article suivant

Théma - Trompe-la-Mort

Rencontres

À nous deux maintenant

Entretien avec Guy Cassiers — Par Simon Hatab

« À nous deux maintenant ! » est la célèbre phrase prononcée par Rastignac à la fin du Père Goriot depuis les hauteurs du Père-Lachaise lorsqu’il décide de conquérir Paris. Cette phrase, Guy Cassiers pourrait la reprendre à son compte alors qu’il s’apprête à mettre en scène Trompe-la-mort. Du metteur en scène flamand, on a l’image d’un artiste qui n’hésite pas à se confronter à des œuvres romanesques-fleuves pour accoucher de spectacles-monde – comme ce fut récemment le cas avec Les Bienveillantes de Jonathan Littell. Tout porte donc à croire qu’il est l’homme de la situation pour prendre à bras-le-corps cette création mondiale, inspirée du cycle romanesque de Balzac. Lorsque nous le rencontrons il est à Paris depuis une semaine. Il a assisté aux premières répétitions musicales de l’opéra composé par Luca Francesconi. Après avoir travaillé en amont sur l’ouvrage, il ne cache pas son excitation de pouvoir enfin entendre la musique prendre forme. Pour nous, il lève le voile sur l’un des spectacles les plus secrets et les plus intrigants de la saison.    


Quel rapport à Balzac aviez-vous avant de travailler sur le projet « Trompe-la-mort » ?

Guy Cassiers : Si je connaissais bien sûr l’œuvre romanesque de Balzac, je dois d’abord dire que je n’avais jamais lu La Comédie humaine avant de travailler sur Trompe-la-mort. Contrairement à la situation que vous autres Français connaissez, en Belgique, il est possible de faire toute sa scolarité sans étudier un roman de Balzac. On cite son nom lorsqu’on étudie le courant réaliste au XIXe siècle, sans se pencher davantage sur son œuvre. J’ai donc découvert Balzac avec le regard d’un adulte de cinquante-six ans. C’est très intéressant car j’imagine qu’en cela, ma situation est très différente des spectateurs français qui assisteront aux représentations en ayant pour la plupart un fort imaginaire de cet auteur cristallisé depuis l’enfance. Je suis curieux de voir comment ils réagiront.

Comment cet homme de cinquante-six ans a-t-il perçu « La Comédie humaine ? »

G.C.: J’ai beaucoup travaillé sur l’œuvre de Proust auparavant. Il y a une relation évidente entre Balzac et Proust. Ils ont Paris et la société parisienne en partage. Ils ont également en commun de rechercher une forme d’écriture nouvelle, ouverte, un système dans lequel ils pourraient faire entrer le monde. C’est certes un projet mégalomane mais qui ne peut que forcer l’admiration d’un artiste comme moi. Parce que la forme qu’ils recherchent se veut à la fois proche du réel mais très libre, Balzac et Proust sont pour moi deux grands maîtres à penser de la liberté créatrice.

En tant que metteur en scène, vous travaillez souvent sur des spectacles qui ont une forte résonance politique dans notre société contemporaine. Que peut nous dire Balzac aujourd’hui ?

G.C.: Je suis frappé par la modernité de Balzac. De ce point de vue, la lecture qu’en a fait Piketty nous est précieuse. L’idée que le passé dévore l’avenir comme Cronos dévore ses enfants signifie que, dans la société décrite par Balzac comme dans notre société actuelle, le capital hérité a pris le pas sur le capital constitué au cours d’une vie par le travail, bloquant les perspectives d’avenir de la jeunesse. C’est le discours que tient Vautrin, alias Trompe-la-mort, incitant Lucien à s’élever socialement par le mariage ou par l’acquisition d’un domaine plutôt qu’en embrassant une carrière quelconque… Balzac dénonce l’emprise de l’argent sur la société, la destruction par le profit des relations humaines. C’est parce que cette forme de nihilisme prônée par Trompe-la-mort triomphe aujourd’hui que Luca [Francesconi] a choisi d’en faire le personnage central de l’opéra.    
Tous les personnages de La Comédie humaine jouent des rôles. Ils essaient de se fabriquer des masques pour survivre.

Qui est Trompe-la-mort ?

G.C.: Trompe-la-mort est celui qui scrute les failles de notre société et dans les yeux duquel nous pouvons ainsi voir ses dysfonctionnements. Dans La Comédie humaine, je perçois trois formes de pouvoir : il y a d’abord la loi, le contrat social qui règle les relations humaines. Il y a ensuite l’argent, incarné par le personnage de Nucingen. Enfin, il y a la manipulation, incarnée par Trompe-la-mort. Tous trois ont des angles morts et c’est à ces « zones floues » que s’intéresse Balzac. En usant des deux derniers pouvoirs que sont l’argent et la manipulation, les personnages parviennent parfois à modifier les règles, à changer ce qui fonde pourtant la société. Un peu comme Trump qui vient en une semaine de changer les règles [par son décret migratoire] sans même se soucier des conséquences que pouvait avoir ce changement sur le reste du monde.

Le personnage de Lucien entretient une relation ambiguë avec Trompe-la-mort : il l’admire et le déteste à la fois. Quel regard portez-vous sur ce personnage ?

G.C.: À vrai dire, je ne considère pas que le personnage de Trompe-la-mort soit plus noir que les autres. À l’exception peut-être de Clotilde qui est présentée comme absolument honnête, il n’y a pas vraiment de personnage positif auquel on pourrait se raccrocher : c’est l’une des raisons qui expliquent ce sentiment de vertige que parvient à créer Balzac. Lucien n’est pas meilleur que Trompe-la-mort : par son obstination, il finit par détruire son environnement.

Vous faisiez part tout à l’heure de votre admiration pour le système du roman balzacien. Avez-vous à votre tour élaboré un système pour mettre en scène « Trompe-la-mort ? »

G.C.: Balzac coupe au couteau notre civilisation pour l’étudier de l’intérieur. Nous avons choisi de développer littéralement cette idée qui nous semblait fondamentale. Nous avons décidé d’incorporer au spectacle l’histoire de l’édifice dans lequel nous jouons le spectacle [le Palais Garnier]. Dans La Comédie humaine, tout est théâtre. Les personnages jouent un rôle, ils essaient de générer un masque qui doit leur permettre de survivre : Lucien, Esther, Madame de Sérisy… Il y a le monde public et le monde des coulisses. Cette séparation se retrouve dans le Palais Garnier. Aussi avons-nous décidé de guider le regard du spectateur en partant de la scène à travers des espaces qui lui sont connus (le grand escalier…) ou inconnus (les sous-sols…).    

Comme vous l’avez dit tout à l’heure, il y a un imaginaire XIXe très fort qui entoure l’œuvre de Balzac. Ne craignez-vous pas à votre tour de vous laisser « dévorer par le passé » ?

G.C.: Si Balzac est un auteur du XIXe siècle, le livret écrit par Luca est bien du XXIe siècle : le récit qu’il développe est fortement influencé par le cinéma pour les flash-backs, pour la multiplication des scènes et les transitions instantanées d’un lieu à l’autre… Nous travaillons une matière contemporaine pour en faire un spectacle actuel. Par ailleurs, le dispositif scénographique que nous utilisons – un ensemble de fines lamelles vidéo – n’occupe que la portion congrue de l’espace : il est très important pour nous de laisser ouvert le champ de vision du spectateur afin de permettre à son imagination de se déployer.
Guy Cassiers
Guy Cassiers © Adrienne Altenhaus

Votre travail de metteur en scène est caractérisé par un lien étroit avec la littérature. Vous aimez adapter les œuvres à la scène et vous confronter à de grandes fresques littéraires : Tolstoï, Proust, Musil ou Littell pour n’en citer que quelques-uns. Quelle importance revêt la littérature pour vous ?

G.C.: Dans mon temps libre, je lis beaucoup de romans, plus que des textes de théâtre. Bien sûr, le répertoire de théâtre est fondamental pour moi et je trouve qu’il est important de le jouer et de réactualiser constamment. Mais les romans m’octroient une liberté que je n’ai pas dans une pièce, où l’auteur est plus dirigiste et laisse souvent transparaitre l’idée qu’il projette de la représentation scénique de son texte. J’ajoute que nous disposons aujourd’hui de moyens techniques à la croisée des arts visuels et sonores qui nous permettent de transposer un univers romanesque sur scène, de dépasser le simple dialogue dramatique. Nous pouvons créer sur le plateau une chambre mentale du spectateur, ce qui n’était pas le cas à l’époque de Molière.
Il y a également un autre aspect du roman qui m’inspire : c’est l’aspect feuilleton. Comme je suis directeur d’un théâtre [la Toneelhuis d'Anvers], j’ai la chance de pouvoir créer des voyages avec le public et pas seulement des spectacles clos sur eux-mêmes : une histoire au-dessus des spectacles qui vise à fabriquer une forme de conscience commune, de mémoire partagée avec le public. Il est important pour moi d’exploiter cette dimension au théâtre. J’aime beaucoup ce qu’apporte le feuilleton, ou sa forme contemporaine qui est la série télévisée, qui m’intéresse beaucoup.    


Mais lorsque que vous adaptez des romans au théâtre, vous réalisez vous-même l’adaptation. Dans le cas de Trompe-la-mort, le livret est écrit par un autre. Le vivez-vous comme une prise de risque ?

G.C.: Il est vrai que ma position est différente. J’ai davantage « accompagné » le texte de l’écriture jusqu’à la scène. L’ouvrage achevé, avec les différents niveaux qu’a imaginés Luca, conserve à mes yeux une part d’inconnu. C’est un véritable challenge de porter en scène sa construction complexe, avec ses quarante scènes à jouer en deux heures. Comment trouver une continuité visuelle ? Lorsque les répétitions musicales ont commencé, je me suis également rendu compte que beaucoup d’informations sur les personnages passaient par la musique. C’est très stimulant de chercher l’équilibre entre les différentes composantes de l’œuvre.    

Lorsque vous avez monté « Les Bienveillantes » de Jonathan Littell, vous aviez déclaré lors d’une interview que votre adaptation était moins dramaturgique qu’émotionnelle. Qu’entendiez-vous par là ?

G.C.: Lorsque nous travaillons avec mon dramaturge Erwin Jans à l’adaptation d’une œuvre, c’est l’émotion qui nous guide avant la raison. C’est d’abord par l’émotion que nous cherchons à comprendre l’écrivain, à plonger dans son univers. La raison, l’ordre, ne viennent qu’après. Nous passons par des dizaines de versions qui évoluent jusqu’à la première et au-delà. Le spectacle cherche sa forme. C’est la raison pour laquelle j’ai besoin de travailler très en amont, pour chercher les émotions qui me guident au commencement. Après on trouve la raison.

Quand vous passez de l’épaisseur du roman au théâtre qui reste un art de l’économie, avez-vous l’impression de simplifier ?

G.C.: Non pas simplifier. Plutôt faire des choix.

Comment sommes-nous influencés aujourd’hui ? Comment un homme tel que Trump-la-mort peut-il devenir président des Etats-Unis ?

Juste avant « Trompe-la-mort », vous donnez un autre spectacle à l’IRCAM : « Le Sec et l’Humide » d’après l’œuvre homonyme de Jonathan Littell. Il y a quelques jours, vous me disiez qu’il y avait un lien dans votre esprit entre ces deux créations, ce qui est surprenant puisque l’une est inspirée de l’univers romanesque de Balzac et l’autre traite de la figure du fasciste belge Léon Degrelle (1906-1994). Quelle relation faites-vous entre ces deux spectacles ?

G.C.: Dans les deux cas, il s’agit d’ausculter le mal. Le Sec et l’Humide est conçu comme un précis de grammaire du fascisme. Trompe-la-mort est un virtuose de la langue : chez lui, la manipulation passe par le langage. On retrouve chez Jonathan Littell cette idée empruntée à Degrelle que la langue peut nous diriger et nous pousser à commettre des actes inhumains. C’est une grande question pour moi. Comment sommes-nous influencés aujourd’hui ? Comment un homme tel que « Trump-la-mort » peut-il devenir président des Etats-Unis ?

Faut-il croire que la radiographie du fascisme de Jonathan Littell est le chapitre d’après « Trompe-la-mort » ?

G.C.: Certes, l’effondrement de la société annoncé par Balzac constitue un terreau favorable à la croissance de l’extrême-droite...

J’ai beaucoup de mal à terminer cet entretien sans vous demander un conseil de lecture…

G.C.: Alors ce sera un livre léger pour changer : May We Be Forgiven, une nouvelle de l’écrivain américaine AM Homes qui retrace les aventures d’un professeur spécialiste de « Nixonologie ». Un livre parfait pour les vacances. Je vais d’ailleurs en faire un spectacle.

Vous arrive-t-il encore de lire des livres sans en faire des spectacles ?

G.C.: [Rires] C’est que mes spectacles m’occupent beaucoup...

Vous expliquiez tout à l’heure être également amateur de série. Quelles séries trouvez-vous inspirantes ?

G.C.: J’aime beaucoup le renouveau fictionnel apporté par les séries scandinaves. Actuellement, je suis une série qui s’appelle Rectify : un homme sort de prison après y avoir passé dix ans. On ignore s’il était coupable ou non du crime dont il a été accusé. La série traite du regard de la société sur cet homme. Et puis il y a bien sûr House of Cards [une série qui retrace le parcours d’un politicien sans foi ni loi qui parvient à être président des Etats-Unis]. Mais il semblerait que sur ce plan, aux Etats-Unis, ces derniers temps, la réalité ait légèrement dépassé la fiction...


Propos recueillis par Simon Hatab

Votre lecture: À nous deux maintenant

Autres articles de la théma