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Bousculer les conventions

Tino Sehgal au Palais Garnier — Par Aliénor de Foucaud

Lauréat du Lion d’Or à la 55e Biennale d’art contemporain de Venise, Tino Sehgal s’est imposé sur la scène artistique contemporaine. Invité à l’Opéra de Paris pour une création chorégraphique avec les danseurs du Corps de Ballet, il investit la salle et les parties publiques pour mieux questionner les modalités de la danse.

Quitter les arabesques classiques pour adopter des formes chorégraphiques plus libres, un exercice inhabituel que les danseurs de l’Opéra ont réalisé avec « beaucoup d’engagement » s’enthousiasme le chorégraphe, qui a souhaité échanger avec eux avant de commencer les répétitions et qui salue aujourd’hui leur professionnalisme.

Artiste, chorégraphe, Tino Sehgal aime rappeler sa formation initiale de danseur. Né en 1976 en Angleterre d’un père d’origine indienne et d’une mère allemande, élevé des deux côtés du Rhin, Tino Sehgal étudie aussi bien les sciences économiques et la danse. Très vite interprète pour le Français Jérôme Bel ou les Ballets C de la B, il développe par la suite ce qu’il qualifie de « situations construites ». Ici, il n’est pas question de performance mais bien de chorégraphie, interprétée et exécutée dans un musée ou une galerie.

Que constitue une œuvre d’art ? Que vient cristalliser l’expérience de l’art ? Autant de questions soulevées par l’artiste-chorégraphe qui interroge l’engagement du danseur et du public dans une temporalité non fixée et un déplacement plus fluide.

Invité à créer une pièce pour l’Opéra, Tino Sehgal aborde le Palais Garnier comme un « musée de la danse » et déplace le regard du spectateur. « Je m’intéresse aux différentes modalités que peut offrir une chorégraphie dans un musée », dit-il. En dessinant un parcours de la soirée, il invite les spectateurs à déambuler individuellement dans l’Opéra, investissant quatre parties publiques, avant de rejoindre collectivement la salle. Pour clore la soirée, il offre une dernière création dans la grande salle et fait descendre les danseurs de la scène, souhaitant ainsi offrir une danse « plus proche », afin de sentir « la vibration du danseur », et aller au-delà du visuel grâce à cette expérience de proximité. Le spectateur est ainsi perçu comme partie prenante de l’œuvre. Et la scène n’est plus le seul point focal, perçu par le chorégraphe comme « trop collectif et rigide ».
Tino Sehgal en répétition avec les danseurs du Ballet de l’Opéra
Tino Sehgal en répétition avec les danseurs du Ballet de l’Opéra © Julien Benhamou / OnP

La chorégraphie prend tout son sens dans cette immédiateté. D’ailleurs, Tino Sehgal choisit de ne pas donner de titre à sa nouvelle création : « Est-ce que je veux donner un sens à tout cela ? C’est déjà très parlant, nul besoin d’y donner une signification supplémentaire avec un titre. »

Œuvre éphémère par définition, la danse de Tino Sehgal s’inscrit toutefois dans une pérennité, via l’exercice de répétition. Sa création la plus emblématique, Kiss en 2002, engage un couple à réinterpréter des baisers célèbres dans l’histoire de l’art : dans une séquence minutieusement chorégraphiée en boucle de huit minutes, les deux danseurs passent sans transition d’une pose à l’autre, puis les rôles s’inversent. Invité par le Guggenheim, le MOMA ou encore le Centre Georges Pompidou et le Palais de Tokyo, l’artiste s’inscrit bel et bien dans l’histoire de l’art.

À une subtilité près… Le processus d’acquisition d’une de ses œuvres consiste en une transaction purement orale engageant l’artiste et la conservation du musée. Aucun document écrit n’accompagne cette démarche. Et les conditions de présentation de ses œuvres plastiques spécifient une stricte interdiction de captation vidéo ou photographique, d’impression de communiqués de presse, d’un catalogue, de cartels ou de panneaux didactiques. Une belle façon de répondre à l’expérience de l’art in situ et au dialogue vivant entre un visiteur et un artiste, ici et maintenant.


Sehgal / Peck / Pite / Forsythe, du 26 septembre au 9 octobre 2016, Opéra Garnier.
Tino Sehgal au Palais de Tokyo, carte blanche du 12 octobre au 18 décembre 2016.

Aliénor de Foucaud

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