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Concerts et spectacles à l’Amphithéâtre
Guerre et Paix
Michael Nagy / Gerold Huber
Présentation
À lire avant le spectacle

Cette soirée Guerre et paix dessine un itinéraire allant de Schubert à Weill avec en son centre Mahler. Ce dernier est mort avant la Première Guerre mondiale, mais toute son œuvre – notamment Des Knaben Wunderhorn – est inspirée par les guerres des derniers siècles, récits de bataille et autres chevaliers quittant leurs bien-aimées… Michael Nagy et Gerold Huber ont construit ce programme sur ce thème, mêlant Schubert, Mahler, Schoenberg – la grande tradition viennoise – Charles Ives et Hanns Eisler, l’un des grands compositeurs de lied du XXe siècle, héritier de Schubert.


Franz Schubert Willkommen und Abschied D. 767 (Goethe)
Kriegers Ahnung D. 975, 2 (Rellstab)
Air extrait d’Alfonso et Estrella „Doch im Getümmel der Schlacht“
D. 732, 8b
Arnold Schönberg Der verlorene Haufen op. 12, 2 (Klemperer)
Verlassen op. 6, 4 (Conradi)
Charles Ives Trois mélodies de guerre

1. In Flanders fields (McCrae)
2. He is there! (Mc Crae)
3. Tom sails away (Ives)
Franz Schubert Gebet während der Schlacht (Körner)
Pax vobiscum (Schober)
Hans Eisler Lieder d’après des poèmes de Bertolt Brecht

Die letzte Elegie
Epitaph auf einen in der Flandernschlacht Gefallenen
Die Heimkehr
An den kleinen Radioapparat
Elegie 1930
Gustav Mahler Des Knaben Wunderhorn (extraits)

Der Schildwache Nachtlied
Der Tamboursg'sell
Wo die schönen Trompeten blasen

Michael Nagy Baryton
Gerold Huber Piano

ArtisteNoteRôle

Notes sur le programme

Marion Mirande


La trajectoire de ce programme Guerre et Paix nous renvoie à la leçon donnée par Tolstoï dans son roman éponyme : celle d’une Histoire dont le déterminisme pousse l’homme dans des retranchements où le libre arbitre n’existe que rarement. Elle est aussi celle de compositeurs dont les productions s’attisent au foyer de dévorants conflits intimes, luttant pour une difficile paix intérieure. La mélancolie romantique de Schubert, le mal-être propre à la Vienne du tournant du siècle rencontré par Mahler et Schönberg, l’angoisse existentielle née des bouleversements mondiaux ressentie par Eisler sont autant d’états d’âmes à la source des catalogues de ces artistes. Compositeurs sensibles et clairvoyants, tels Schubert et Mahler auxquels n’échappe pas le présage d’une mort précoce, leurs chemins musicaux croisent ceux de l’Histoire de l’Europe foudroyée par des guerres incandescentes et d’inhérents déchirements amoureux. Une Histoire pleurée dans les écrits de Goethe, Rellstab, Klemperer, Brecht.

Dans Willkommen und Abschied, Schubert aborde Goethe avec fougue. La fuite hors d’un monde crépusculaire est guidée par un sentiment amoureux venu atténuer une angoissante atmosphère guerrière. Krieger’s Ahnung est un lied extrait du cycle Schwanengesang. Rédigé lors d'une période de forte activité en matière de musique instrumentale, il éclaire sur la nécessité vitale pour Schubert de faire chanter sa création. Si le chant du soldat, inspiré par l'amour de sa bien-aimée, brille d’espoir pour les combats futurs, une atmosphère lourde règne qu’amène le rythme martial d’un ut mineur annonçant une inéluctable mort. A ce lied fait écho, Doch im Getümmel der Schlacht tiré de l’opéra Alfonso und Estrella d’après Schober datant de 1822 et donné pour la première fois à Weimar en 1854 sous la direction de Liszt. Dans le contexte mortifère du champ de bataille, où la condition humaine est réduite à néant, la seule persistance de vie à laquelle se raccrocher est le souvenir de l’aimée.  Gebet während der Schlacht (prière durant la bataille) fait résonner avec une vérité poignante l’imploration du Père par le poète Körner, lui-même mort au combat. Dans un contexte là encore guerrier, le réconfort de l'amour se soustrait à celui de la prière et le cri de désespoir du condamné se mue en l'abandon d'un homme à Dieu.

Extrait des huit lieder op.6 composés entre 1903 et 1905, Verlassen (Abandonné) résume l’essence de ce cycle marqué par le sceau de l’abandon et de la solitude - sentiments bien connus de Schoenberg et du poète Viktor Klemperer, qui s’engagea sur le front de la Première Guerre Mondiale et fut inquiété par les nazis, à l'instar du compositeur. Une pièce où les aspirations expressionnistes de Schoenberg se révèlent dans l’insistance des demi-tons et d’harmonies instables sans toucher pour autant à l'intégrité de la tonalité. Les fonctions tonales de la musique sont  manifestement remises en cause dans Der Verlorene Haufen (Les soldats condamnés); une des deux pièces de l’op.12, composées pour un concours visant à enrichir le répertoire du ballet germanique. Contrainte par un genre auquel elle doit se plier, la musique cherche à renouer avec des formes dramatiques alors abandonnées par Schoenberg qui peine à établir la tonalité officielle de ré majeur ; sa marche vers le dodécaphonisme étant déjà engagée.

Elève de Schoenberg, l’autrichien Hanns Eisler est étroitement lié à Bertolt Brecht. Compagnon du dramaturge sur le front de l’engagement politique, ses idéaux marxistes l’amènent à renoncer à l’esthétique moderne de son maître qu’il juge rapidement élitiste, pour une musique en faveur des masses exaltant des aspirations prolétariennes. Sa collaboration avec Brecht s’initie dès 1930 avant leur exil commun pour les Etats-Unis en 1933, expliquant la centaine de pages inscrites à son catalogue d’après des poèmes du fondateur du Berliner Ensemble. Une des productions majeures de lieder du XXème siècle où correspondent diverses influences – romantisme, tempos blues, chanson de cabaret berlinois- à l’image de ces extraits du Hollywood Songbook. Cahier composé dans l’« épouvantable caractère idyllique de ce paysage » californien, selon les dires du compositeur, il ne se départit pas des tourments et de l’anxiété ressentis par Eisler et Brecht face à leur statut d'exilés (Rückkehr, An den kleinen Radioapparat) et à la montée du fascisme en Europe (Die lelzte Elegie; Epitaph auf einen in der Flandernschlacht Gefallenen).

Théâtre morbide du XXème siècle au long duquel Claude Simon guidera sa plume, les Flandres citées par Brecht inspirent en 1917 à l'américain Charles Ives – compositeur à l'esthétique marquée par la musique populaire, l'usage de la bitonalité et polytonalité - l'un de ses Trois chants de guerre. Des pièces composées à l'occasion de l'entrée en guerre des Etats-Unis, où résonnent La Marseillaise, le God Save the King (In Flanders Fields), et plusieurs fragments de chansons patriotiques (He is there!, Tom Sails Away). Si ce cycle correspond à une sombre époque,  il n'en garde pas moins une facette tendre et nostalgique, convoquant le souvenir de temps sereins. Des temps hors de l'Histoire pour toute personne confrontée aux affres des combats.

Ecrits par Mahler entre 1888 et 1901, les vingt-quatre Des Knaben Wunderhorn appartiennent à la grande tradition germanique du lied. Mahler découvre en 1887 cette anthologie de textes, poèmes, vieilles prières, véritable phénomène culturel du XIXème siècle, et lui accorde dans sa création une place équivalente à la profondeur de son message humaniste. De vastes dimensions puisqu'initialement conçus pour orchestre, ils s'apparentent à la veine de la deuxième  ou troisième symphonie, écrites parallèlement à certains d’entre-eux tels Der Schildwache Nachtlied, Wo die schönen Trompeten blasen). Der Tambourgesell est une des dernières pièces du cycle inspirée au compositeur lors de l’écriture de la cinquième symphonie. Une période dont Mahler sortira vainqueur d’une mort qui ne parut jamais aussi proche.

 

Amphithéâtre - Le 3 février 2014 - 20h00

Tarifs : 25€