Covid-19 : Annulation de la saison 19/20

En savoir plus

Benvenuto Cellini, le baptême du feu de Berlioz

Une reconnaissance tardive

Benvenuto Cellini, le baptême du feu de Berlioz
Inspiré de la vie du célèbre orfèvre et sculpteur italien, Benvenuto Cellini d’Hector Berlioz a pâti, dès sa création à l’Opéra de Paris en 1838, d’une mauvaise réputation. Jugée injouable, scabreuse, trop éloignée des canons du Grand opéra, l’œuvre ne gagna pas les faveurs du public et de la critique du vivant de son compositeur, malgré de multiples révisions. Histoire d’un rendez-vous manqué.

Chaque représentation de Benvenuto Cellini sur la scène de l'Opéra de Paris est aujourd'hui une petite revanche de Berlioz sur l'Histoire. Il faut se rappeler en effet que la création de l'œuvre dans l'enceinte de l'Académie royale de musique en septembre 1838, fut un échec mémorable, au point que l'Opéra ne rouvrit plus jamais ses portes à Berlioz de son vivant : La Damnation de Faust en 1846 dut être représentée à l'Opéra-Comique aux frais du compositeur ; Béatrice et Bénédict ne fut d'abord joué qu'à l'étranger, à Baden-Baden en 1862 ; quant aux Troyens, ils furent créés en 1863 au Théâtre-Lyrique, après que la partition eut été lourdement remaniée.

La création de Benvenuto Cellini, premier opéra achevé de Berlioz, doit être remise dans son contexte : dans les années 1830, la vogue à Paris est au "grand opéra" historique, sur le modèle du Guillaume Tell de Rossini (1829), du Robert le Diable de Meyerbeer (1833) ou de La Juive d'Halévy (1835), généralement prétexte au déploiement de chœurs grandioses, d'une mise en scène pleine d'apparat et d'un pittoresque assez démonstratif dans les décors et les costumes. Derrière des compliments de façade adressés à Meyerbeer et Halévy, Berlioz laisse parfois entendre ce qu'il pense réellement des orientations nouvelles prises par la scène lyrique parisienne : "L'art dramatique n'a déjà guère plus pour objet que d'amener de grandes scènes de lanterne magique ; le chœur nombreux de l'Opéra n'est plus considéré que comme une masse de comparses qu'il faut trouver le moyen d'habiller et de placer en scène d'une façon pittoresque ; l'orchestre n'est bon à rien [...]. L'Opéra s'en va ainsi pièce à pièce". C'est avec ces pensées en tête que Berlioz travaille à Benvenuto Cellini, l'ouvrage qui devra lui permettre, à son tour, de faire son entrée sur la scène de l'Opéra de Paris...

Le sujet de « Benvenuto » est inspiré au compositeur par son histoire personnelle : en 1830, lauréat du prix de Rome, Berlioz part effectuer son séjour à la Villa Médicis, et restera marqué par l'Italie, comme en témoigneront ses oeuvres ultérieures (Harold en Italie, Roméo et Juliette). En particulier, le Persée de Cellini, vu sur la piazza della Signoria de Florence, lui fait forte impression. Mais ce n’est que vers 1834, revenu à Paris, qu’il met en chantier « Benvenuto ». Léon de Wailly et Auguste Barbier se chargent de la rédaction du livret, inspiré de la Vita de Cellini, son autobiographie, mais qui en modifie beaucoup d’éléments : l’action est située à Rome plutôt qu’à Florence, l’intrigue amoureuse et la scène de carnaval sont ajoutées… Le sujet est en tout cas propice à la réalisation de costumes forts pittoresques, dont donnent idée les dessins de Paul Lormier, auteur des costumes pour les premières représentations de septembre 1838. (Cf. maquettes des costumes).

Mais la création est un véritable fiasco : les répétitions, chaotiques, sont marquées par l’hostilité ouverte des musiciens envers la partition, que le chef d’orchestre lui-même, Habeneck, peine à maîtriser (Berlioz sera contraint d’y effectuer des remaniements et des coupures de dernière minute), la première du 10 septembre est un four, et le ténor, Gilbert Duprez, refuse de reprendre son rôle après la troisième représentation. « Jamais je n’oublierai les tortures qu’on m’a fait endurer », notera Berlioz dans ses Mémoires… Liszt voudra donner une nouvelle chance à l’œuvre en la faisant monter à Weimar en 1852, dans une version légèrement remaniée et raccourcie par les soins de Berlioz, puis au Covent Garden de Londres l’année suivante, Berlioz étant à la baguette : là encore l’œuvre est copieusement huée.

Comment expliquer cette incompréhension initiale ? On peut parler, certes, de la grande difficulté de la partition, ou de la non adéquation de certains aspects de l’œuvre avec les goûts et les convenances de l’époque (le langage du livret heurta quelques sensibilités, et des censeurs réclamèrent que le pape, commanditaire de la statue de Cellini, fût remplacé par un cardinal…). Mais on peut voir aussi dans « Benvenuto » le coup d’essai un peu trop hardi d’un jeune compositeur qui, dès son baptême sur la scène de l’Opéra, soulève des questions aussi essentielles que la place de l’artiste dans la société et la possibilité de créer un chef-d’œuvre idéal ; on voit déjà percer l’ambition d’un musicien qui ne s'embarrasse guère de concessions et voudrait se rendre le maître de l’espace de représentation, comme il le dira lui-même plus tard : « Un théâtre lyrique, comme je le conçois, est, avant tout, un vaste instrument de musique ; j’en sais jouer, mais pour que j’en joue bien, il faut qu’on me le confie sans réserve. C’est ce qui n’arrivera jamais. » Benvenuto Cellini, en tout cas, dut attendre près d’un siècle et demi, jusqu’en 1972, pour réapparaître sur la scène de l’Opéra de Paris…

Articles liés

S'abonner au magazine

Inscrivez-vous pour recevoir par email
les actualités d'Octave Magazine.

S'inscrire

Haut de Page