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Rencontres

Le ballet graphique d’Hiroshi Sugimoto

« At The Hawk’s Well »: entre poésie et spiritualité — Par Lou Tsatsas

L’Opéra national de Paris accueille, jusqu’au 15 octobre, At The Hawk’s Well, un ballet contemporain mis en scène par le photographe Hiroshi Sugimoto. Une création moderne et épurée, inspirée par l’œuvre de William Butler Yeats et le théâtre nô.


Au pied d’une montagne, un vieil homme attend depuis cinquante ans que l’eau miraculeuse d’un puits asséché coule à nouveau. Un jeune homme, nommé Cuchulain, fasciné par les contes entendus au cours de ses voyages s’approche à son tour, espérant devenir immortel en buvant le liquide magique. Mais le puits est gardé par une femme épervier, endormant les curieux qui veulent s’abreuver, laissant les hommes avides et privés de son précieux pouvoir. At The Hawk’s Well (Au puits de l’épervier en français) est une pièce de théâtre en un acte écrite par William Butler Yeats en 1917, inspirée par le théâtre japonais nô. Un récit poétique et allégorique, traitant de pouvoir, de destinée, de spiritualité ou encore d’héroïsme. C’est cette pièce complexe qu’a adaptée Hiroshi Sugimoto, photographe et artiste plasticien, pour l’Opéra national de Paris. Entouré d’Alessio Silvestrin (chorégraphe), Ryoji Ikeda (compositeur) et Rick Owens (couturier), ses « amis depuis des années, à la sensibilité unique et indispensable », l’artiste a fait ses premiers pas dans la mise en scène d’un ballet.

Hugo Marchand dans At The Hawk’s Well, Palais Garnier, 2019
Hugo Marchand dans At The Hawk’s Well, Palais Garnier, 2019 © Julien Benhamou / OnP

Dans un décor dépouillé, aussi moderne qu’inquiétant, le spectacle prend vie. Les costumes, modernes et grandiloquents, dissimulent les danseurs dans d’immenses manteaux texturés avant de révéler les corps : ceux des deux hommes de la pièce. L’ancien jouant la vieillesse avec forge et fragilité, et le jeune, empli d’une fougue orgueilleuse, et triomphante – campé par Hugo Marchand (Danseur Étoile de l’Opéra) au sommet de son art. Les ailes de la femme épervier, rouge écarlate et démesurées, guident quant à elles les spectateurs au rythme d’une musique contemporaine et métallique, vrillant les oreilles et construisant un univers sonore immersif et singulier. « Vivant dans un monde au flux constant d’informations, je considère que le minimalisme ne peut être trouvé qu’en repoussant les limites », confie Hiroshi Sugimoto. Les danseurs du Corps de Ballet de l’Opéra tournoient sur la scène, surmontée d’une longue estrade de bois clair, comme une voie royale menant vers le puits de l’histoire, un tableau graphique et plaisant.

Hiroshi Sugimoto au Palais Garnier, 2019
Hiroshi Sugimoto au Palais Garnier, 2019 © Agathe Poupeney / OnP

L’éloge de l’immobilité

Si l’artiste et metteur en scène déclare désormais « percevoir la photographie comme une activité secondaire », sa connaissance de l’art visuel guide sa création. « Mon spectacle peut être considéré avant-gardiste aujourd’hui, mais dans cent ans, cette pièce deviendra classique », commente-t-il. Animé par une modernité déconcertante, At The Hawk’s Well fait l’éloge de l’immobilité dans un art en mouvement. « Dans ce contexte particulier, cette inertie est empruntée au nô. La scène pensée par Hiroshi Sugimoto apporte beaucoup de surprises, en jouant avec les dimensions, les contacts entre les corps, la distance avec le public… C’est une toute nouvelle expérience », précise Alessio Silvestrin, qui s’est plongé dans des recherches pour chorégraphier cette pièce influencée par l’art japonais. Créées au XIVe siècle, les performances du théâtre nô s’inspiraient de la littérature traditionnelle mettant en scène des êtres surnaturels prenant l’apparence humaine. Dans une lenteur émouvante et prenante, les acteurs, revêtaient de magnifiques costumes et des masques, avançaient sur scène, partageant leurs histoires.

C’est le point d’orgue du ballet d’Hiroshi Sugimoto. Dans un silence énigmatique et soudain, un acteur nô marche le long de l’estrade, chantant d’étranges incantations. Au bout de la scène, le jeune homme semble l’attendre, assis et humble. C’est finalement dans cette langueur maîtrisée que la mise en scène du photographe séduit. Avec une tension mémorable, cet échange entre l’acteur et le danseur, entre l’être surnaturel et l’homme mortel captive l’audience. Dans la salle, le public entier semble retenir son souffle, observant l’interprète, figure étincelante dans un décor presque nu, avancer jusqu’à son interlocuteur. « Rechercher la vie éternelle est la nature des êtres humains. Mais qu’est-ce que la vie ? C’est une question que l’on se pose tout au long de la pièce », commente le metteur en scène. Dans cette ultime scène, sombre et épurée, il tente d’y répondre. Un dernier acte à la beauté visuelle indéniable, clin d’œil à l’amour du photographe pour les compositions.

At The Hawk’s Well, Palais Garnier, 2019
At The Hawk’s Well, Palais Garnier, 2019 © Agathe Poupeney / OnP

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