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Rencontres

Bastien et Bastienne à la fête

Entretien avec Mirabelle Ordinaire, metteur en scène — Par Juliette Puaux

Metteur en scène en résidence de l'Académie de l'Opéra de Paris pour la saison 2015-2016, Mirabelle Ordinaire met en scène Bastien et Bastienne, premier opéra de Mozart qu’il composa à 12 ans seulement. Une œuvre de jeunesse débordante de charme et d’enthousiasme, ici modernisée et adaptée pour le jeune public dans une nouvelle version française. Rencontre.

Comment avez-vous découvert Bastien et Bastienne, opéra peu connu de Mozart ?

J’en ai appris certains airs vers l’âge de 7 ans, lorsque je prenais des leçons de piano… Je me souviens encore de cette cassette illustrée de deux petits enfants en perruque ! Je crois que ce singspiel est une belle façon de rentrer dans l’univers de l’opéra : une musique charmante, une intrigue simple avec seulement trois personnages, des dialogues parlés qui aident à la compréhension et une durée courte... comme un opéra miniature. Et en même temps, cette œuvre porte en elle une vraie profondeur psychologique : plus qu’une histoire d’amour, c’est l’histoire d’un couple d’enfants qui apprend à s’aimer comme des adultes, avec toutes les difficultés que cela peut comporter : parvenir à faire des compromis, se connaître mieux et connaître mieux l’autre… Je pense que Bastien et Bastienne peut parler à tous.


L’une des particularités de ce spectacle est qu’il est interprété intégralement en français…

J’ai en effet tout de suite décidé d’en proposer une nouvelle traduction. Car les vieilles versions françaises dont nous disposions étaient particulièrement datées, au niveau de la langue comme de la musicalité : elles tombaient mal sur la musique. Avec Iñaki Encina Oyón, le directeur musical, nous avons aussi passé beaucoup de temps à actualiser le texte, tout en restant au plus près du livret original. En même temps, il était déjà d’une modernité étonnante : les chanteurs m’ont d’ailleurs demandé à plusieurs reprises « C’est vraiment dans Mozart, ça ?! ». Les personnages ont en effet une interaction très directe ! J’ai ensuite particulièrement insisté sur la clarté de la diction des chanteurs, ainsi que la lisibilité de leurs intentions, pour que les enfants puissent tout comprendre.

« Comment raconter une histoire ? Créer pour le jeune public permet de revenir à l’essentiel »

Comment est née votre idée de situer cette œuvre pastorale dans une fête foraine ?

Je suis partie du célèbre air central de Colas, qui est le seul qui soit en mineur : un air fort, puisqu’on y perçoit déjà l’ombre du Commandeur de Don Giovanni. Je me suis demandé « Qui, aujourd’hui, pourrait chanter cet air de magicien et dans quel contexte ? » J’ai alors imaginé un voyant dans un stand de fête foraine, et de l’autre côté Bastienne dans son stand de tir, avec ses agneaux en peluche comme récompenses ! Quand elle parle des moutons, j’avais envie qu’il y en ait sur scène. Bastien, lui, est le mécanicien éclairagiste des lieux : un personnage séduisant à la Marlon Brando qui connaît tout le monde et n’hésite pas à courtiser les autres foraines. C’est ma manière de moderniser l’œuvre, tout en y restant la plus fidèle possible. Et puis, la fête foraine est un contexte qui parle à tout le monde et qui permet un accès direct à l’œuvre.


On a aussi l’impression d’un décor assez « rétro », tout droit sorti des années 50…

Je me suis en effet beaucoup inspirée de la comédie musicale Grease. Dans ce film, il y a d’ailleurs une scène de fête foraine avec le fameux tube « You’re the one that I want » ! J’ai découvert progressivement de nombreux parallèles avec l’opéra de Mozart : la jeunesse, le passage de la naïveté à la séduction, cette façon de jouer avec les sentiments de l’autre, le fait de dire « Je t’aime » alors qu’on ne s’aime pas… Quelque chose que l’on vit tous dans l’adolescence. Ce qui m’a finalement le plus intéressée dans Bastien et Bastienne, c’est comment on se découvre par le jeu : un des grands traits de l’enfance. Découvrir le monde adulte par un biais ludique.


Comment s’est passé le travail avec les chanteurs et les musiciens de l’Académie ?

       Dès janvier, avec les trois chanteurs, nous avons organisé une semaine de workshop pour travailler sur le texte même. L’histoire, simple, repose en grande partie sur le cheminement psychologique des personnages. C’était l’occasion de construire une vision claire et solide du monde dans lequel ils évoluent. Ensuite, le jeu sous toutes ses formes a vraiment été central. On a donc aussi particulièrement réfléchi à l’aspect théâtral, et tout ce qu’on pouvait faire avec les accessoires, mouvements, gestuelles pour souligner cet aspect ludique. Je tenais particulièrement à ce que les musiciens soient intégrés à l’intrigue : l’orchestre est placé au centre de la scène dans le kiosque à musique, et est amené à participer au jeu à de nombreuses reprises ! Avec Iñaki Encina Oyón, nous sommes tout de suite tombés en accord sur notre vision de l’opéra : la musique et le théâtre devaient fonctionner ensemble.


Vous avez à plusieurs reprises, dans votre parcours, travaillé pour et avec des enfants et jeunes adultes. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette relation ?

J’adore travailler avec les jeunes : leur faire découvrir l’opéra ou le théâtre, mais aussi des choses sur eux-mêmes, par un biais inattendu. C’est intéressant de voir comme ils grandissent, sans s’en apercevoir, par la confrontation avec un monde artistique. Et de mon côté, ces échanges m’apprennent toujours beaucoup sur ce qui compte, ce qui marche, ce qu’on regarde… Comment raconter une histoire ? Cela permet de revenir à l’essentiel.


Metteur en scène invitée cette saison, quel bilan tirez-vous de votre année de résidence à l’Académie ?

J’ai passé une année inoubliable. Le fait d’être tous les jours à l’Opéra Bastille m’a permis de comprendre de l’intérieur le fonctionnement d’une grande maison d’opéra. Cela a été incroyable de suivre les productions de la grande salle et d’être active sur les mises en scène des productions de l’Académie. J’ai découvert des métiers – costumes, techniques, décors, lumières…–, leur fonctionnement, leurs contraintes aussi… J’ai appris mon métier dans des conditions exceptionnelles.

Bastien et Bastienne à la fête
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