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Le Prince Igor

Au plus près de l’âme russe

Entretien avec Philippe Jordan

Dossier

Au plus près de l’âme russe

Après les symphonies de Tchaikovski il y a deux ans, c’est une autre grande page de l’histoire de la musique russe que Philippe Jordan dirige aujourd’hui avec Le Prince Igor d’Alexandre Borodine. Figure du folklorisme musical, proche de Nicolai Rimski-Korsakov qui orchestra l’opéra suite à sa mort prématurée, le compositeur travailla durant près de 18 ans à cette œuvre, d’après un texte célèbre de la littérature slave, lui-même inspiré des aventures d’une figure historique du XIIe siècle.

D’après Le Dit de la campagne d’Igor, fameuse chanson de geste slave, Le Prince Igor est une œuvre épique. Quels sont les moyens musicaux mis au service de l’idée de grandeur ?

Le Prince Igor est une œuvre profondément slave. L’idée d’expansion du territoire et de sa défense mise en musique par Borodine éveille de forts sentiments patriotiques. Comme Boris Godounov de Moussorgski, il s’agit d’un opéra politique parmi les plus évocateurs de l’âme du peuple russe. La Russie y est évoquée dès le prologue à travers les cloches, les chants religieux orthodoxes et les chœurs qu’on entend avant le départ d’Igor. Ces moyens musicaux sont significatifs d’un patriotisme que l’on rencontre également dans l’opéra de Moussorgski, notamment lors de la scène du couronnement. Eugène Onéguine de Tchaïkovski pourrait compléter cet ensemble d’œuvres qui, avant d’être des opéras, sont des poèmes occupant à part égale une place spéciale dans la culture russe.

En célébrant l’âme russe, Borodine souligne les influences qui la nourrissent, notamment celle orientale. Qu’en est-il de cette facette ?

Chez le khan, Igor se trouve déraciné ; il n’est plus en Russie mais dans un contexte géographique très différent du sien. Il découvre une nouvelle nature, mais aussi une autre culture, plus orientale, plus sensuelle. Cet orientalisme et cette sensualité ne résonnent pas seulement dans les danses polovtsiennes – où il est étonnant de relever un rythme de valse, généralement absent en Orient – mais aussi dans les mélodies, comme dans le premier aria de la mezzo, Kontchakovna, et dans le chœur des femmes. La dimension féminine de l’acte polovtsien est très appuyée. Là où l’acte précédent introduisait un univers russe et guerrier, on bascule soudain dans un monde sensuel, onirique, qui vient contrebalancer la rigidité initiale. On retrouve cet univers dans les danses orientales de Samson et Dalila de Saint-Saëns.

Dans quelle mesure l’orchestration participe-t-elle à ce parfum oriental ?

Les couleurs orientales de l’opéra de Borodine doivent pour beaucoup à l’orchestration claire et raffinée de Rimski-Korsakov. Son poème symphonique Shéhérazade témoigne aussi de l’importance de l’Orient pour les Russes. Dans son travail d’orchestration, l’explosion de lumière propre aux perles et matières précieuses des costumes des Polovtsiennes dont rendent compte les percussions, est remarquable. Par son élégance et son aspect plutôt conventionnel – nous sommes loin des audaces de Berlioz ou de Wagner – l’orchestration de Rimski-Korsakov s’accorde mieux à la musique de Borodine qu’à celle de Boris Godounov qu’il a aussi orchestré. Il n’a pas toujours su rendre compte de l’âpreté de Moussorgski. Chacun était russe à sa façon.

Borodine disait vouloir composer des couleurs vives et des grandes lignes. Pouvez-vous revenir sur la force des lignes mélodiques de l’opéra ?

L’aspect mélodique est essentiel dans Le Prince Igor. Borodine a écrit de belles et riches mélodies. Celle de l’aria d’Igor où l’espoir se mêle à la tristesse et à la nostalgie, en est un des meilleurs exemples. Elle est répétée dans le deuxième aria de Iaroslavna et est aussi présente dans l’ouverture. Les mélodies sont là pour éveiller de grandes émotions comme la tristesse de Iaroslavna. Mais la richesse mélodique ne saurait se limiter au chant. On la retrouve aussi dans l’orchestre, grâce à Rimski-Korsakov.

Inachevé à la mort de Borodine, Le Prince Igor a été orchestré par Rimski-Korsakov et les parties manquantes ont été composées par Glazounov. Alors que la structure de l’œuvre est parfois modifiée, qu’en est-il pour cette production ?

Le Prince Igor est par nature un opéra en quatre actes et un prologue. Or, on renonce souvent au troisième acte, comme c’est le cas dans cette nouvelle production, pour la bonne raison qu’à l’exception du trio entre Igor, son fils et Kontchakovna, Borodine n’en est pas le compositeur. Il n’a pas non plus écrit l’ouverture qu’il avait néanmoins jouée à plusieurs reprises au piano à Glazounov. Tout laisse à penser que Glazounov – auteur de l’ouverture qui reprend des thèmes de l’opéra – a été fidèle aux idées de Borodine. On y entend cependant deux motifs qu’on ne retrouve pas par la suite. Dans notre production, le prologue tient lieu d’ouverture et celle-ci est placée entre le deuxième et le quatrième acte. À noter également, l’insertion dans le quatrième acte du second grand monologue d’Igor, qui n’a pas été orchestré par Rimski-Korsakov mais par Pavel Smelkov. Rarement joué, il est intéressant par sa noirceur qui évoque la première version de Boris Godounov

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