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Regards

Ce(ux) qui reste(nt)

Don Giovanni et les autres — Par Alice Zeniter

De quoi blâme-t-on Don Giovanni ? D’aimer trop l’amour et la séduction, les femmes et la rencontre de l’autre ? Alice Zeniter s’est emparée du récit de Da Ponte et Mozart, livrant une fiction contemporaine, dans une relecture politique. À quelques siècles d’écart, toujours plus de conformisme, encore moins d’humanisme. Sommes-nous pour nous-mêmes ou pour autrui, le débat a rarement résonné avec autant d’actualité…


Il dit qu'il refuse les valeurs qui tiennent debout la vie de tous ceux qui l'entourent et que personne ne peut le juger puisqu'il ne reste plus rien au nom de quoi le juger. Le respect, la fidélité, la parole donnée, la dette, ça n’existe pas pour lui, il dit, c'est du vent, je ne veux pas me conformer à du vent. Il dit qu'il est comme un pays qui aurait fait sécession et que sur la petite portion de terre qu'il est, lui, il y a que sa loi qui s'exerce et cette loi, c'est l'absence de loi.

C'est difficile de travailler avec lui, de travailler pour lui, dans ces conditions. Franchement, je crois que je reste juste parce que j'ai pris l'habitude, en fait je me suis déshabitué du reste du monde et de la société et ça serait trop lourd d'avoir à tout réapprendre.

Parfois, le soir, quand on roule les blousons sous nos têtes et qu'on fait un feu pour se réchauffer, on parle de ce qui reste si on rejette les valeurs des autres. Pourquoi on aurait peur du vide, il dit. Et moi je réponds qu'on est pas faits pour ça, c'est tout. Il raconte qu'on peut s'élever alors, qu'il y a pas grand-chose que l'homme fait aujourd'hui qui ait été dans ses cordes au départ. Il dit qu'il a pas peur du vide, lui, que c'est à lui de se pencher le plus pour aller regarder ce qu'il y a là-dedans, que c'est presque un devoir, je crois pas, puisque pour lui c'est facile ? Si, si, vous avez raison si vous voulez, après tout, c'est pas mes affaires. Je peux pas lui répondre à chaque fois. Ça me fatigue trop.

Parfois je lui dis qu'il se comporte mal juste parce qu'il peut se le permettre et que s'il était dans ma situation, s'il était personne et sorti de nulle part, il se tiendrait un peu mieux, il filerait droit. Je lui dis que son anti-conformisme, c'est un genre de conformisme pour ceux de la haute. Il vient du douillet, il peut jouer les durs. Quand il est de bonne humeur, ça passe. Il se marre. Il dit : « D'accord, Leporello, mais comment est-ce que tu veux que je vienne d'ailleurs que de là d'où je viens ? Mes rêves de gosse viennent d'une enfance bourgeoise, ok, mais je n'ai pas eu d'autre enfance. On ne peut pas vraiment me le reprocher. »

Des fois, je lui dis aussi que son délire sur lui comme pays, ça marche seulement s'il approche pas les autres. Dès qu'il touche un autre corps, alors il y a un problème de frontière, d'invasion et tout. Je dis : « On passe dans le droit international. C'est pas les mêmes lois. » Il se fout de moi, il demande : « Parce que tu as lu la Convention de Genève, toi ? » Et c'est vrai que je l'ai pas lue. Mais n'empêche.

Ça fait deux jours que j'ai pas dormi comme il faut. C'est toujours comme ça. Ça lui prend, il appelle, je dis non et puis je rapplique. C'est comme de l'intérim mais en mieux payé. C'est pas comme si j'avais vraiment le choix.

Moi, si j'avais une maison comme il a, je passerais pas mes nuits dehors comme un chien, à renifler et à guetter. Je serais bien peinard dans mon canapé avec écran géant et j'inviterais des potes, même s'il m'en reste plus beaucoup vu que depuis des années que je bosse avec Giovanni, je suis pas rentré souvent au village, et j'ai raté trop de soirées pour comprendre encore les blagues de la bande quand je reviens. Je lui ai dit que s'il en faisait rien de cette baraque, il avait qu'à me la filer. Il a dit : « Pourquoi pas… de toutes manières, c'est un trou perdu. » Il parle de partir en Amérique, ou à Berlin, ou en Thaïlande. Chaque jour, c'est une nouvelle idée. Au début, je me disais que c'était bidon. En ce moment, je me dis qu'il a tellement de types après lui qu'il va avoir du mal à faire autrement. Des nanas aussi mais les nanas au bout d'un moment, elles lâchent. C'est pas qu'elles sont moins tenaces, c'est qu'elles sont moins cons. Il faut être un bonhomme pour se dire que ça vaut la peine de courser un type plusieurs semaines pour des questions d'honneur. Comme si ça avait pas déjà foutu le bordel dans ta vie de te retrouver cocu, tu brades tout ce qui te reste pour courir après le responsable. Au début, j'avoue, j'étais plutôt de leur côté. Je disais à Giovanni : « Evidemment ils veulent vous faire la peau, faut les comprendre. » Mais quand je vois à quel point ils s'acharnent… S'ils ont vraiment rien d'autre à faire de leur vie, c'est que leur vie, c'est pas grand-chose. J'ai du mal à avoir de la sympathie et j'ai plus de respect, c'est clair.

Giovanni, au moins, il essaie des choses. Je peux pas dire que je suis d'accord avec tout mais il y a un côté impressionnant. Dans ma bande d'avant, il y en a plein qui sont en couple parce qu'ils ont plus envie de se casser à chercher. Ils ont trouvé une fille ou un mec potable et ils restent parce que c'est là, c'est sous la main. Dès que l'autre a le dos tourné, et va s'y que je te bave dessus : il est chiant, elle est chiante, c'est un beauf, c'est une hystéro. Giovanni, il se barre dès qu'il voit que ça va pas le faire. Il reste pas pour se plaindre. Si c'est pas l'absolu, c'est bye-bye et la bise à la famille. Parfois, les gens disent que c'est un queutard. Que c'est une maladie, à ce stade. Les gens qui disent ça, ils savent que dalle. Il baise pas tant que ça, en fait. Il passe trop de temps à essayer de convaincre les filles. Là, par exemple, on fait quoi ? On baise ? On baise ouallou. On attend que la fille sorte. Et quand elle va sortir, elle va l'envoyer chier parce qu'elle va se marier bientôt et que pour qui il se prend. Il va lui dire qu'il campe devant chez elle pour apercevoir sa beauté, elle va lui dire que c'est qu'un clochard. On sera reparti pour une autre nuit dans le parc. Ça prend un temps de fou, son truc. Il m'a dit un jour : « Leporello, s'il s'agissait seulement de baiser, alors j'aurais clairement plus d'occasions de le faire si j'étais en couple. Tu imagines ? Si j'avais une copine, une fille dingue de moi, et on aurait toute la maison pour se sauter dessus et toutes les heures du jour et de la nuit pour se dévorer, là ce serait la fête. On ne compterait même plus. On sortirait du lit juste pour aller chercher à manger ou un verre d'eau. On ne répondrait pas au téléphone. » J'ai dit que ça avait l'air d'être la belle vie, ce qu'il décrivait. Il a dit : « Ouais...on baise beaucoup plus quand on est en couple, tout le monde fait semblant de l'ignorer. On baise beaucoup plus mais on rencontre beaucoup moins de gens. C'est bizarre que ça intéresse aussi peu de monde, la rencontre. »

C'est pas pour se donner le beau rôle qu'il dit ça. Je peux témoigner. Si un jour, ils le mettent en tôle, je leur dirai. Je viendrai au tribunal avec une belle veste, pour faire sérieux, et je leur raconterai des trucs qu'il y a que moi qui sais sur Giovanni. C'est pas des conneries, ses trucs de rencontre. C'est pas « rencontre » comme pour les sites internet. Les gens, c'est pas des plans. Je leur raconterai ce que j'ai vu depuis des années. Comment il aborde tout le monde comme s'il pouvait se passer quelque chose. Homme, femme, vieux, jeune, on s'en fout. Il y va comme si au-dedans, il pouvait y avoir une réponse pour lui. Je sais même pas une réponse à quoi. Peut-être qu'il le sait pas non plus. Une réponse à une question qu'il s'est pas encore posée. Et si c'est pas là, eh ben c'est pas grave, on passe au suivant, merci d'avoir essayé. Je leur dirai que le problème de Giovanni, c'est juste qu'il comprend pas que les gens veulent pas avoir essayé, ils veulent avoir réussi. Ils savent pas forcément à quoi, eux non plus, ils connaissent pas le jeu, ils connaissent pas les règles, mais au bout du compte, ils veulent qu'on leur dise qu'ils ont gagné la partie. Le problème de Giovanni, c'est pas Giovanni. C'est les gens.    

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