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Ballet-testament

La Bayadère

Ballet-testament
Dernière production de Rudolf Noureev pour le Ballet de l’Opéra de Paris en 1992, La Bayadère dépasse aujourd’hui les 200 représentations. Retour sur l’un des grands succès du répertoire de la Compagnie à travers le témoignage des trois créateurs des principaux rôles.    

Le 8 octobre 1992, Rudolf Noureev triomphait une dernière fois sur la scène du Palais Garnier à l’issue de la représentation de La Bayadère, son ultime chorégraphie qui venait clore une carrière toute entière dédiée à la danse. Un ballet à la fois testamentaire et emblématique qu’il lègue à l’Opéra de Paris dont il a été le directeur de la Danse de 1983 à 1989. Sept années durant lesquelles il n’a cessé de maintenir et de transmettre le grand répertoire classique en remontant les ballets de Marius Petipa : Don Quichotte, Le Lac des cygnes, Casse-noisette, Raymonda.

« La Bayadère est l’œuvre d’un Français, Marius Petipa. Elle appartient au patrimoine de la France. Je la ramène dans son pays », disait-il. Un souhait qui l’a toujours habité et qui a été exaucé sur la scène du Palais Garnier, symbole de la vie artistique de Rudolf Noureev. C’est en effet sur cette scène qu’un soir de mai 1961, jeune soliste du Kirov, il éblouit Paris dans le rôle de Solor dans l’acte III, ou acte des Ombres, de La Bayadère avec Olga Moïsseeva. C’est également sur cette scène qu’il remonte treize ans plus tard, en 1974, à la demande de Rolf Liebermann, sa première chorégraphie pour le Ballet de l’Opéra de Paris à qui il donne ce troisième acte de La Bayadère. C’est enfin dans ce théâtre que, trois mois avant sa mort, se trouve à l’affiche sa version complète du ballet en trois actes (et non en quatre comme il l’avait espéré, devant renoncer à montrer l’écroulement du temple, tout comme Petipa s’y était également résolu avant lui). Faisant appel à sa mémoire, et avec l’aide de son ancienne partenaire du Kirov, Ninel Kourgapkina, Rudolf Noureev mobilise ses dernières forces et se consacre tout entier à la création de sa Bayadère, une démarche que son état de santé rendait urgente.

Retour en quelques mots sur cette création et les derniers moments de Rudolf Noureev à l’Opéra de Paris par les Étoiles Isabelle Guérin, Elisabeth Platel et Laurent Hilaire qui ont créé cette Bayadère.

Elisabeth Platel
Elisabeth Platel © Jacques Moatti

Elisabeth Platel, créatrice du rôle de Gamzatti et actuelle directrice de l’École de danse    

« Quand Noureev est arrivé à Paris, quand il a pris sa liberté, il avait déjà l’idée de reprendre La Bayadère et d’en faire une superproduction avec tigres et autres animaux exotiques… Nommé directeur de la Danse à l’Opéra en 1983, il a d’abord programmé cet « énorme » ballet qu’est Raymonda et nous avions déjà l’impression qu’il engageait un travail pédagogique important. Une démarche qu’il poursuivra dans tous les ballets qu’il remontera par la suite, dans lesquels nous trouvions des passerelles, des liens qui préparaient le ballet suivant pour finalement aboutir à La Bayadère. Ce ballet apparaît comme le couronnement de sa vie d’artiste et de sa vie d’homme. Il est venu le remonter à l’Opéra alors qu’il avait quitté trois ans plus tôt ses fonctions de directeur de la Danse et était désormais chorégraphe principal. Nous connaissions tous la maladie de Rudolf et nous avions tous conscience d’entreprendre une course contre la montre. C’est dans cet état d’esprit que tout le monde s’est mobilisé pour cette production, comme un signe de reconnaissance envers Rudolf. Nous avons démarré les répétitions en juin 1992 alors que nous dansions Le Lac des cygnes à Bastille. Rudolf a commencé par le premier pas de deux de l’acte I, avec Laurent Hilaire et Isabelle Guérin, sur une musique que nous connaissions déjà, car il l’avait précédemment empruntée à Minkus pour Don Quichotte. Dès le début des répétitions, nous avons également appris les scènes de pantomime et en particulier celle de la bagarre entre Nikiya et Gamzatti. Six mois plus tôt, j’avais dansé Nikiya au Théâtre Bolchoï à Moscou dans la version de Youri Grigorovitch et Rudolf m’avait demandé de lui montrer comment Grigorovitch avait chorégraphié cette scène. Il n’a pas été convaincu, préférant revenir à la pantomime traditionnelle. Nous avons donc travaillé d’après la vidéo du Kirov, déchiffrant et envisageant cette scène comme une véritable variation. La seule chose qui différait c’était la roulade qu’il faisait faire à Nikiya et Gamzatti au cours de leur affrontement. Il aimait tant les roulades qu’il avait imaginé en chorégraphier plusieurs autres, mais, à cause des costumes, il dut y renoncer.

Le rôle de Gamzatti est un véritable rôle d’actrice. C’est ce qu’il m’a fait comprendre, et je l’en remercie sincèrement car, au départ, je dois avouer ne pas avoir bien saisi pourquoi il ne me donnait pas le rôle de Nikiya. Je l’avais déjà dansé plusieurs fois auparavant et en particulier avec lui à Londres. Mais il m’a demandé de faire du personnage de Gamzatti une véritable princesse, de dépasser les clichés qui la dépeignaient habituellement comme la méchante, pour construire un personnage sensible et complexe qui découvre que le mariage arrangé par son père, le rajah, est finalement extraordinaire car elle est totalement séduite par ce jeune guerrier, Solor. Et, bien que celui-ci soit amoureux de Nikiya, il n’est pas insensible aux charmes de Gamzatti. C’est cette ambiguïté que nous avons beaucoup travaillée, en particulier avec Laurent qui interprétait le rôle de Solor, pour donner une véritable dimension dramatique au personnage de Gamzatti. D’ailleurs, Rudolf m’a fait jurer de ne jamais abandonner ce rôle. Et je pense que je n’aurais pas dansé Nikiya comme je l’ai dansé par la suite si je n’avais pas d’abord dansé Gamzatti. »

Laurent Hilaire
Laurent Hilaire © Jacques Moatti

Laurent Hilaire, créateur du rôle de Solor

« Trois ans après son départ de l’Opéra, Rudolf revient, mais ce n’est pas vraiment un retour, car il n’est jamais vraiment parti, son esprit ne nous a jamais vraiment quitté et ce n’est pas le chorégraphe ni même l’ancien directeur de la Danse qui revient, c’est Rudolf Noureev, une entité à lui tout seul. Pendant les répétitions de La Bayadère, je me souviens qu’il regardait beaucoup, avec l’intensité de celui qui regarde pour la dernière fois, comme s’il voulait imprimer à jamais ce qu’il voyait. Ce regard a décuplé en moi l’envie d’être à la hauteur de ce qu’il nous avait donné, de sa personne, de ce qu’il était… J’ai abordé ce ballet - et le rôle de Solor en particulier - fort de tout l’art de Noureev que j’avais pu emmagasiner, de l’investissement physique jusqu’à l’aboutissement artistique. La Bayadère est en quelque sorte un ballet-testament, il fallait être à la hauteur de l’enjeu, on le devait à Rudolf. Être en scène suppose être plus que soi-même, se surpasser, et cela n’est possible que si on se l’autorise. C’est pour moi la définition de l’artiste et c’est aussi une façon de répondre à l’exigence du regard de Noureev. Malgré la maladie, il était présent tous les jours. Il avait une grande humilité par rapport à son art, une dévotion entière. Il y avait une profonde osmose entre les danseurs, avec une même conscience de ce que nous vivions. Nous avons travaillé avec lucidité sur ce qu’était notre engagement de danseur et avec une grande confiance par rapport à tout ce qu’il nous avait appris pour le mettre une dernière fois au service d’une entreprise exceptionnelle. La grandeur d’une œuvre pour Noureev passait par la rigueur, la discipline pour arriver à l’excellence. Le soir de la première, alors que Rudolf était vraiment diminué, je l’ai vu venir saluer sur scène, recevant l’ovation du public. J’ai vu Rudolf, malade, retrouver ce regard incroyable, ses yeux brillants, et je revoyais pour un instant encore Noureev. C’était une évidence que cette œuvre devait perdurer, être transmise aux nouvelles générations de danseurs. Tous les souvenirs de travail avec lui sont des moments inscrits en moi. Rudolf a su nous inculquer une mémoire vive qui, malgré son absence, nous incitait à faire comme s’il était encore parmi nous, c’est là une de ses grandes forces ! Pour terminer, il ne faut pas non plus oublier la beauté des décors et des costumes qui en font l’une des plus belles, pour ne pas dire la plus belle des productions de La Bayadère au monde ! »

Laurent Hilaire, Isabelle Guérin
Laurent Hilaire, Isabelle Guérin © Christian Leiber / OnP

Isabelle Guérin, créatrice du rôle de Nikiya

« Nous étions très contents qu’il revienne, surtout pour La Bayadère, un ballet qui lui était si cher et qu’il avait tant désiré. Même si Rudolf n’était plus le même qu’avant, qu’il apparaissait comme un corps fragile, très loin de la sculpture d’Apollon de jadis, son charisme et son regard étaient bien là. Je me souviens d’une création qui s’est faite dans un mélange de joie et d’inquiétude ; j’avais très peur qu’il ne puisse pas finir ce ballet. Pendant les répétitions, il était parfois absent, assoupi sur un lit qu’on lui avait installé dans le studio, mais quand il était éveillé, il posait sur nous son regard vif et hypnotique, et nous sentions alors sa présence, sa volonté de vivre. Nous étions préparés pour danser le style de La Bayadère, c’est arrivé à temps ! Laurent et moi étions ses enfants, il nous avait nommés Étoiles et nous nous retrouvions une dernière fois pour ce ballet-testament qui, d’une certaine façon, bouclait la boucle. Le soir de la première, j’étais terriblement angoissée qu’il ne puisse pas tenir jusqu’au bout, mais, à la fin de la représentation, quand le rideau est tombé et qu’il est venu saluer, c’est bien Rudolf Noureev que je voyais et pas seulement son ombre. Il revenait et tout Paris était à ses pieds ! Après sa mort, à chaque reprise du ballet, j’avais l’impression qu’il était encore là. Il m’a tellement formée qu’il est toujours en moi, presque plus présent mort que vivant. Il nous avait habitués à la rigueur, au respect de la chorégraphie. Bien que décrit comme un caractère difficile et tempétueux, il était quelqu’un de très généreux en studio, il nous a tout donné, et il fallait être, en retour, disposé à le recevoir par notre abnégation au travail quotidien et acharné. Il ne fallait pas s’attendre à des mercis de sa part, mais un regard à la fin d’un ballet valait tout l’or du monde. Lui-même était un exemple de travail. Malgré les excès de la veille, il était toujours présent le lendemain matin à la barre. Les personnes qui ont rencontré Noureev ont été marquées à vie et j’ai eu la très grande chance de rencontrer l’homme et de vivre cette époque, une époque d’effervescence. »

Propos recueillis par Jérôme Maurel, novembre 2015

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