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Rencontres

Ce flot qui porte la danse…

Entretien avec la chorégraphe Sasha Waltz — Par Dorian Astor

« Roméo et Juliette », le mythe shakespearien de l’amour et de la mort, qui a inspiré à Hector Berlioz une très romantique « symphonie dramatique » pour solistes, chœurs et orchestre, est revisité par l’une des figures essentielles de la danse contemporaine, Sasha Waltz. Créé en 2007 pour le Ballet de l’Opéra de Paris, ce spectacle, œuvre d’art totale, réunit musique, danse et chant. En 2012, lors de la reprise du ballet, Sasha Waltz avait reçu le philosophe Dorian Astor à Berlin, dans les bâtiments du Radialsystem V, « espace dédié aux arts et aux idées », au bord de la Spree. Alors que Roméo et Juliette est à nouveau à l’affiche à l’Opéra Bastille, Octave retranscrit les propos de la chorégraphe. 

Vous sentez-vous davantage metteur en scène ou chorégraphe de ce Roméo et Juliette ?

Sasha Waltz : Sans hésitation, la chorégraphe. Ma perspective est fondamentalement chorégraphique, elle implique une autre respiration, un autre type de dialogue avec l’œuvre que ceux d’un metteur en scène. De manière générale, je suis moins attachée à la narration et aux personnages, je ne laisse pas le livret mener le jeu. Je cherche à raconter directement avec les corps, et avec l’espace qui en est la condition. Quand je dis « corps », je ne pense pas seulement au corps singulier du danseur-personnage, mais peut-être surtout à la nécessité de créer progressivement un corps commun, collectif, un grand organisme vivant.

    

Est-ce que la structure hiérarchisée d’un ballet comme celui de l’Opéra de Paris a été un obstacle à cette démarche organique ?

Il est vrai que la hiérarchie en général peut être un problème. Je cherche alors toujours à la dissoudre pour faire émerger une communauté, et rendre possible ce corps commun, justement. Mais l’Opéra de Paris, bien que ce soit une grande institution, a la faculté extraordinaire de porter l’artiste et de lui permettre une expression libre. Je m’y suis sentie très bien et j’ai pu travailler avec des professionnels d’exception, dans tous les domaines qui doivent converger à un spectacle. Et je suis, en outre, très admirative de la manière dont le Ballet de l’Opéra s’est ouvert à la danse contemporaine.

Roméo et Juliette de Sasha Waltz en répétition, Opéra de Paris, 2018
Roméo et Juliette de Sasha Waltz en répétition, Opéra de Paris, 2018 3 images

Comment percevez-vous, justement en tant qu’artiste contemporaine, ce travail sur le répertoire lyrique ?

J’aime cette musique. Ma première expérience de chorégraphie d’opéra a été Didon et Enée de Purcell, en 2005. La musique baroque est intimement liée à la danse, les formes sont elles-mêmes inspirées des formes dansées, ce qui est d’ailleurs un autre type de défi pour un chorégraphe. Avec le Roméo et Juliette de Berlioz, j’ai trouvé un matériau très différent, mais chargé de potentialités de danse, c’était même étonnant. Ce n’est pas une œuvre comme les autres : ni opéra, ni ballet, mais une « symphonie dramatique » dont la narration est déjà très épurée, très abstraite. Berlioz y a développé une pensée plus associative que narrative, et c’est une démarche qu’il suffit de prolonger par la danse. Ne serait-ce que par ce caractère associatif, c’est une musique profondément romantique.


Êtes-vous une « romantique » ?

Personne n’est jamais une seule chose, mais plutôt une multiplicité de facettes ! Chaque œuvre, chaque projet sollicite une facette différente. Je suis aussi une grande réaliste ! En tout cas, le romantisme de Berlioz est un flot puissant, enivrant, et particulièrement propice à faire naître cet organisme collectif dont je parlais. On est littéralement porté. Mais Roméo et Juliette est très éprouvant d’un point de vue émotionnel, il faut se laisser porter, mais faire attention à ne pas se laisser emporter, c’est dangereux. Je n’ai pas, à proprement parler, lutté contre cette vulnérabilité ni réprimé cette émotion. La musique de Berlioz sollicite beaucoup notre affectivité, elle oblige à s’ouvrir, à accepter ce flot émotionnel et à trouver un langage corporel adéquat. Mais je me devais, en même temps, de garder une certaine distance, pour ne pas laisser échapper le travail plastique.
Roméo et Juliette de Sasha Waltz, Opéra de Paris, 2012
Roméo et Juliette de Sasha Waltz, Opéra de Paris, 2012 © Laurent Philippe / OnP

Avez-vous besoin de la musique ?

Pour être honnête, « besoin » est un grand mot. Et je rêve toujours de créer un spectacle sans musique, d’expérimenter le silence de la danse. À vrai dire, c’est une expérience que j’ai voulu faire aussi avec Roméo et Juliette. D’abord, je commence toujours à répéter sans musique, pour capter les propositions des corps dans leur immédiateté. Mais surtout, j’ai cherché à creuser l’œuvre de Berlioz par le milieu, ouvrir une brèche de silence dans ce flot musical : c’est le solo de Roméo, dansé dans le silence, sans musique. Accepter de suspendre l’ouvrage et d’intégrer à la partition un long moment de silence était aussi une décision forte pour le chef d’orchestre (Valery Gergiev lors de la création), cela impliquait un vrai choix pour sa propre dramaturgie musicale, et il a joué le jeu. La collaboration a été intense, comme avec chacun, à la scénographie, aux costumes, à la lumière. L’immense institution qu’est l’Opéra de Paris, par ses proportions mêmes, a seule permis à ce « monstre organique » de trouver son espace.

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