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Ailes et poésie

Les Deux Pigeons : La Fontaine à l’École de Danse

Ailes et poésie

À l’affiche du Spectacle annuel de l’École de Danse de l’Opéra national de Paris du 29 mars au 4 avril prochain, Les Deux Pigeons d’Albert Aveline offre un trait d’union entre littérature et danse, rappelant l’éternel dialogue entre le librettiste et le chorégraphe. De l’imaginaire des fables à la fantaisie de la danse il n’y a qu’un pas. 


Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre :
L’un d’eux s’ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en pays lointain…

« Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. » À travers ses Fables et par le récit d’une anecdote, La Fontaine met en scène une ménagerie pour représenter les passions humaines, afin « d’instruire et plaire » selon la règle classique propre au XVIIe siècle. Pari réussi dans cette fable des Deux Pigeons (1678), l’une des plus attachantes, qui met en garde sur les dangers de partir en voyage lorsqu’on est amoureux. Roucoulades, parades, envols, blessures, le ballet offre l’espace-temps idéal pour traduire les actions de ce récit qui expose un thème cher à la littérature depuis l’Odyssée d’Homère, le retour de l’aimé. Ici, le Pigeon a double valeur symbolique, celle de l’animal messager, le pigeon-voyageur, et celle du compagnon de Vénus, déesse de l’amour.
Sentimentale et lyrique, conclue par un mélancolique Ai-je passé le temps d’aimer ?, la fable évoque aussi le temps qui passe et l’amour qu’il faut savoir préserver. En 1885, elle sert de canevas à Henri Régnier, ancien de la Comédie-Française et au chorégraphe Louis Mérante, pour l’écriture du livret du ballet éponyme, clair et délicieux, en deux actes et trois tableaux. 

Les Deux Pigeons par l’École de Danse de l’Opéra, Palais Garnier, 2019
Les Deux Pigeons par l’École de Danse de l’Opéra, Palais Garnier, 2019 © Svetlana Loboff / OnP

Le livret

Les héros sont deux adolescents : Pépio doit épouser la jolie Gourouli mais il a du vague à l’âme : avant de se marier, il veut voir le monde. C’est alors que des Tziganes passent, jouant de la musique, et, au milieu d’eux, la belle Djali. Subjugué, Pépio se joint à eux. Inquiète, Gourouli le suit, déguisée en gitane. Arrivé au campement des Tziganes, Pépio accumule les mésaventures : on lui vole son argent, on le moque. Et il se retrouve seul dehors sous un orage, rejeté de tous. Gourouli qui veille, le réconforte et le ramène, trempé, rompu, maudissant sa curiosité, dans la douceur du nid familial. Henri Régnier a préservé dans ce conte d’amour la naïveté de la fable de La Fontaine, en la parant des couleurs chatoyantes des bohémiens. Le plan chorégraphique de Louis Mérante est tracé sur un canevas léger qui met en valeur la grâce malicieuse et séduisante de Gourouli, sa légèreté d’oiseau. André Messager, le jeune compositeur de 32 ans, compose quant à lui une partition piquante, vive et harmonieuse qui le rendra célèbre. L’École de Danse présente désormais la version d’Albert Aveline remaniée en 1923 et entrée au répertoire en 1978.

Ballet et littérature

Le monde de la danse est sans paroles et échappe à tout discours formulé. Cependant il est loin d’être sans texte et les relations qu’entretiennent le chorégraphe, le compositeur, le librettiste et le poète sont très étroites. Un ballet est comme une symphonie visible que chacun est libre d’interpréter. On y trouve souvent un lieu archétypal, ici le no man’s land du camp des Tziganes dans la Hongrie du XVIIIe siècle. Des incidents signalent un espace frontalier entre deux mondes, un lieu de métamorphoses dans lequel le héros se rencontre, lutte pour se découvrir via une expérience vitale : ici l’orage foudroyant. Le ballet permet, en effet, un brouillage de la temporalité et une perte des repères rassurants, dans un lieu utopique. Quant aux deux personnages, ils représentent le type éternel du couple d’amants. Lorsqu’on écrit pour la danse, expression du rythme et de la volupté des corps, seule demeure l’action au présent.
La chorégraphie est l’unique ressource pour peindre les passions humaines et les rendre intelligibles sans légende, au fil des tableaux. La danse est avant tout fantaisie : s’inspirer d’une fable est alors convaincant puisque le ballet lui-même est fable, récit fabuleux. Ce choix permet de chorégraphier des événements, des passions ; il inspire aussi une époque donnée et un pays au décor enchanteur et dont les costumes folkloriques sont brillants et pittoresques. 

Les Deux Pigeons par l’École de Danse de l’Opéra, Palais Garnier, 2019
Les Deux Pigeons par l’École de Danse de l’Opéra, Palais Garnier, 2019 © Svetlana Loboff / OnP

Poème en mouvement

Comme dans un rêve muet et comme si la parole avait été retirée aux danseurs par un enchantement, le public opère un travail de création sur le thème offert par l’auteur et le chorégraphe. Il l’interprète, lui ajoute intérieurement ses propres paroles, ce qui donne lieu à un spectacle à la fois matériel et idéal. Comparable à un poème, le ballet offre alors un canevas sur lequel le spectateur laisse flotter sa rêverie à sa guise. Monde nocturne et chimérique de l’intuition et des sens, il ouvre l’imaginaire de chacun. Après avoir vu Les Deux Pigeons à la fin du XIXe siècle et pour relater ses impressions aiguës, le poète Stéphane Mallarmé emprunte la sémantique de la littérature : « Ici la danse est ailes, il s’agit d’oiseaux et de départs en l’à-jamais, de retours vibrants comme une flèche. » Il rajoute que la danse est un « poème », - faisant alors référence à l’étymologie grecque de poème qui signifie action de créer, quant à la danseuse, « elle est métaphore, elle est un signe ». (In Crayonné au théâtre. Ballets)
Les Deux Pigeons s’inscrit durablement dans le répertoire de l’École de Danse. Elisabeth Platel, Directrice de l’École de Danse de l’Opéra national de Paris, précise « c’est notre devoir de conserver certaines pièces en les transmettant aux élèves. Les Deux Pigeons possède tout ce qui fonde notre identité : musique française, personnages, pantomime. Virtuosité aussi mais sans la recherche de la prouesse pour la prouesse. » La création des Deux Pigeons détermine également une révolution marquante dans les habitudes techniques du Ballet de l’Opéra. Jusqu’en 1885, et malgré la relative complexité mélodique des œuvres, les chorégraphies étaient répétées au violon, souvent assisté d’un alto. À la demande d’André Messager, le piano les remplaça dans les salles de danse du Palais Garnier. Et c’est ainsi depuis 135 ans…

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