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30 ans plus tard, regards sur l'aventure Bastille

5/5 - Agnès Letestu

Retour sur la naissance d'un Opéra

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5/5 - Agnès Letestu

Formée à l’École de danse de l’Opéra national de Paris, Agnès Letestu intègre le Corps de Ballet de l’Opéra en 1987. Promue Sujet en 1989, elle remporte la médaille d’or au concours de Varna l’année suivante. Première danseuse en 1993, elle est nommée Étoile à l’issue de la représentation du Lac des cygnes, le 31 octobre 1997. Elle fait ses adieux officiels à la scène le 10 octobre 2013, dans La Dame aux camélias pour poursuivre sa carrière de manière indépendante. Parallèlement à sa carrière d’interprète, Agnès Letestu conçoit et réalise des costumes pour le ballet et pour l’opéra.

Aurélien Poidevin : Vous entrez à l’École de danse en 1983. Quelques mois plus tôt, le président de la République, François Mitterrand, a annoncé qu’un nouvel Opéra serait construit place de la Bastille. Avez-vous eu le sentiment de grandir en même temps que le théâtre a été érigé ?

Agnès Letestu : Durant ma scolarité à l’École de danse, aucune attention particulière n’avait été portée au projet du nouvel Opéra. En revanche, il était déjà question de construire un nouveau bâtiment à Nanterre et nous entendions souvent parler des travaux de réaménagement de l’ancienne salle Bailleau, au Palais Garnier.

Ce n’est que lorsque je suis entrée dans la compagnie, en 1987, qu’on a commencé à parler sérieusement de Bastille. Les services techniques s’apprêtaient à déménager et je me souviens que ce projet a beaucoup préoccupé celles et ceux qui travaillaient à la couture, par exemple.

Pour ma part, je garde surtout le souvenir d’une année d’attente… Alors que nous étions surentraînés à l’École de danse, nous ne dansions que très peu, une fois entrés dans le Corps de Ballet, et c’était assez frustrant. J’ai donc passé beaucoup de temps dans les coulisses du Palais Garnier et je n’ai manqué aucun spectacle. J’observais Sylvie Guillem, Monique Loudières ou Rudolf Noureev. J’ai beaucoup appris et rétrospectivement, ce fut un temps utile !

Plus tard, j’ai enfin visité l’Opéra Bastille qui, à l’époque, était plutôt réservé au lyrique. Nous étions décontenancés par le nombre d’escaliers mécaniques, par le système d’ouverture automatique des portes ainsi que par le gigantisme des ascenseurs. À première vue, tout cela pouvait apparaître comme un lieu froid et austère.

Salle Gounod
Salle Gounod © Christophe Pelé

AP : Vous laissez entendre que ce théâtre n’était pas aussi désagréable qu’il y paraissait. Comment vous êtes-vous appropriée ces nouveaux espaces ?

AL : L’Opéra Bastille est un théâtre extrêmement confortable et bien équipé. La cafeteria est agréable, les loges sont bien aménagées et les locaux sont fonctionnels, en général.

Il faut toutefois apprendre à utiliser cet outil, et notamment savoir en apprivoiser la scène. En effet, les échelles sont à ce point démesurées que l’on peut vite manquer de points de repères acoustiques et sensoriels. En raison de la dimension de la fosse d’orchestre, le public est très éloigné des artistes : on ne distingue pas du tout les spectateurs même s’ils sont installés au premier rang et on a donc beaucoup de peine à se faire une idée de l’atmosphère de la salle. C’est en quelque sorte un avantage car on n’a pas le trac et, du coup, on se sent un peu comme chez soi. En revanche, il faut veiller à ne pas tomber dans l’écueil de la neutralité, en matière de rendu artistique.

Il n’empêche que cet outil est formidable ! La taille des dégagements, en coulisses, rend les changements de décor très pratiques. Et la Salle Gounod permet de répéter dans des conditions idéales. C’est une salle de répétition conçue comme une scène avec des projecteurs, des gradins et la possibilité d’y placer des éléments de décor. En outre, ce nouvel Opéra a permis la démultiplication du nombre de spectacles et tout le monde y a gagné, public et artistes.

Agnès Letestu (Gamzatti) dans La Bayadère, Opéra Bastille, 1992
Agnès Letestu (Gamzatti) dans La Bayadère, Opéra Bastille, 1992 © Jacques Moatti / OnP

AP : Le projet d’un nouvel Opéra se justifiait par le besoin de démultiplier le nombre de spectacles offerts au public parisien. En quoi cette transformation a-t-elle été susceptible de provoquer des changements dans l’organisation du Corps de Ballet ?

AL : L’Opéra de Paris a changé de cap assez progressivement. J’ai passé mon premier concours en 1988 et, à cette époque, l’exploitation d’une seconde salle de spectacle n’était encore qu’un projet. Finalement, les véritables débuts du ballet à l’Opéra Bastille auront coïncidé avec le départ de Rudolf Noureev : nous perdions alors le concours d’un directeur exceptionnel qui avait offert au Ballet de prestigieuses tournées à l’étranger, ainsi qu’une reconnaissance unanime au point de vue artistique.

C’est donc l’année 1992 qui, en quelque sorte, a marqué l’entrée dans la nouvelle ère. Une production originale du Lac des cygnes avait été mise à l’affiche de Bastille : les décors de Roberto Platé et les costumes de Tomio Mohri étaient très japonisants et ce parti-pris étonnant avait aussitôt suscité la controverse. Une page était en train de se tourner… C’était à la fois un autre répertoire et un autre regard sur la danse qui s’imposaient petit à petit, à l’heure où le Corps de Ballet venait d’être scindé en deux groupes (jaune et bleu) – à l’image de ce qui s’était produit à l’Orchestre afin de répartir les talents entre les deux salles de spectacle.

Je me souviens très bien de cette période de mutation. J’avais été choisie par Rudolf Noureev pour interpréter le rôle de Gamzatti dans la création de La Bayadère et j’ai eu l’occasion de danser ce magnifique rôle à Bastille et à Garnier à très peu de temps d’intervalle. En dansant le même ballet dans deux lieux si différents, je n’ai pas pu m’empêcher de comparer, quand bien même je pense que c’est une erreur d’opposer entre eux ces deux théâtres, tant ils sont complémentaires. J’ai tout de même eu la sensation que l’ergonomie du plateau était meilleure à l’Opéra Bastille pour ce ballet et je crois que la plupart des maîtres de ballet partagent ce diagnostic.

Salle Balanchine, Opéra Bastille
Salle Balanchine, Opéra Bastille © Elena Bauer / OnP

AP : Vous parlez d’une meilleure ergonomie : dans quelle mesure les infrastructures de l’Opéra Bastille répondent-elles mieux aux préoccupations des danseurs ?

AL : De manière générale, l’Opéra Bastille est un bel outil parce que le site offre l’opportunité, rare, de décupler les possibilités de travail grâce à ses volumes, grâce à ses équipements ainsi que grâce à sa conception. J’ai la sensation que les équipes techniques y sont aussi beaucoup plus détendues. Je pense en particulier à la couture, à la perruque et au maquillage qui exercent leur activité dans une atmosphère confortable et sereine.

Me concernant, j’ai toujours été un peu surprise lorsque je dansais à l’Opéra Bastille : on peut en effet arriver au théâtre à 18 heures et ne croiser strictement personne au moins jusqu’à 19 heures, tant les espaces sont grands. Puis la vie s’éveille enfin, à partir de 19 heures, avec l’arrivée des équipes techniques (machinistes, électriciens et accessoiristes) et des régisseurs… Mais avant, rien : ce sentiment de solitude qu’on n’éprouve qu’à Bastille est assez précieux car il est favorable à la décontraction ainsi qu’à l’élimination du stress. Il n’y a qu’au Hamburg Ballett John Neumeier que j’ai déjà pu ressentir une telle ambiance. Il faut cependant faire attention à ne pas trop se sentir confortable et à côté de la situation.

Finalement, il y a beaucoup plus de bouillonnement, dans le bon et dans le mauvais sens du terme, au Palais Garnier. Tandis qu’on ne sait jamais s’il y a spectacle le soir-même à Bastille, on le sent aussitôt à Garnier, par exemple…

Loge d’Étoile, Opéra Bastille
Loge d’Étoile, Opéra Bastille © Elena Bauer / OnP

AP : Cédons brièvement à la tentation de la comparaison. Non pas du point de vue de la salle de spectacle en particulier ou du théâtre en général mais plutôt du point de vue du rapport à l’activité. Qu’est-ce qui, selon vous, différencie la danse à Bastille et la danse à Garnier ?

AL : Le Palais Garnier est un véritable lieu de travail : la Direction de la danse et la régie de la danse y sont installées, tout comme le service des costumes dédié au Corps de Ballet. Bref, cet endroit est le nôtre, ce qui n’a jamais été le cas à l’Opéra Bastille où l’on a toujours un peu l’impression d’être en tournée… C’est un lieu privilégié de tournée où tout est aménagé au profit des artistes et des équipes techniques mais que la danse n’a jamais su s’approprier à part entière. D’ailleurs, des tics de langage trahissent cet état de fait : lorsqu’on dit « je vais à l’Opéra », chacun sait que l’on évoque le Palais Garnier ; sinon, on dit « je vais à Bastille… »

L’Opéra Bastille est un théâtre dans lequel on ne fait que passer, alors qu’on vit au Palais Garnier. On ne laisse pas ou peu d’effets personnels à l’Opéra Bastille tandis qu’on s’installe dans la longue durée au Palais Garnier, en commençant par apporter un soin minutieux à l’aménagement de sa propre loge.

L’exemple des loges, justement, est assez éloquent. Quand on est nommée Première Danseuse, on descend cinq étages à l’Opéra Bastille et l’on passe ainsi du 8e au 3e étage. Les garçons se répartissent côté jardin, les filles côté cour. Autrement dit, il faut contourner le vide de scène pour retrouver son partenaire avant le spectacle : tout est très loin. À tel point que des loges de plateau ont finalement été aménagées afin de faciliter les changements de costumes durant les représentations !

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