Présentation
Il y a vingt ans, le 6 janvier 1993, disparaissait Rudolf Noureev. Danseur exceptionnel, directeur du Ballet de l’Opéra de Paris de 1983 à 1989, il remonte dans ses propres versions, avec sa vaste culture chorégraphique et son sens de la théâtralité, les grands ballets académiques inspirés des chorégraphies originales de Marius Petipa. Tout en dotant ainsi l’Opéra de Paris d’un large répertoire classique, il invite également de nombreux chorégraphes et s’applique à former une nouvelle génération de solistes, menant la Compagnie à une reconnaissance internationale. Le Ballet de l’Opéra perpétue l’héritage qu’il lui a légué à travers la programmation régulière de ses ballets et, à l’occasion du mois anniversaire de sa naissance (mars 1938), lui rend hommage en présentant plusieurs extraits de ses chorégraphies.
Rudolf Noureev n’eut pas une carrière, mais un destin forgé avec ténacité, dès son enfance. Rien ne permettait au petit garçon tatar, né en 1938 à bord du Transsibérien, d’imaginer la flamboyante existence qui l’attendait. Rien, sauf peut-être son patronyme, pourtant fruit d’une erreur administrative. En arabe – dont le tatar est une langue proche – « nour » signifie… « lumière ». L’enfance de Noureev, fils d’une très modeste famille d’origine musulmane est, en réalité, faite de noirceurs, de guerre, de froid et de faim, soudainement balayés par le spectacle de ballet qu’à 7 ans il voit à l’Opéra d’Oufa, capitale de la Bachkirie, où il habite alors. Le petit garçon sera marqué à vie par cet« autre monde, qui m’emportait si loin de mon univers sordide. En voyant les danseurs, ce soir-là, j’ai eu la certitude absolue que j’étais né pour devenir danseur », écrira-t-il plus tard dans son autobiographie1. Cette révélation quasi mystique, Noureev va la porter et la servir sa vie durant avec une opiniâtreté héroïque. Bravant les interdits paternels, il ne commence une véritable formation de danseur qu’à l’âge de 15 ans, avant de rejoindre deux ans plus tard la lointaine et prestigieuse École Vaganova de Leningrad. Il a déjà 17 ans, beaucoup de retard à combler, mais tellement envie d’apprendre. Alexandre Pouchkine, son professeur, saura dompter ce cheval sauvage, impatient mais passionné, lyrique et travailleur2. Prêts à faire fi de son caractère déjà rebelle, le Bolchoï et le Kirov voudront recruter cette perle rare. Noureev choisit le Kirov qui l’engage d’emblée comme soliste. L’Occident ignore alors que le jeune homme monte dans le ciel des célébrités de la danse soviétique. Il est si incontournable dans les rôles de princes du répertoire de Petipa qu’il fait partie in extremis (les autorités soviétiques étant réticentes) de la toute première tournée en Europe du Kirov, en mai 1961.
La suite appartient à l’Histoire : Noureev fait sa première apparition sur la scène de l’Opéra Garnier le 15 mai 1961, lors d’une répétition générale deLa Belle au bois dormant et, surtout, le 19 mai, dans l’acte des Ombres deLa Bayadère. Ce soir-là, le public parisien vit surgir « un danseur habité d’une présence fulgurante », n’a pas oublié Pierre Lacotte. Découvrant avec passion la vie parisienne, Noureev sort le soir, passe outre les semonces soviétiques. Aussi, le 16 juin 1961, la direction du Ballet décide de le renvoyer à Moscou sans le laisser poursuivre la tournée du Kirov à Londres. Effondré, et avec beaucoup moins de flamboyance que ce dont la légende s’emparera, Noureev demande avec angoisse l’asile politique auprès des douaniers français et passe du jour au lendemain pour un grand dissident politique, ce qu’il n’a pourtant jamais été. En réalité, le jeune danseur craignait – avec raison – d’être banni du Kirov et de ne plus jamais danser s’il retournait en URSS. Si Noureev doit sa soudaine célébrité à cette défection, sa postérité tient à deux faits qui le caractérisent : son génie artistique bien sûr, mais aussi son talent à épouser son temps. Il entra de son vivant dans l’inconscient collectif parce qu’il résumait à lui seul les grands soubresauts du XXe siècle : régime stalinien, deuxième guerre mondiale, guerre froide, mondialisation des icônes médiatiques par l’émergence de l’audiovisuel, aspirations de la jeunesse à la rébellion, libération sexuelle, années sida… Vite érigé au rang de rock star3, Noureev ne sacrifia pourtant jamais sa passion à sa médiatisation.
Avec l’arrivée soudaine de cet oiseau rare en Occident, le public découvre ainsi à la fois le style russe et soviétique et un vaste répertoire oublié ou méconnu. D’emblée, Noureev se donne pour mission de transmettre les oeuvres de Petipa fort bien préservées en Russie. En 1967, il n’a que 29 ans et a déjà remonté cinq de ses ballets en version intégrale. De surcroît, celui qui danse comme personne va briser de nombreux codes de l’académisme. Attirant un public toujours plus jeune et populaire, Noureev se produit sur les scènes les plus diverses, des stades aux maisons d’Opéra, sans être rattaché à une compagnie de ballet. Il danse constamment4, trop parfois, et s’ouvre dès 1965 à la danse contemporaine, fait rare à l’époque pour un artiste classique. Mais surtout, avec Noureev, le statut du danseur masculin, dévalorisé dans le ballet depuis le XIXe siècle, change profondément. L’homme danseur est remis au goût du jour, il accroît considérablement son niveau technique, ne s’efface plus derrière la ballerine, devient une valeur commerciale. Noureev, dont le style est d’une grande sensualité, désinhibe la danse masculine, lui permettant l’usage des ralentis, des adages, des ports de bras et d’un legato jusqu’alors réservés aux femmes. Par ses chorégraphies aussi, il renforce l’importance du danseur en revisitant les livrets de Petipa à travers le prisme des héros masculins. Ainsi en est-il de ses relectures majeures du Lac des cygnes et de Casse-Noisette.
Parmi les innombrables lieux où Noureev a travaillé dans le monde, Paris reste une ville symbole pour lui. Il y a demandé l’asile et il y prendra la direction du Ballet de l’Opéra, unique compagnie pour laquelle il acceptera de telles fonctions. C’est au Palais Garnier que l’Occident le découvre et c’est sur cette même scène qu’on le verra une ultime fois, le 8 octobre 1992, lorsqu’il vient saluer à l’issue de sa Bayadère. C’est en France qu’il décède le 6 janvier 1993 à 54 ans, et c’est à Sainte-Geneviève-des-Bois qu’il est enterré. Noureev sera le Directeur de la Danse de l’Opéra de 1983 à 1989. Ces six années sont un âge d’or pour la compagnie, tant par l’enrichissement de son répertoire que par le dynamisme des interprètes dirigés par le danseur tatar. Fier d’assumer leurs retours sur la terre natale de leur créateur Marius Petipa, Noureev dote l’Opéra de Paris de tous ses grands ballets (Don Quichotte, Raymonda, Le Lac des cygnes, Casse-Noisette, La Belle au bois dormant, La Bayadère), mais propose également un répertoire contemporain extrêmement diversifié, allant de Jerome Robbins à Bob Wilson, de Paul Taylor à Hans Van Manen, Lucinda Childs ou Twyla Tharp, sans oublier une découverte nommée William Forsythe5…
Dès son arrivée, Noureev fait sa révolution, impose la nomination de maîtres de ballet étrangers pour ouvrir la compagnie à d’autres styles, un travail plus étroit entre les étoiles et le Corps de ballet, des tournées de prestige et l’assurance de distribuer ses danseurs en faisant fi de la hiérarchie interne. Cela lui vaudra des inimitiés, mais aujourd’hui, personne ne peut contester l’intelligence de sa détermination à confier très tôt de grands rôles à Isabelle Guérin, Élisabeth Maurin, Sylvie Guillem, Laurent Hilaire ou Manuel Legris… Autant de jeunes artistes qu’il promeut Étoile avec une tradition nouvelle et chaleureuse en les nommant sur scène, à l’issue du spectacle, devant leur public. Noureev avait le sens du spectacle en toute circonstance. À l’Opéra, il saura l’insuffler aux danseurs, leur inculquant aussi le goût du risque et l’envie de se transcender. En leur faisant goûter à toutes les danses, il aiguisait leur curiosité et développait leur dextérité corporelle et intellectuelle. En les envoyant se produire à l’étranger, il portait haut le blason de la danse française et de l’Opéra de Paris. En leur « donnant à manger », comme il le disait lui-même, avec des chorégraphies complexes et riches, il haussa de manière fulgurante le niveau technique des solistes, mais aussi du Corps de ballet, qui avait une place essentielle à ses yeux.
À l’évidence, vingt-trois ans après son départ de l’Opéra national de Paris et vingt ans après sa mort (ses obsèques seront d’ailleurs célébrées à l’intérieur même du Palais Garnier), Rudolf Noureev est diablement présent, vivant, vibrant au sein de l’Opéra. Parce qu’on y danse encore ses oeuvres. Parce qu’on les transmet aux nouvelles générations avec la même perfection qui le caractérisait. Parce qu’enfin, l’effluve Noureev, faite d’académisme et de modernité, de goût du répertoire et de soif de découvertes, de dévotion absolue pour la danse et pour son public, planait déjà dans les murs de Garnier. Noureev a simplement su trouver, doser et diffuser les ingrédients d’une fragrance exceptionnelle.
Ariane Dollfus6
1 Rudolf Noureev, Nureyev, His Spectacular Early years, an Autobiography, Éditions Hodder
andStoughton, 1962.
2 Noureev n’avait pas un physique remarquable, mais il avait une souplesse et une élévation
exceptionnelles, vite couronnées en 1958 par une victoire au Concours de Moscou dans Le Corsaire.
3 Les Britanniquesqui apprécient son couple de scène avec Margot Fonteyn,le surnomment « pop star dancer » ou« le cinquièmeBeatles ».
4 Il donne près de 250 spectacles par an, souvent six fois par semaine, pendant presque 30 ans !
5 Il témoigne aussi d’un grand intérêt pour les recherches de Francine Lancelot sur la danse baroque.
6 in programmes de l’Opéra national de Paris.









