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Regards

À neuf lieues de là

Sur les pas de Johann Sebastian Bach — Par Célia Houdart

En 1705, Johann Sebastian Bach se rend à pied à Hambourg pour écouter l’organiste Johann Adam Reinken, parcourant ainsi 45 km. C’est par une marche que la danse d’Anne Teresa De Keersmaeker commence dans ses Concertos Brandebourgeois, titre du ballet interprété par la compagnie Rosas - qui vient au Palais Garnier du 7 au 14 mars prochain – et inspiré de la partition éponyme du compositeur. L’écrivain Célia Houdart s’est glissée en studio de répétition à Bruxelles ; les lignes formées par les danseurs d’Anne Teresa De Keersmaeker lui ont rappelé le chemin parcouru par le jeune Johann Sebastian et lui ont inspiré une fiction. 


Le jour se lève à Lunebourg. Dans le ciel, les nuages sont frangés d'or. Du monde s'active déjà dans les rues de la ville. Porteurs d'eau, barbiers, domestiques en livrée, cochers, savetiers, échoppiers, dames harengères, marchands d'herbes et de cresson. Dans une cour carrée, devant une écurie, un jeune homme brosse un cheval dont le harnais est suspendu à un crochet fixé au battant de la porte. Rigoles de boue noire malodorante et eau chaude giclant des seaux que les garçons de lavoir livrent aux blanchisseuses. Au croisement d'une rue, on peut entendre les coups réguliers et clairs d'un marteau de forge, une voix de femme qui chante derrière une vitre entrouverte, et un peu partout, la rumeur familière de ceux et celles qui vaquent à leurs occupations matinales quotidiennes : balayer devant sa boutique, laver à grande eau un sol pavé de tomettes, rouler un tonneau, décharger du bois de chauffage.

Johann Sebastian porte un baluchon contenant quelques affaires de rechange, une petite couverture de laine, et, enveloppées dans un torchon, deux tranches de pain et un bout de Harzer Roller, un fromage de lait caillé roulé, parfumé aux graines de cumin. Le jeune homme a pris aussi avec lui une plume, du papier et de l'encre dans un petit encrier portatif en verre, au cas où il voudrait noter quelque chose, un air, une mélodie, ou retranscrire quelques mesures d'orgue demain lors du concert. Il est chaussé de souliers en peau de chèvre couverts par des guêtres. Il quitte les faubourgs de la ville, accompagné un bon moment d'une petite troupe de chiens errants avec leurs chiots. Moins de bruit. Plus d'arbres et de vent. Vols d'étourneaux qui se croisent. C'est maintenant la campagne. La route est longue. Mais Johann Sebastian a l'habitude. Il aime marcher pendant des heures. Cela lui laisse le loisir de regarder le paysage, de composer, de rêver.

Premiers signes timides du printemps. Haies fleuries d'aubépines. Des campanules poussent dans les bois. À l'entrée d'une ferme, un tas qui est un mélange de fumier et de paille, fume. Une truie dont les oreilles tombent sur les yeux, mais qui sent tout, vérifie en fouillant dans la paille qu'il n'y a rien pour elle. Une file de canards passe devant elle. Johann Sebastian s'avance. Il aimerait voir de plus près le plumage soyeux aux reflets vert bronze des canards mais la truie qui vient de souffler dans des feuilles sèches en grognant, les fait fuir et s'envoler.

Juste après la ferme, la route dessine une fourche. Les deux routes se ressemblent. Le jeune homme hésite, il ne sait plus où aller. Puis il aperçoit à l'horizon les ailes tournant d'un moulin. C'est par là, cela lui revient. Il a fait le chemin quelques années plus tôt avec son frère Johann Christoph. Il est maintenant en pleine nature. L'air sent bon. Sur le bas-côté, l'herbe est couverte de rosée. Au sol gît une lanière de cuir en forme de S, couleur de café brûlé. Bout de sangle détaché d'une malle ? Anse de sacoche ? Bandoulière de fusil perdue par un soldat rejoignant son bataillon ? Le temps de réfléchir à toutes ces hypothèses, le serpent de cuir est déjà loin derrière le jeune homme. Il avance vite. Il entend sa respiration, le bruit régulier de ses propres pas contre le sol. Il en retranscrit mentalement le rythme.

Une heure passe. Il voit alors venir une charrette qui avance lentement, tirée par un âne. Bruit de plus en plus sonore des roues cerclées de fer contre la route caillouteuse. Un homme marche à côté de l'âne avec, dans sa main une badine. Derrière l'animal, se dresse une montagne de ballots tenus par des ficelles. Assemblage compact, bigarré, de tissus, de vêtements. Johann Sebastian se dit qu'il s'agit probablement d'un chiffonnier. L'homme arrête son âne. Il soulève son chapeau à large bord, découvrant une balafre qui entaille horizontalement son front. Voyant que cette vieille blessure éveille la curiosité du jeune marcheur, l'homme marmonne quelque chose d'inaudible et renfonce tout de suite après son chapeau sur sa tête. Puis, d'une voix un peu éraillée, il demande au jeune Johann Sebastian où il va.

- À Hambourg.
- C'est encore loin.
- Je sais. Un peu plus de neuf lieues.
- Huit heures environ. Si vous marchez d'un bon pas. Mais avec vos jeunes jambes...
- Je vais m'arrêter quelque part avant la nuit.

L'animal pousse de son museau le flanc droit de l'homme. Il découvre ses dents et commence à mordiller le tissu de son habit.

- Tu as faim ? demande l'homme à son âne.

Il se retourne et extrait de sa charrette plusieurs branches feuillues de noisetier qu'il pose au sol. L'âne se met immédiatement à brouter le grand bouquet vert tendre avec un mélange d'avidité et de gourmandise.

Les deux hommes reprennent le fil de leur conversation.

- Vous pouvez dormir juste avant Winsen chez Ramstein, c'est une bonne auberge.

- On me l'a recommandée aussi.

- Vous verrez, on est bien servi. Et la patronne laisse la bouteille de schnaps sur la table.

L'homme caresse son âne entre les oreilles. Puis tout en vérifiant que le harnais est bien resté placé au niveau du garrot, il poursuit :

- Et vous allez faire quoi à Hambourg ?

- Écouter maître Reinken.

- Un savant ?

- Oui, en quelque sorte. Et vous ?

- Je sillonne la région. Je suis d'Arnstadt. Vous connaissez ?

- Il y a un orgue tout neuf à Arnstadt. Je rêve d’en jouer.

Le chiffonnier comprenant qu'il avait affaire à un musicien se met à siffler un air populaire, une danse, que reconnaît immédiatement Johann Sebastian. Ils se sourient. L'âne et l'homme repartent.

Vers midi, le jeune homme a faim. Il s'arrête à la lisière d'une forêt de pins, et il trouve une grande pierre plate où s'asseoir. Le soleil le réchauffe. Il dévore son casse-croûte. Il chasse de la main une petite guêpe, la première de la saison. Il boit de l'eau dans une gourde de cuir. Le repas l'a alourdi. Il est un peu fatigué. Il s'allonge sur un tapis d'aiguilles de pin juste un peu plus loin. Il s'assoupit une demi-heure dans un grand calme merveilleux.

Il reprend la route, s'étonne de ne croiser personne, alors qu'il distingue de nombreuses silhouettes qui travaillent dans les champs. Odeur de fleurs de pissenlit et de cèpes se mêlant à celle de résine de pin.

Un grand raffut soudain. Un dogue sort d'un taillis, s'approche du jeune homme et lui renifle les pieds et les mollets. Il fait peur. Johann Sebastian reste calme, il ne s'agit pas de se faire mordre. Un chien de meute perdu ? La bête repart comme elle est venue.

Il a plu la veille. Par endroits, la route est encore détrempée. Et le ciel se reflète dans de grandes mares d'eau qui se sont formées en contrebas dans les champs.

Johann Sebastian pense à une sonate en trio qu'il a recopiée. Une pièce de François Couperin, le compositeur qu'il admire tant et qui vient d'entrer au château de Saint-Maur, chez Monsieur le Duc d'Orléans. Il entend la partie de clavecin.

Shlllaaaack ! Claquement de fouet d'un postillon derrière le jeune homme. Un carrosse passe soudain tout près de lui, roule dans une flaque et projette un peu de boue sur ses vêtements.

Au même moment, est signée l'alliance entre la France, l'Espagne et la Bavière. Mais ici, personne ne le sait encore, la nouvelle ne parviendra que quelques jours plus tard à la manécanterie de la Michaelisschule, l'école de Johann Sebastian, qui accueille les jeunes garçons pauvres ayant une belle voix.
D'un champ arrive une femme qui porte un boisseau de grain. Le jeune homme lui demande si Ramstein est encore loin. Elle lui répond que l'auberge est à dix minutes à peine, après le virage, au bord de l'Elbe.

Un peu plus tard, Johann Sebastian est sous une enseigne qui représente une grappe de raisin, du muscat de Hambourg. Il nettoie ses souliers au racloir. Des pots de géraniums en boutons garnissent les bords de fenêtre. L'intérieur de l'auberge est sombre. Il y a une longue table, deux grands bancs, c'est tout. Une vieille aubergiste un peu sourde reçoit le jeune. Celui-ci lui demande, en forçant un peu la voix, s'il peut dormir une nuit. Il n'est pas riche. La femme lui propose de dormir dans la grange, sur un tas de foin bien sec. Le garçon accepte.

Dans la cheminée de la salle à manger brûle un feu. Les murs sont noircis par la suie. Fumet de légumes. La vieille femme prépare déjà le souper. Elle retire la cire qui a coulé le long d'un bougeoir et décolle du bout de l'ongle les petites taches de cire qui ont maculé la table. Les mains de l'aubergiste sont parcheminées et pleines de petites coupures. Elle s'affaire en soufflant, expliquant qu'elle est seule, parce que son mari est parti une semaine au chevet de sa sœur qui souffre de la maladie de la pierre. Dans la cheminée, une bûche mal calée tombe. Sur une planche, une tête de gros poisson avec ses rangées de dents pointues regarde le jeune hôte d'un air menaçant. C'est pour la soupe pour demain, lui lance la vieille aubergiste.

Un cocher et son fils arrivent bruyamment. Le premier reproche au second d'avoir blessé leur cheval en lui retirant le mors. Johann Sebastian dîne avec eux d'une soupe et d'un morceau de poularde qui a rôti à la broche avec des bardes de lard autour.

Le cocher demande au jeune homme où il se rend :

- À Hambourg. Je vais écouter Adam Reinken à l'église Sainte-Catherine.

- Le grand organiste ?

- Vous le connaissez ?

- Bien sûr. C'est mon père qui lui fait ses reliures. Je le conduis à Lübeck parfois pour des concerts ou lorsqu'il doit voir son ami ...

- Buxtehude ?

- Oui. Buxtehude.

D'émotion, à l'écoute de ces seuls noms, Johann Sebastian crispe ses orteils dans ses souliers. Le fils du cocher pendant ce temps finit la bouteille de schnaps.

La nuit, des cris de chouette réveillent le jeune Johann Sebastian. Il se ménage une place un peu plus enfouie dans la paille, qui l'isole davantage. Et il se rendort.

Le lendemain matin, il fait sa toilette dans l'Elbe. Le fleuve est brassé par de lents remous. Le jeune homme reste prudemment au bord sur une petite déclivité qui fait comme une plage. Mélange de sable et de gravier. L'eau est froide. Johann Sebastian commence par se laver les pieds puis les mollets. Le froid apaise quelques douleurs : un muscle qui tiraillait au-dessus de la cheville, et un cor au pied qui parfois le lançait.

Le jeune homme avance dans l'eau, s'arrête quand elle arrive à hauteur de son torse. Il a gardé sa chemise. Il renverse lentement la tête, mouille ses cheveux puis la partie arrière de son crâne, relève la tête. Le contraste entre la température de son corps et celle de l'eau produit, dans tous ses membres, un afflux de sang et de sensations. Il nage la brasse vigoureusement. Va sous l'eau. Il adore cela. Il revient assez vite vers le rivage. Accrochées à des roseaux, brillent de petites grappes translucides, sans doute un frai de poissons. Sur la grève, le jeune homme soulève doucement une grosse pierre pour voir ce qu'il y a en dessous. Il dérange une écrevisse. Il repose doucement la pierre. Il se dit qu'au moins de juillet au même endroit on doit être dévoré par les moustiques.

Pendant que sa chemise sèche sur l'herbe, Johann Sebastian, assis sur une souche d'orme, les épaules, le dos et les fesses enveloppés dans une petite couverture, pense au concert qu'il va écouter en fin de matinée. 

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