Regards

À part l’amour

Ou n’y rien comprendre — Par Nathalie Azoulai

Titus n’aimait pas Bérénice. C’est le titre du roman qu’offre Léonie à l’hôtesse d’un dîner entre amis. Un titre énigmatique soulevant bien des passions et embarquant les convives dans un débat échauffé. C’est aussi le titre d'un roman de Nathalie Azoulai qui, dans une habile mise en abyme, fait revivre les héros de la tragédie racinienne. On connaît le dilemme de Titus : choisir Bérénice ou la raison d’État. Devoir et désir sont au cœur de cette nouvelle échappée. L’auteur, s’inscrivant dans la lignée du dramaturge, continue de sonder les vertiges de l’amour. Pur, intéressé ou couvert de sang, il prend mille formes, se perdant même dans les abîmes d’un songe.


Sur le palier du quatrième étage où elle arrive essoufflée, Léonie a juste le temps de remettre en ordre ses cheveux d’une main, tandis que de l’autre, elle constate qu’il est presque 22 heures. Elle lisse encore sa frange, sa jupe, respire profondément puis se décide à sonner. La porte s’ouvre, elle sourit.

- Désolée, mais j’ai loupé mon train, j’ai dû attendre le suivant, tu sais que je ne suis jamais en retard, comme je déteste ça, je suis confuse… J’aurais voulu t’apporter des fleurs mais j’ai sauté dans un taxi et je n’ai trouvé que ça, dit-elle en tendant un paquet-cadeau rectangulaire. Je ne sais pas ce que ça vaut, je ne l’ai pas lu, mais le titre m’a amusée…

- Allez, entre, tout le monde est là, on n’attendait plus que toi, répond l’hôtesse.

C’est exactement ce qu’elle redoutait, arriver la dernière dans le grand salon aux murs vert céladon où, sur le canapé en u, chacun aurait déjà pris place auprès de sa chacune, devant les verres, le champagne, les olives, les tomates-cerises, les amandes... Soudain se déroule en même temps qu’elle avise chaque visage une irrépressible liste de mets apéritifs, les tranches de saucisson, les gressins, le tarama, la tapenade, l’anchoïade, ici, les apéritifs sont toujours extrêmement copieux, songe-t-elle, variés, sans cesse ravitaillés, parfois interminables. Salut Léonie, ça fait longtemps, comment vas-tu ? Si elle voyait déjà la scène depuis le quai de la gare, les couleurs, les regards levés vers elle et les sourires, elle en entendait aussi les paroles, les mêmes depuis plus de quinze ans. Et Léon ? Encore en voyage ? Mais elle ne s’en offusquait pas, c’étaient là ses vieux amis, tous connus pendant ses années de droit, des couples stables, soudés, parfaitement ajustés, chacun emboîté dans sa chacune, jusqu’aux prénoms appariés, d’une symétrie proche de la magie ou de la blague. Paul et Paule, Louis et Louise, Jean et Jeanne, Charles et Charlotte, Léonie et son Léon, quand il n’était pas en mission à l’autre bout du monde. Sans parler de l’hôte et de l’hôtesse qui poussaient le zèle jusqu’à s’appeler Claude et Claude et qu’on fondait dans un prénom exceptionnellement mis au pluriel lorsqu’on disait qu’on dînait chez les Claudes car, disposant du plus grand salon dans l’appartement le plus équidistant de tous les autres, immanquablement, c’étaient toujours eux qui recevaient. Hormis l’arrivée tardive de Léonie, ses cheveux en bataille et son souffle encore un peu court, on était ici au cœur d’une œuvre classique, la salle d’un château dix-septième, un plateau de marquèterie, une esthétique absolument parfaite jusque dans les moindres détails. J’arrive là comme un cheveu sur la soupe, se dit Léonie en avançant vers les canapés, un grain dans la machine, une ombre au tableau, un accroc dans le tissu, une… reprise par son syndrome de liste qu’elle n’avait encore jamais subi à ce point et qu’elle devait à sa gêne, quand soudain l’hôtesse annonça en ouvrant le paquet :

- Alors, voyons, de quoi s’agit-il ?

Un silence d’autorité entraîna l’un après l’autre les dix regards vers l’objet découvert.

- Titus n’aimait pas Bérénice, énonça Claude, aussitôt suivie d’un « tiens donc », proféré en écho par la voix de l’autre Claude.

- N’importe quoi ! dit Jean sans attendre.

- Pourquoi ? demanda Jeanne.

- C’est ne rien comprendre aux dilemmes qu’impose la raison d’Etat, dit Paul.

- Ou ne rien comprendre à l’amour, répliqua Paule.

- On peut aimer et devoir renoncer à cet amour, dit Louis.

- Sauf que dans la vie, on fait en général ce qu’on veut le plus, opposa Louise.

- On passe à table dans cinq minutes, glissa l’hôtesse en s’éloignant et en déclenchant par son départ des prises de parole encore plus vives.

- Ce n’est pas vrai, on fait aussi ce qu’on peut, et Titus ne peut affronter la colère de tout un peuple, dit Jean.

- Il veut la gloire plus que l’amour, c’est là que va vraiment son désir, dit Paule.

- Mais c’est ne rien comprendre au bien public ! lança Charles. Vous parlez comme si une nation n’était rien.

- D’autres s’en seraient chargés à sa place du bien public, les empereurs meurent et se remplacent, l’histoire ne manque pas d’exemples, observa Louise.

- C’est à cause de Paulin, je n’ai jamais aimé Paulin, c’est un oiseau de malheur, déclara Charlotte.

- C’est lui la raison d’Etat, heureusement qu’il est là, reprit Paul.

- Je déteste Paulin, répéta Charlotte, comme en proie à un souvenir mauvais et personnel.

- Qu’est-ce qu’il t’a bien fait ? se moqua Charles.

Abasourdie, Léonie s’assit et songea que jamais les arguments qui s’abattaient sur la table basse n’avaient été plus sexués, les hommes défendant Titus et les femmes Bérénice, et plus semblables à une pluie de chromosomes qui seraient soudain devenus des créatures parlantes. Elle constata qu’au premier mouvement de son esprit qui s’était d’abord abrité derrière la litanie rassurante et verticale des listes s’ajoutait désormais celui d’un tournoiement plus horizontal, plus anarchique et plus évolutif, capable de se transformer en ronde folle et déplaisante. Si elle avait su, elle aurait choisi un roman policier, un livre de cuisine, un manuel consacré au bonheur, à l’estime de soi, au contentement intérieur, à l’harmonie majeure, etc.

Puis l’hôtesse reparut et, d’une voix posée, ordonna de passer à table. Une vague de calme nappa la table quelques minutes puis, quand tout le monde fut assis et après quelques regards suspendus, la querelle reprit.

- Qui ici a déjà dû choisir entre l’amour et autre chose ? demanda Louis.

- Moi, quand j’ai divorcé de Léa pour épouser Jeanne, dit Jean.

- Moi, quand j’ai renoncé à mon poste au Brésil puisque Louise ne voulait pas y aller, dit Louis.

- Moi, quand j’ai accepté de m’installer ici, dit Paul.

- Moi, quand j’ai refusé de me présenter à l’élection, dit Charlotte.

- Ne compare pas, répliqua Paul.

- Ça n’a rien à voir, renchérit Louis.

- Mais pourquoi ? s’insurgea Paule. C’est exactement la même chose !

- Titus hérite d’un empire, reprit Louis, son père vient de mourir, il n’a pas le choix, il doit reprendre, c’est Rome tout de même ! En plus, il a eu une jeunesse dissolue, il doit se racheter.

- C’est classique, avec la mort de son père, il devient adulte et responsable, renchérit Jean.

- La vraie question est, est-ce que ça lui en coûte ? lança Jeanne.

- Evidemment ! répondit Paul.

- Bien sûr mais… nuança Louis.

- Je vous rappelle qu’il tient à peine deux ans, précisa Charles, ensuite il meurt de la peste.

- La peste soit des menteurs ! tempêta Charlotte.

- On dirait que c’est toi que Titus a quittée, se moqua Paul.

- Mais pendant ces deux ans, est-il obsédé par celle qu’il a perdue ? demanda Jeanne.

- Comment le savoir ? poursuivit Charlotte.

- Moi, je suis certaine qu’il ne regrette rien, qu’il n’a pas voulu la revoir et qu’il a fait exactement ce qu’il a voulu le plus, remarqua Louise.

- C’est rarement une question de devoir, plus souvent une question de désir, renchérit l’hôtesse qui, jusque-là, s’était bien gardée de prendre part au débat, s’en tenant plutôt à des remarques sur la cuisson du saumon et les divers accompagnements possibles.

Du fait de cette intervention grave et posée, Léonie eut le sentiment qu’un nouveau cap avait été franchi, et se mit à considérer son retard comme une faute irréversible aux conséquences tragiques. Nom de Dieu, pensa-t-elle, pourquoi ne pas avoir demandé au taxi de s’arrêter pour acheter une bouteille de vin ? Elle y avait pensé mais elle avait non seulement eu peur d’aggraver son retard mais aussi d’avoir les mains trop tremblantes pour ne pas lâcher la bouteille dans les étages. Ce dîner devenait proprement invivable. Elle regarda ce qui restait du grand saumon sur le plat et se mit à imaginer chaque intervention comme une longue arête tranchante : on se fusillait du regard, les remarques devenaient de plus en plus acides, on se levait même pour aller fumer à la fenêtre, le tout dans un concert de bruits de couverts de plus en plus heurtés. Au milieu de cette agitation nouvelle, elle constata que seule Charlotte restait inerte et triste, comme empêtrée dans des mouvements intérieurs bien plus tempétueux que les phrases qu’elle lâchait de ci de là.

Puis soudain, la voix de basse de Charles tonna :

- Mais c’est incroyable, vous êtes vraiment tous dupes !

- Dupes, ah oui et de quoi ? demanda Paule.

- De Bérénice, de ce soi-disant grand amour de femme. Vous êtes tous victimes des magazines féminins ! Tous, quel que soit votre sexe.

- Mais heureusement, tu vas nous éclairer, persifla Louis.

- Titus était sa dernière chance, reprit Charles, Bérénice a passé la quarantaine quand leur liaison commence, elle a dix ans de plus que lui.

- Et alors ? risqua Paul.

- Et alors, elle compte aussi sur Titus pour se refaire une stature, l’histoire l’a malmenée, elle est veuve, elle a défendu son peuple mais elle est en perte de vitesse et doit plus ou moins partager la couronne avec son frère. Epouser Titus et Rome, ce serait pour elle une consécration.

- Tu insinues que son amour est intéressé ? Qu’elle est encore plus avide de gloire que Titus ? se hérissa Jean.

- Bien sûr !

- Comme s’il y avait des amours désintéressées, glissa Paule.

- Mais je déteste ce que tu dis, rétorqua Charlotte.

- Pourquoi ? s’étonna Charles. Paule n’aimerait pas Paul sans son poste au tribunal, son prestige, ses médailles de tennis. Louise n’aimerait pas Louis sans son nom de héros américain, Jean n’aimerait pas Jeanne sans ses premiers prix de conservatoire…

- Et toi, Charlotte, tu n’aimerais pas tant Charles s’il ne... s’interrompit Paul.

- Si quoi ? le coupa Charlotte si violemment qu’il n’acheva pas.

- L’amour n’est jamais pur, il se pare, il s’habille, il s’orne, reprit Charles. Appelle ça de l’intérêt si tu veux, pour moi, ce sont les qualités qui font qu’on aime quelqu’un, telle personne plutôt que telle autre, qu’on la trouve unique sinon à quoi bon ?

Ces considérations générales sur l’amour commençaient à sérieusement fatiguer Léonie. Elle préférait encore le fiel d’une querelle au miel pontifiant de ceux qui savent et abreuvent les autres de leurs certitudes. La seule chose qui la consolait, c’était que l’hypothèse de Charles avait rendu les arguments sexuellement indifférenciés. Tous s’érigeaient avec la même virulence contre son interprétation. L’hôtesse emporta le plat de saumon et l’hôte empila les assiettes sales. Elle voulut les aider mais on lui fit comprendre de rester à sa place. Les Claudes revinrent avec un plateau de fromages, du pain et une pile d’assiettes propres qu’ils distribuèrent lentement autour de la table comme à un goûter d’enfants.

- Eh bien, figurez-vous que moi aussi je dois choisir entre l’amour et autre chose, dit soudain l’hôtesse en se mettant à couper du pain sur une planche.

Tous les regards se tournèrent vers elle d’un air stupéfié puis terrifié, avisèrent son visage calme puis descendirent le long de ses bras dans l’espoir d’y trouver un indice ou un trouble. Sa main, le couteau, on s’attendait à ce qu’elle tremblât, se blessât, inondât la table de son sang, que le bain de sang qui couvait depuis le début de ce dîner, qui retenait ses bouillons, ses effusions, à coup de phrases argumentées, courtes et cinglantes, se libérât enfin par sa main. Mais non, elle découpait le pain en tranches parfaitement égales et sans le moindre tremblement. Puis quand elle fut venue à bout de l’ensemble de la miche, elle déposa les tranches une à une dans la corbeille. Son bras suspendit ensuite longtemps la corbeille pleine au milieu de la table tandis que ses yeux évitaient ceux de son mari. On aurait prié pour que la lumière s’éteigne à cet instant, qu’on n’ait pas à assister à un tel affront et, dans un afflux de pitié et de terreur, chacun ficha son regard dans celui de sa chacune. A l’exception de Léonie qui n’eut d’autre choix que de fixer les yeux de Claude qui erraient d’un visage à l’autre. Mais comme le bras qui avait porté le coup se baissa enfin, les yeux de Claude aussi se baissèrent. Il n’y eut pas un mot, pas un cri, nulle invective et l’hôtesse ressortit du salon comme pour aller chercher du pain supplémentaire. Sauf que cette fois, elle ne reparut pas. On entendit le bruit de la porte d’entrée qui claqua et ce fut tout.

En s’éveillant, Léonie se sentit légèrement triste mais se consola en constatant qu’elle avait dormi quasiment tout le trajet et que son train arrivait en gare sans aucun retard. Elle se réjouit du dîner qui l’attendait et se souvint du cadeau qu’elle avait trouvé in extremis à la gare de Bordeaux. Un livre au titre surprenant et qui ne manquerait pas d’amuser la galerie.

Votre lecture: À part l’amour

Articles liés