je ne parvenais pas à lui trouver une place, dans l’une ou l’autre colonne, et elle en changeait souvent, comme elle changeait d’arbre – légère et sautillante. Ça m’allait. Tant qu’elle volait ainsi dans les airs, le fol espoir de son existence m’était permis. J’en parlai cependant autour de moi, à l’école, à Madame Vermeil, mon institutrice, qui ne voyait là que « des histoires de petite fille ».

- Allons, grandis un peu, tu sais bien que les sirènes n’existent pas.

- Sylphides, pas sirènes.

- Oh… peu importe le nom que tu leur donnes…

Elle donna une petite tape sur mon cartable et m’envoya dehors rejoindre les autres qui jouaient à chat ou aux élastiques. Il faisait grand soleil ce jour-là, les marronniers étaient en fleurs, les vacances toutes proches, mais devant le moi le monde devint subitement terne, les jeux des enfants, stupides, leurs rires, idiots. Alors, c’était donc ça la vie ? Ça et rien d’autre ? Il n’y avait rien là-haut, dans les forêts ? Quand je rentrai chez moi, j’arrachai les dessins qui la représentaient sur les murs de ma chambre, je déchirai les cartes que ma mère s’était tant appliquée à dessiner, et contemplai en pleurant les miettes de mon enfance. J’en voulais à ma mère, terriblement. Pourquoi m’avoir menti ? Pourquoi raconter des histoires, si on ne pouvait s’y fier ? Je me serais contentée de ce monde-là, si au moins j’avais su qu’il était si étriqué… j’aurais fait avec, mais là…

- Qui te dit qu’il est étriqué ? m’interrompit ma mère. Le monde ne se résume pas à ce qu’on en voit. Beaucoup de choses demeurent inconnaissables, ce n’est pas pour ça qu’elles n’existent pas.

- Et donc ?

- Et donc n’écoute pas les autres.

On raccommoda les cartes avec du scotch, repassa au feutre indélébile les frontières de son pays, forêts de chênes, de bouleaux, de sapins, forêts à pistes cyclables ou battues par les sentiers, forêts noires, rouges, vert tendre ou vert bouteille, et on partit, enfin, à sa recherche.

On passait pour des randonneuses du dimanche - un peu plus équipées, sans doute. Sac à dos, gourde, boussole, chaussures de marche, casquette, casse-croûte. « On n’oublie rien ? » demandait ma mère avant de claquer impatiemment la porte de la maison. Peu importait la direction qu’on prenait, tant qu’une forêt s’y trouvait. Ma mère les aimait claires, baignées de lumière, je les préférais sombres et épaisses. Côte à côte, sans trop rien dire, on cheminait des heures, du matin au soir. Je marchais la tête en l’air – j’ai appris comme ça à reconnaître les passereaux : mésanges, gobe-mouches ou grimpereaux – espérant trouver la trace d’un jupon blanc flottant dans les airs. Mais souvent ma mère disait avec un air savant : « Elle ne se montrera pas ici », et elle désignait les canettes de bière, les mouchoirs, les sachets de plastique qui jonchaient çà et là le bord des chemins. « Elle vit loin de nous, dans un monde si sauvage qu’on en n’a pas idée. Il faut continuer à marcher ». On ramassait les déchets qui salissaient les forêts – sa maison – et qui, selon ma mère, la tenaient à distance.

Je ne sais pas combien d’années nous marchâmes ainsi, nettoyant les bois. J’amassai un trésor d’objets trouvés : une pièce d’or, une montre, une médaille, des lunettes de soleil, un foulard en soie, mais elle, toujours, se dérobait. Moins je la voyais, plus j’espérais.

Ma mère, elle, vieillit, trop vite. On lui diagnostiqua une maladie qui lui faisait confondre les jours, les saisons, les gens, et lui faisait dire n’importe quoi. J’étais perdue dans son charabia, mais une chose demeurait claire dans son discours si confus : l’histoire incroyable de cette jeune fille de dix-huit ans qui vivait dans les arbres des forêts. Elle en parlait beaucoup, et les infirmières qui s’occupaient d’elle l’écoutaient patiemment, appliquant une main sur son front, comme pour calmer ses ardeurs : « Mais oui, mais oui…. Chhhhhh. »

Jusqu’au bout, je suis restée fidèle à l’histoire de ma mère. C’était peut-être une folie… Bien sûr que c’était une folie, comme de prendre un avion pour la Pologne ou l’Allemagne, parce que ma mère, les yeux vagues, avait posé sa main tremblante sur leur carte, dans un atlas. C’était insensé de poursuivre la quête d’une dame qui paraissait vingt ans de plus que son âge, passait ses journées en robe de chambre, une dame dont aucun médecin n’était capable de dire depuis quand elle avait perdu la tête, mais l’espoir n’est pas raisonnable ou alors il ne vaut pas la peine d’espérer.

Et puis un jour, c’est arrivé. Elle était là. Ma main au feu qu’elle était là, à faire bruire les feuilles d’un chêne dans une forêt d’Ecosse. C’était un matin de juin, le sous-bois était recouvert de violettes grelottant sous la rosée. J’avais dormi à la belle étoile, mon sang était glacé et j’aurais donné n’importe quoi pour un café et un coin de canapé. Je m’enfonçai pourtant là où il n’y avait plus de chemin, plus de sachet en plastique abandonné. La mousse amortissait mes pas et tout était si calme que je crus un instant cheminer dans un rêve. Une biche passa tout près de moi ; je la suivis jusqu’à un ruisseau où elle se pencha pour boire. C’est là que j’entendis fourrager dans un arbre. Il n’y avait pas de vent, et un oiseau, même gros, n’aurait pu remuer si bruyamment les branches. Je levai les yeux, éblouie par les rayons du soleil, aiguisés comme des lames perçant la canopée. Je ne vis pas grand-chose – mais comme m’a dit un jour ma mère, on ne peut résumer le monde à ce qu’on en voit – en revanche, une alliance tombée du ciel rebondit sur mon nez avant d’atterrir sur la mousse. À l’intérieur de l’anneau, il était gravé en italique : « Je t’aimerai toujours ».

À qui l’avait-elle volé ? Ventur ? Elléon ? Qui était mort d’amour pour elle ? J’embrassai l’alliance et la passai à mon doigt. Les histoires qu’on raconte aux enfants ne sont pas toujours celles qu’on croit.


Astrid Eliard

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