Simon Chaput / OnP
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Plus de 18 ans

Résultats de la catégorie "plus de 18 ans"

PREMIER PRIX

Le Chevalier
Valérie Simonnet

Tout commença dans les rires et les malentendus. J’avais 13 ans quand j’entendis l’air des rois. Un homme à la voix aussi grave et sérieuse que mon père, martelait sur un ton des plus pompeux : «je suis les poux, de la reine, poux de la reine », J’en avais moi aussi, je n’étais pas princesse, et j’éclatais de rire à l’idée de cet étrange défilé. On arrêta mes questions et mon hilarité par un second malentendu « c’est de l’opéra !

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Mon anniversaire approchait, on me demanda ce que je désirais, Me revint immédiatement cette chose si drôle dont je ne connaissais rien. Le soir de mon anniversaire on ne donnait pas La belle Hélène mais Le Chevalier à la rose. Flanquée de mes deux parents endimanchés et plus impressionnés que moi, je ne compris pas bien le pourquoi des ors de ce cirque construit en dur, je venais pour rire et voir le défilé des poux. Les regards sur ma jeunesse et les nymphes presque nues qui tenaient les lampes et les balustrades furent les seuls indices que ce lieu était peut être plus sérieux que je ne m’y attendais.
Je ne compris pas grand-chose à l’histoire mais je fus subjuguée. L’allemand, l’orchestre à plein régime, les parfums de mes voisines hors d’âge et la valse entêtante, le beau, non le sublime existait. J’oubliai en un instant mon enfance et mon envie de rire. Lorsqu’après quelques péripéties un peu longues et inutiles, Octavian irréel de jeunesse et de beauté rejoint enfin Sophie, son double, sa promise, son évidente moitié dans le duo final, je pleurais de joie. Je comprenais ce qu’était l’amour et n’aspirai plus qu’à le vivre.

Depuis ce jour mon gout pour l’opéra ne fit que croitre et " Le Chevalier " tenait toujours une place un peu à part dans mon coeur. De mise en scène, en mise en scène j’appris à distinguer les interprétations, à les entendre, je lus les livrets, je découvris d’autres oeuvres qui eurent ma préférence. Il m’arriva de penser que cette Sophie était un peu godiche et Octavian un soupçon versatile mais toujours j’attendais avec un petit pincement au coeur ce duo céleste, cette fusion magique entre deux êtres faits l’un pour l’autre, qui m’avait ouvert les portes de l’amour, me consolait de bien des attentes et me faisait toujours frissonner.
Et puis il y eut cette après midi. On donnait encore " Le Chevalier ", mes parents m'avaient quittée, mais j’étais toujours la, fidèle au poste, dans l’attente de mon duo, de ce petit frisson qui part de la racine des cheveux et descend jusqu’aux reins. Ce n’était plus à Garnier mais à Bastille ce grand vaisseau à l’acoustique plus froide et au décor plus dépouillé. Je connaissais maintenant l’opéra par coeur, les sous titres étaient apparus mais je n’en avais plus besoin et cela faisait un moment que l’argument de l’oeuvre n’était plus essentiel à mon plaisir. Ce dimanche donc, je venais entendre Sophie Von Otter plus que voir " Le Chevalier ". Le rideau se lève sur une Von Otter charmante en caleçon et chemise blanche, sautillante sur le lit d’une Maréchale alanguie, je me cale dans mon fauteuil et me prépare d’ici trois heures à prendre beaucoup de plaisir dans mon duo final.
Mais soudain ma vue se brouille, mes joues se trempent de larmes, des sanglots irrépressibles partent de mon ventre, remontent dans ma gorge en m’étouffant presque. Je hoquette, je renifle, je tente comme une asthmatique de reprendre mon souffle, sous les regards courroucés de mes voisins. La honte ne parvient pas à calmer ma détresse et mon incompréhension. Mon chemisier se trempe, je parviens juste à faire un peu moins de bruit. L’orchestre poursuit comme si de rien n’était. Et plus il joue et plus je m’effondre. Tout semble se dérober sous moi dans un immense chaos intérieur. Je suis mal, Je ne peux pas sortir, je suis au milieu de la rangée et même si tout d’un coup ma vie semble se terminer ici, je ne peux physiquement pas bouger. J’essaye de me raisonner mais rien n’y fait. Je suis envahie par un sentiment de détresse absolue, l’impression que seule la musique me porte encore mais comme un océan déchainé elle me déchire aussi. Je respire par la bouche et tache de reprendre mes esprits en me concentrant sur le livret. Il ne se passe rien en principe en cette fin d’acte I . La maréchale met juste Octavian dehors: « Au fond, le temps, Quinquin, le temps ne change rien aux choses. Le temps, c'est une chose étrange. Tant qu'on se laisse vivre, il ne signifie absolument rien du tout. Et puis, brusquement, on n'est plus conscient de rien d'autre. Il est tout autour de nous. Il est même en nous. Il ruisselle sur nos visages, il ruisselle sur le miroir, il coule entre mes tempes. Et, entre toi et moi, il coule encore, sans bruit, comme un sablier. Oh, Quinquin! Parfois, je l'entends qui coule irrémédiablement ». « Le jour viendra de lui-même ».

Le jour était venu pour moi d’entendre l’opéra et la vie autrement, je n’avais plus l’age de Sophie. j'avais 35 ans, l’âge de la maréchale, l’age de renoncer à l’amour et je n’avais pas rencontré Octavian.
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DEUXIÈME PRIX

A mon Amie
Rachel Lolliot

A mon amie, aux artistes danseurs

Mon souvenir est fort, mon souvenir est violent, mon souvenir est à tout jamais gravé dans ma mémoire, dans mon corps et dans mon âme parce que mon souvenir est à la fois majestueux et douloureux. Mon émotion est intense, mon émotion est intacte.

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Mon émotion raconte Agnès Letestu, la belle et majestueuse " Dame aux camélias " et Anne-Laure, mon amie, ma tendre et majestueuse amie d’enfance avec laquelle j’ai partagé toutes mes bêtises, tous mes émois, les joies et les rires que tous connaissent petits. La " Dame aux camélias ", cette jeune femme blessée dans son âme, courtisane aimée et aimante, amante légère et grande amoureuse, contrainte de rompre avec l’homme passionné, esseulée et souffreteuse, tombant dans la mort comme on tombe dans l’oubli. Et lui, Armand Duval, Stéphane Bullion, si beau et si tendre, au fin fond de l’incompréhension face à cette femme qui lui échappe, contre laquelle il émet sa rage et sa haine, sans savoir que sa rancoeur n’était qu’engendrée que par son père lui-même. Ce soir-là, le 21 septembre 2013, nous étions assises au premier balcon, mon amie Anne-Laure et moi-même, les émotions grandiloquentes ; sur scène, la plus belle des danseuses, le plus beau des danseurs, la plus belle Marguerite, le plus bel Armand. Anne-Laure attendait son premier enfant, la plus belle joie de sa vie, cependant, en même temps que sa grossesse, on diagnostiqua à Anne-Laure un cancer des ovaires, la plus grande catastrophe de sa vie. Un terrible choix s’imposa à elle : garder l’enfant et ne pas se faire soigner ? Se faire soigner et perdre l’enfant ? Tandis que devant le décor, Armand ne comprenait pas : Pourquoi le rejet de celle qu’il aimait dans ce moment de grand amour ? A côté de moi, Anne-Laure ne comprenait pas : Pourquoi perdre ce petit être cher dans ce moment de grande joie ? La vie est si cruelle et si injuste pour Marguerite et pour Anne-Laure. Mon amie n’hésita pas. L’enfant, elle le garderait. La maladie, elle l’affronterait. Marguerite n’hésita pas, au père d’Armand, elle obéirait, renonçant alors pour toujours au plus beaux des amours.
Ce fut notre plus belle soirée à toutes les deux. Amoureuses l’une et l’autre de la danse. Sur scène, la magie, le rêve. Elle vibra, je vibrai, nous vibrâmes d’émotions, paralysées d’émerveillement et de majesté. C’est bien ce mot qui convient pour décrire cette si belle Agnès et ce si bel Armand, pour décrire cette si belle Marguerite et ce si beau Stéphane. Nous étions portées aux larmes, à l’émotion, au romantisme pur. Des costumes flamboyants, une lumière époustouflante, une musique qui vous ravit comme un moment de séduction enchanteur et séducteur. La magie de la danse à l’Opéra Garnier, la magie du geste, du mouvement, la virtuosité des artistes. Majestueux. Splendides. Je surpris Anne-Laure verser une larme qu’elle essuya d’un revers de main. Ses yeux brillaient dans la nuit. Je l’observai en train d’admirer ce spectacle de toute puissance. Elle me sourit, et, au moment-même où Armand donna un baiser fougueux à Marguerite, elle sentit le bébé bouger. Elle était aux anges, j’étais aux anges de la savoir si bien à mes côtés, partageant cette même émotion. Ce spectacle me rendit heureuse. Je savais ce moment cher, en même temps tortueux, je voulais le savourer jusqu’à la lie.
Dans mon souvenir, dans mon émotion, je vois encore cette scène : Marguerite tombe malade de la tuberculose. Elle se traîne. Armand est comme fou. Agnès Letestu fait exploser la douleur, Stéphane Bullion renverse l’émotion. Je souffre avec Marguerite. Anne-Laure me tend la main. Sa main chaude, pleine de vie. L’atmosphère est lourde. Ça pue la mort. Marguerite succombe à la maladie. Je pleure les larmes de mon corps, sachant Marguerite perdue, sachant mon amie perdue. Putain de vie !
Quelques jours plus tard, Anne-Laure donna naissance à un petit Armand et la vie la quitta aussi. Agnès Letestu quitta l’opéra. La magie s’éteignit brutalement. Sur scène, c’était le noir. Le rideau se ferma. Le charme se rompit.

Aujourd’hui, dans ma main, une petite main. Celle d’un enfant, celle d’Armand le fils d’Anne-Laure. Bientôt, quand Armand aura quatre ans. Nous visiterons le Palais Garnier. Il me dira d’une petite voix frêle d’enfant : « C’est ‘machestueux’. » Nous poserons sur la tombe de sa maman un bouquet de camélias et nous sourirons à la vie. Je l'ai promis à sa maman, partie la tête pleine de danse et de musique, le coeur rempli de la magie du majestueux Palais Garnier. Mon émotion est violente, mon émotion est à tout jamais gravée dans ma mémoire, mon émotion est intacte, jusqu'au bout de la vie. J'aime la vie.
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troisième prix

Manège
Caroline Laurent

Soudain le plateau est vide, immense.
La musique absorbe l’oxygène autour de moi, trois accords, la farandole commence. Je suis seul face à la nuit.

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Dans mon corps, c’est un incendie. Mes poumons brûlent, je respire mal. Les autres danseurs ont disparu. La scène tangue dans un brouillard chaud, elle devient presque liquide, s’ouvre et s’élargit encore, avalée par l’obscurité. Derrière moi, il y a cette fenêtre béante, si vraie qu’elle n’est plus un décor. Heureux, hagard, je ne vois rien, ni le public, ni mes pieds, ni l’orchestre ; ma tête est près d’exploser. « Frederi devient fou, tu comprends ? » Je suis fou.
Quand les percussions résonnent dans la salle, les lumières tournent au bleu et viennent se perdre en moi, comme pour me nourrir. Je sens alors une force nouvelle se propager dans mes muscles, le sang bat dans mes veines, je me laisse porter. Le corps connaît chacun des gestes, chacun des pas, mes intentions lui appartiennent, plus rien ne compte sinon l’élan. La musique devient presque compacte, palpable. Combien de fois ai-je chanté cet air pour moi, les yeux fermés, repoussant les cauchemars et les monstres ?
Mais voilà que, sautillante, revient la flûte ; amicalement, elle applique un autre rythme. Un pas de côté, joueur, et mes mains s’amusent, retiennent le mouvement. « Les doigts, jusqu’au bout des doigts ! Un danseur n’oublie pas ses doigts ! » Les jambes prennent le relais, dedans, dehors, développé seconde ; dedans, dehors, développé seconde ; et puis en quatrième, plus haut, un peu plus haut, l’énergie est là, qui monte et s’empare de moi. J’attaque la diagonale, épaules relâchées et arabesques, là aussi c’est une ascension, d’abord infinitésimale, et puis extraordinaire, ma jambe derrière dessine une ligne dans le ciel et me conduit jusqu’au saut. Je termine à genoux, bras en croix, tel un homme affolé. Puis le thème solennel revient, et, debout sans avoir rien commandé, je laisse mon coeur hurler dans les pas de valse et le mouvement rond de mes bras qui se cherchent et se perdent. Pas le temps de respirer, une autre diagonale m’embarque de grands jetés en grands jetés, l’ivresse commence à me gagner, liberté, et plus rien ne pèse sur moi hormis la lumière. Ma gorge est sèche, il faut tenir.
Brusquement, les notes se font plus pressantes, elles annoncent la fin, déjà, je dois me préparer, je martèle le sol, bras tendus, ongles aiguisés, le moment approche. Premier manège. « Longs, les muscles, longs ! Étire-toi comme si tu avais toute la vie pour ça ! » Je plie et mon mollet s’allonge, mes bras repoussent des murs invisibles, oui, j’ai toute la vie pour ça, quand tout à coup, l’orchestre gronde, les cuivres s’enhardissent, alors, deuxième manège, des sauts, des sauts, mes jambes défient le vide, je suis suspendu à un cercle posé au-dessus du sol, et c’est merveilleux, mais la folie revient, plus forte que tout, la folie c’est la vitesse, troisième et dernier manège, je rase la scène, rapide, épuisé, dépassé par cette musique qui m’abandonne. Je n’ai plus aucune pensée, mon corps s’arrête, lutte contre des fantômes – les plus beaux, les plus terribles adversaires.
Alors je la vois.
La fenêtre est immense, ouverte sur le vide. Je cours vers elle et m’élance. Bras déployés, jambes tendues, c’est le dernier saut, mon dernier saut, celui d’un homme qui meurt. La mort est un envol.

Il y a d’abord eu des applaudissements, si vifs qu’ils ressemblaient à une prière. Les gens, ce soir-là, voulaient rêver encore, s’offrir un peu de beauté. Quand, lentement, la salle a émergé de l’ombre, j’ai vu autour de moi des visages sidérés. La joie, l’admiration, l’ébahissement, les larmes, tous les sentiments se confondaient. Manuel Legris s'est approché pour saluer, l’ovation a redoublé. Certains se sont mis à crier. Ses yeux brillaient.
Moi, j’étais assise au premier balcon, privilège rare à l’Opéra Garnier, privilège rare dans ma vie tout court. Je venais de traverser quelque chose d’étrange : pour la première fois, j’avais dansé sur scène. Le corps de l’étoile était devenu le mien, ses sensations avaient été les miennes, j’avais transpiré, aimé, crevé, j’avais moi aussi tourné comme un soleil et défié la terre. Il aurait fallu, à dire vrai, que ce moment dure toujours.

Ma mère a attendu que les autres spectateurs s’en aillent, puis elle est partie chercher mon fauteuil. Elle l’a déplié, regardé bizarrement. Il grinçait un peu. Qu’importe. Pour moi qui ne marche plus, la danse est mon Arlésienne : absente du réel, mais pas de ma vie.
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Quatrième prix

Le Miroir de nos rêves
Katia Gortchakoff

15 mai 2009. La soirée des adieux de Manuel Legris. Un ami m'avait donné sa place et je savourais à l'avance la soirée qui m'attendait. J'étais assise à l'orchestre, la salle était pleine et bruyante en attendant le lever de rideau. J’avais oublié mes lunettes, ne pouvant donc lire le programme remis par l’ouvreuse, je laissais mon esprit vagabonder en écoutant l’orchestre s’accorder...

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Je connaissais bien ce lieu. Ma mère avait fait toute sa carrière de Mezzo dans les Choeurs de l'Opéra de Paris. Lorsque j’étais adolescente, je trouvais tout naturel qu'elle m'emmène avec elle le soir aux représentations au lieu de rester seule devant la télévision. Ces soirs-là, je me faufilais par la rue Scribe, je passais sans me faire voir devant la loge du gardien dès qu'il tournait la tête, puis les escaliers, l'immense ascenseur, les loges, l'odeur du théâtre, des costumes, les coulisses, je croisais des choristes faisant leurs vocalises, des danseurs, un régisseur, le chef des Choeurs, et dans la pénombre des coulisses, les machinistes... Et puis ma mère me confiait rapidement à un électricien, toujours côté Cour, et je grimpais dans les cintres d'où j'ai vu des dizaines d'opéras très inconfortablement installée près d'un projecteur. De cette époque j'ai appris à rester immobile pendant des heures, impassiblement assise sur un strapontin, à laisser mon corps en place et à laisser mon esprit s'envoler. Des moments inoubliables, inoubliés. C'était les années Liebermann, les années soixante-dix. Mais les jours de relâche, il était bien rare que ma mère m'emmena voir un ballet. Ce qui me priva hélas de voir danser Noureev. Depuis je cherchais à rattraper cette lacune en allant voir des ballets aussi souvent que possible.

Un peu perdue dans mes pensées je fus soudain ramenée à la réalité lorsque la lumière baissa. Le chef d’orchestre nous salua et alors que je m’apprêtais à entendre les premières mesures d’Onéguine de Tchaïkovski, je sursautai en entendant les premières notes de la Marche de Berlioz.

Alors, du fond de la scène, toute petite, toute fragile, la silhouette gracieuse d'une enfant avança, fière et seule, vers la salle, entrainant derrière elle tous les enfants de l’Ecole de Danse. Une émotion immense me saisit à la gorge et les larmes se mirent à couler sur mon visage sans que je cherche à les retenir. Le défilé du Corps de ballet, que je voyais pour la première fois, m’apparut comme un moment de grâce majestueuse qui me bouleversa sans doute d’autant plus qu’il me prit par surprise.

Le fond de la scène avait disparu et la salle se reflétait au loin dans les miroirs du Foyer de la Danse. Nous étions tous assis là, public silencieux et ému. Il me sembla alors que ce défilé était comme le miroir de nos rêves. C’est ainsi que nous avançons, pas à pas. C’est ainsi que nous grandissons, étape après étape. Et parfois, certains d’entre nous poursuivent ce chemin jusqu’aux étoiles.

La petite enfant avançait comme on avance dans la vie, et se métamorphosait dans ce passage de l’enfance à l’adolescence. Quadrille, coryphée, sujet… et de l’adolescence à l’âge adulte. Sujet, premier danseur, étoile…. A chaque fois, ovationnée par nos applaudissements.

Qu’as-tu fait de tes rêves d’enfant ? Semblait-elle me dire. Les as-tu laissés quelque part accrochés dans les cintres ? Les as-tu oubliés en dévalant les escaliers depuis le poulailler ?

C’est ainsi que nous devrions tous rêver : à tête haute, en portant nos rêves au bout des doigts, nos espoirs au plus haut et en remerciant la vie quand ils se réalisent.
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Cinquième prix

Osmose
Jacqueline Labaume

- Maman, je voudrais aller à l’Opéra voir un vrai ballet, sur scène ! ça fait longtemps que je fais de la danse, emmène moi s’il te plait !!! Ma fille, jeune adolescente. Danseuse en herbe.
Et la danse, pour moi ? Les chignons rebelles, les chaussons roses, les tutus ridicules, les profs insupportables de rigueur, le piano qui claque, les dimanches de gala, les heures d’attente…

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- Oui, oui, on ira à l’Opéra !
Des places bien chères pour chignons bien tirés, chaussons roses, tutus ridicules et surtout, surtout, chorégraphies qui ne correspond jamais à la musique, ploc-ploc des battements toujours à contretemps, mièvrerie des sentiments…
- Bon, on y est. 25 octobre 1994. Glass Pieces. Chorégraphie Jérome Robbins.

Le rideau se lève. Pas de décor, puissance de la lumière crue et vivante à la fois. Les costumes des danseurs sont simples et colorés. Je suis transportée, engloutie immédiatement dans un nouveau monde, inimaginable…
La musique éclate, endiablée, rythmes envoûtants, cellules répétitives. Elle est parcourue d’une pulsation continue, les corps sont parcourus par cette pulsation, ils sont cette pulsation.
Sentiment de perfection dès les premières minutes. J’avais enfin trouvé l’union parfaite entre la musique, la danse, la plastique…C’était une découverte si intense, si bouleversante et si réjouissante.
Les larmes jaillissent, la respiration est suspendue.
Ma fille me sert très fort la main. Une larme perle. Elle est là, aussi tendue que moi, que toute la salle. C’est violent.

Je garde en moi deux images tellement nettes que les années n’ont pu les effacer.
Première pièce. Musique ininterrompue, frénétique. Déplacements sans fin des danseurs, tête haute, regard fixe, mouvements saccadés, sans jamais se voir ni se rencontrer malgré l’agitation qui règne sur le plateau. Monde glacé où personne ne se regarde. Monde glacé où tout le monde court vers rien.
Pièce centrale. La tension s’est apaisée. Sur le fond de scène défilent en ombres chinoises des danseuses aux gestes mécaniques. L’effet est magique, la musique mélancolique envahit les coeurs. Devant la scène, un duo évolue lentement et s’arrête soudain, immobile.
Ma fille me sert très fort la main. Deux petites bonnes femmes accrochées l’une à l’autre devant tant de beauté. Larmes. Encore.

Ce soir-là, comme jamais dans ma vie, j’ai perçu la quintessence du lien entre mère et fille. En lui offrant ce spectacle, c’est un cadeau fondamental que j’avais conscience de lui faire. Au coeur de cette musique presque tribale, devant ces corps mis à nu dans leur expression, j’ai eu le sentiment de lui faire toucher tous les messages que jamais je n’aurais pu lui dire par la parole ou le texte.
Oui, la solitude de l’homme est terrible, infinie, désespérée. Oui, en te donnant la vie, je t’ai donné ce désert.
Mais au coeur de cette solitude, il y a l’énergie créatrice de l’homme. Elle est en action, ici, sous nos yeux, elle est bien vivante.
Ma fille, écoute, regarde ! L’énergie de la musique, la puissance de cette énergie dans les corps, le travail infini de l’homme dans sa création, cette création qu’il veut faire partager, cet espoir donné !
Une pression de main, une larme. Un spectacle unique inespéré et, en écho, une communication silencieuse incroyable avec ma fille.

Les regards sont fixes, les gestes saccadés, les rythmes identiques et sans issue possible. Mais dans un infime moment, les regards se croisent, les gestes s’adoucissent, les rythmes se décalent imperceptiblement.
Le spectacle n’est plus sur scène, il est en nous, l’art est accompli.
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Sixième prix

Anir
Benjamin Cohen

Mon père s’appelait Anir. Dans une autre langue, cela signifie Ange.

Il travaillait de ses mains et ces dernières étaient mes alpha et oméga. Il était bijoutier. Pour moi, c’était un magicien...

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Petit, je restais des heures dans son atelier à le regarder sertir du corail ou ciseler l’argent de larges bracelets. Nous vivions à Benni Yenni, à une trentaine de kilomètres de Tizi Ouzou, en Kabylie.

Toute la journée, mon père fondait, découpait, traçait, polissait, ajustait ; toute la journée, je le regardais, l’admirais et l’aimais de le voir ainsi travailler.

Mais surtout, toute la journée, j’écoutais.

Mon père travaillait en musique. Une musique particulière. C’était sans doute l’un des seuls artisans à ne pas écouter l’Achewiq ou d’autres compositions arabo-andalouses.

Son frère, revenu de France, lui avait donné un lecteur de disques compacts et quatre albums. Ils étaient complets et livrés avec de petits livrets. Ce fut ma première bibliothèque et sans doute mon premier univers.

Tous des opéras de Mozart : La Flûte enchantée, L’Enlèvement au Sérail, Les Noces de Figaro et Cosi Fan Tutte.

Je fus très triste lorsque je compris que ce n’était pas mon père qui avait écrit ces merveilles. Il me consola rapidement.

Il partagea une idée avec moi. Peut-être que celui qui les avait écrites ne les avait pas écrites non plus. Peut-être qu’il les avait juste trouvées. Ces airs étaient peut-être déjà là, autour de nous et il avait juste fallu que quelqu’un puisse les trouver, les voir, les entendre et les reprendre.

Voilà pourquoi ces airs plaisent à tous, me disait-il, pourquoi ils sont universels. Ils sont des évidences, des universaux.

Ce n’est que plus tard, en écoutant une interview d’un artiste connu que je comprenais ce que mon père voulait me dire. Paul expliquait que lorsque encore adolescent, il écrivait des chansons avec son copain John, tout deux pensaient qu’ils ne faisaient que les trouver, qu’elles étaient déjà là.

Je crois qu’il a raison. Si certaines musiques nous touchent plus que d’autres, si elles déclenchent quelque chose que les mots décrivent si mal, c’est qu’elles sont différentes. Ce sont peut-être des manifestations de quelque chose qui nous dépasse. Comment ne pas voir du surhumain dans La Traviata, Yesterday ou Little wing ?

Pour moi, ces opéras, c’était Anir, son atelier et ses bijoux. Comme tous les enfants je ne savais pas que je vivais les plus belles années de ma vie.

Puis vint le temps de partir. J’allais en France, à Paris, pour y faire des études de médecine. Je suis devenu chirurgien.

Un jour, en passant devant une affiche, je crus passer devant mon enfance. On allait jouer Les Noces de Figaro à l’Opéra Bastille. Parfois, mais pas toujours, nous sentons qu’il est temps. Même s’il est déjà un peu tard.

J’achetais deux billets et un aller-retour d’Alger à Paris. Je voulais revivre une dernière fois l’atelier d’Anir.

Alors que je quittais mon appartement pour me rendre à Orly mon téléphone sonna. C’était ma soeur. Elle m’expliqua que c’était ainsi, que c’était la vie.

J’allai tout de même à l’Opéra et je demandai à l’ouvreur de valider mes deux billets. Je n’étais pas seul.

La place à côté de la mienne resta vide. Et tandis que le rideau se levait, Anir lui descendait pour faire de son fils, encore une fois, un enfant heureux.

J’avais alors huit ans une dernière fois et j’écoutais Les Noces de Figaro avec mon père. J’avais alors l’intime conviction, et je l’ai encore, que deux-cents ans plus tôt, « l’aimé des dieux » avait écrit son oeuvre pour Anir et pour moi.

Ce soir là, tout l’orchestre jouait pour nous deux et c’est pour nous deux que s’inclina le chef d’orchestre avant de lever ses bras. Je n’écoutais plus mais vivais chaque note qui se posait sur moi et allait en moi.

L’air lui-même avait un goût différent et semblait charger de tout ce que l’auteur avait voulu exprimer. Je n’étais plus humain. La musique m’avait transformé en harmonie. J’étais avec le monde et une dernière fois, avec Anir. transformé en harmonie. J’étais avec le monde et une dernière fois, avec Anir.

Les sons peuvent nous pénétrer. Il y restent alors et s’y agitent. L’émotion est forcément souvent trahie par les mots mais pas par les notes que j’écoutais ce soir-là.

J’étais une incarnation de la tristesse. Mais mon père et Wolfgang étaient là pour moi et en moi.

Jamais, je n’avais écouté ainsi. Je n’écoutais plus mais vivais tout un univers, le ressentais.

Je n’ai pas le talent des mots pour réellement expliquer ce que j’ai ressenti en assistant à cette représentation. Ma plus belle émotion ? Peut-être. La plus forte, et la plus humaine, c’est certain.
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Septième prix

La Force du destin
Guillaume Couty

Métro Bastille 19h30. Foule compacte, bousculade au moment de sortir de la rame. Les gens ont des casques sur les oreilles, avec de la musique dedans, sans doute. Dans le couloir, personne ne s’étonne que ce groupe de japonais se prenne en photo devant une publicité représentant la tour de Pise. On est jeudi soir, j’ai d’autres chats en tête et d’autres fouets en main. Ça n’est que le début de la fin pour cette semaine interminable...

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Métro Bastille 19h30. Foule compacte, bousculade au moment de sortir de la rame. Les gens ont des casques sur les oreilles, avec de la musique dedans, sans doute. Dans le couloir, personne ne s’étonne que ce groupe de japonais se prenne en photo devant une publicité représentant la tour de Pise. On est jeudi soir, j’ai d’autres chats en tête et d’autres fouets en main. Ça n’est que le début de la fin pour cette semaine interminable.

A l’agence c’est la charrette, je vais bosser tout le week-end. Je suis dans une vague de mes pensées qui s’échoue encore sur la poutrelle qui va soutenir le surplomb de la terrasse en dévers. C’est la vie des architectes. Cette poutrelle me prend la tête depuis la nuit dernière. Brandalet, mon patron a simulé une apoplexie quand il a appris que j’allais à l’Opéra ce soir. Il a baissé d’un ton quand je lui ai rappelé que c’est lui qui m’avait offert ces places il y a huit mois. Il voulais me remercier d’avoir remporté le concours de la laiterie de Montluçon. Une laiterie bardage bois qui produit son chauffage en collectant le méthane émis par les vaches elles-même.

Je me souviens bien de ce projet. C’est en allant visiter le terrain avec la stagiaire que nous étions tombés amoureux, elle est moi. On avait fait l’amour dans un champ contre un pommier. Je l’avais épousée quatre mois plus tard. Elle attendait déjà notre enfant.

Verdi. La force du destin. Brandalet m’avait dit que j’allais voir ce que j’allais voir. Mon petit Prunier, Verdi c’est i-dé-al pour commencer avec l’Opéra. C’est bien simple il a fait que des tubes. J’avais vaguement acquiescé. J’aurais préféré des places pour PSG-Barça. Il y est allé au PSGBarça Brandalet. Pourquoi il n’est pas plutôt allé à l’Opéra voir sa force du destin rempli de tube. Moi la force du destin me faisait penser a Dark Vador, à la guerre des étoiles. Je ne m’attendait à rien en fait.

Ma femme et moi nous n’avions jamais mis les pieds dans un Opéra. Elle était enceinte de huit mois et sept jours. On s’est installés. Elle avait chaud et mal aux pieds. J’avais ma poutrelle en tête. En regardant le programme, elle m’a simplement dit qu’elle était crevée et qu’elle ne s’interdisait pas de rentrer chez nous après le premier entracte. J’avais déjà faim.

Et puis l’orchestre a accordé ses violons et puis… L’ouverture. Les premières notes se sont levées, vent doux et chaud et puis puissant. La musique d’un orchestre quoi. Je n’avais jamais entendu ça, ma femme non plus. On s’est pris la main. Nos coeurs battaient un peu plus fort déjà. Cette musique évidente. Connue c’est certain mais d’où ? C’était la musique de Jean de Florette et Manon des sources. « la vache… »

Après ça on n’a plus ouvert la bouche. On ne s’est pas lâché la main non plus. Je tremblais a chaque air chanté. Une chair de poule méconnue, mélange de peur pour l’artiste, du sentiment de vivre un moment en osmose avec la voix d’un autre, d’être irradié par la force de cette beauté. La grosse caisse fait vibrer la moelle épinière, les violons emportent tout, absolument tout. Les cuivres et surtout l’ensemble et plus encore l’exploit pour les voix de se tenir au-dessus dans des duos aux mélodies imbriquées dans une perfection absolue. Architecture vivante, immatérielle et pourtant d’une solidité évidente.

Une seule chose vient en tête en même temps que le sourire qu’on ne contient pas : qu’est-ce que c’est beau ! Passés la stupeur et le tremblement, on fini presque par trouver normal d’être là. Les yeux ne se ferment pas mais on est à l’intérieur de soi. Avec les artistes mais loin, loin d’ici et de maintenant. Moi j’étais à nouveau sous ce pommier. Je pouvais sentir l’odeur de l’écorce et des fruits presque mûrs. Le temps n’est plus qu’une succession de notes, d’airs, de chants ouverts sur des horizons lointains. On a trouvé le premier entracte un peu long. On a presque pas parlé. On a bu du champagne, comme tout le monde mais plutôt pour se dégriser, pour retrouver nos marques dans la vraie vie. Impossible de ne pas entendre la suite, l’orchestre nous manque déjà. La réalité semble moins forte sans la musique qui la souligne, qui la dessine, qui l’encadre.

La suite, le retour, c’est mieux. On sait à quoi s’attendre et c’est mieux encore, on applaudi le chef à tout rompre dès qu’il parait dans la fosse. Cette force du destin nous a marqué ma femme et moi mais pas que. A 8 mois de grossesse le bébé entend tout. Il a entendu ça donc. Ça lui a donné l’idée de sortir plus tôt que prévu. Le lendemain à l’aube en fait. Ma femme m’a expliqué que les contractions ont commencé lentement pendant l’ouverture. Elle avait le ventre noué comme moi par la beauté du spectacle, les contractions venant par vagues rythmées, elles accompagnaient plutôt harmonieusement l’ensemble. Elles ont même fait une pause à l’entracte. Notre fils a donc apprécié au point de ne plus tenir, d’en savoir plus peut-être. 12h00 après l’ouverture nous étions trois. On l’a appelé Giuseppe.
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huitième prix

Miracle à l'Opéra
Anne-Marie Camberlin

Ce que femme veut Dieu le veut, même si la femme est un petit bout de chou de huit ans.
Je ne voulais pas en démordre : mon cadeau pour mes neuf ans ce serait d’aller voir un spectacle de ballets à l’Opéra de Paris...

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J’acceptais de grouper, fête, anniversaire, Noël, étrennes, un an, deux, trois ans s’il le fallait, mais rien d’autre ne me ferait plaisir. Pour mes parents, très aimants, mais peu habitués aux voyages et aux festivités de la capitale, réaliser mon voeux s’avérait une tâche difficile et onéreuse.
Pourtant, un soir, entre mon verre et mon assiette de potage, que j’avais l’habitude de refuser d’avaler : une enveloppe ! Dedans : un billet pour Le Lac des Cygnes.
L’affreuse soupe au potiron n’eut pas le même goût ce soir-là, et il fallut m’arracher le billet tant je comptais dormir avec.
L’expédition commença pour papa, maman et moi. Bien alignés dans l’entrée, mon frère aîné, ma soeur cadette, le chien, grand-mère chargée de surveiller la troupe, nous regardèrent partir avec des yeux emplis d’envie et d’amour, la bouche pleine de dernières recommandations. Puis ce fut, le train, panique dans le métro, hôtel et bientôt devant moi…mon « temple ».
Mes parents avaient bien fait les choses et nos places se situaient à ce que j’appris être « à l’orchestre », ce qui me sembla bizarre : je n’avais pas encore pris conscience de la présence de musiciens. Par discrétion, nous étions arrivés très en avance et j’eus ce cadeau d’une salle presque réservée « pour moi » toute seule.
Bien entendu, je fus éblouie par la salle, sa dimension, les balcons, le lustre, le plafond, les lumières, le brouhaha général, cependant, mon attente siégeait dans l’ouverture du somptueux rideau au drapé rouge et or.
Un homme habillé en noir et blanc entra et la musique, que je connaissais par coeur et dont je régalais mes parents jusqu’à l’écoeurement, enjamba la fosse d’orchestre et inonda l’espace.

Puis l’extase, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, mon coeur et tous mes sens en éveil.
Premier entracte.
« Ça te plaît ? », me demanda papa.
Les larmes dans mes yeux et l’assaut de mes bras autour de son cou lui répondirent.
« Je voudrais que cela ne finisse jamais. »
L’arrivée des cygnes me procura une émotion esthétique et artistique inoubliable. Avec leurs corps semblant prêts pour l’envol, les bras ondoyants, ondulants comme des ailes frémissantes, j’avais l’impression qu’ils m’imprégnaient de leur légèreté et de leur immatérialité, et que je garderais à vie, en moi, pauvre albatros, une partie de ce monde où je pourrais me réfugier quand mon destin me semblerait trop dur. Comme un astronome, j’avais découvert une planète, ma planète de survie, mon corps céleste.
Quelques décennies plus tard, je suis certaine que ce spectacle a changé ma vie, comme avait changé ma vie le chauffard qui m’avait condamnée, moi l’enfant tourbillonnante et dansante, à la compagnie de ce compagnon mécanisé de fer et d’acier que j’avais surnommé Rothbart.

Je retrouvais maman qui était restée dehors, chargée de mon fauteuil roulant, papa étant plus à même de me porter dans le magnifique escalier.
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Neuvième prix

Saint-François et la petite flûtiste
Hervé Lavergne

Je me souviens de la création du Saint François d’Assise d’Olivier Messiaen au Palais Garnier, le 28 novembre 1983. Longtemps attendu, cet opéra avait été annoncé comme l’événement musical de la fin du millénaire...

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Des semaines avant la première, les journaux avaient déjà auréolé l’ouvrage de tous les prestiges de la légende, d’une légende à mi-chemin de l’Histoire Sainte et du Livre des Records. On allait assister à un immense oratorio de plus de cinq heures. La vie toute d’humilité et de simplicité du Poverello serait exaltée par un orchestre géant de plus de cent trente instrumentistes. Les huit volumes de la partition d’orchestre pesaient plus de quarante kilogrammes, et le chef Ozawa, souffrant de douleurs dorsales, avait supplié en vain Messiaen d’y faire quelques coupures : le Maître était demeuré inexorable, n’offrant à son malheureux serviteur que le choix du martyre ou de la révocation.
Bref, il fallait en être.
Les places étaient rares au Palais Garnier, avant l’ouverture en 1990 de l’Opéra Bastille. L’ouvrage avait été programmé pour huit représentations seulement. A défaut d’être abonné, et ayant été recalé à la location par correspondance, il me fallut prendre place dans la longue file d’attente qui s’était formée dès potron-minet sous le péristyle, avant l’ouverture des guichets à onze heures. Arrivé à six heures, j’obtins vers midi, d’une aimable guichetière tapie dans l’espèce de cénotaphe de marbre et de porphyre auquel ressemblait alors le bureau de location, deux places pour la création mondiale de Saint François d’Assise.
Ô résurrection !
Le soir de la première, nous arrivâmes longtemps avant le lever du rideau pour nous imprégner de la ferveur qui régnait dans un Palais Garnier bruissant de l’affluence des grands soirs. On entendait des éclats de conversations dans toutes les langues, et les aficionados se hélaient à tue-tête dans la cohue du grand escalier, comme pour s’inviter réciproquement à témoigner devant la postérité de leur participation à cette solennité : par plaisir, ou par devoir, ils y étaient !
A dix-huit heures, le grand livre d’images musicales commença de faire tourner ses pages enluminées. José Van Dam rayonnait dans le rôle de frère François, et les figures du catéchisme de notre enfance, le Lépreux en haillons, l’Ange Musicien aux ailes diaprées, mais aussi la volière merveilleuse du Prêche aux Oiseaux ou les évocations de Frère Soleil et de Sœur Lune, revivaient sur la scène avec une fraicheur, une jeunesse bouleversantes, transfigurées par les beautés d’une partition que mes pauvres oreilles étaient impuissantes à saisir dans toute sa foisonnante profusion. L’orchestre immense débordait de la fosse et envahissait les loges d’avant-scène, faisant déferler sur nous les flots d’une musique inouïe. Xylophones, marimbas, machine à vent, ondes Martenot, gongs et tam-tam formaient une extraordinaire palette sonore. Sa richesse inépuisable jaillissait en fusées vers le ciel de Chagall, dont les couleurs lumineuses et la figuration naïve semblaient avoir été posées au-dessus de nos têtes pour lui faire écho, tel un autre cantique des créatures. Mais j’avoue que je ne levais guère les yeux jusqu'à lui, et que mon regard se détourna souvent de la scène pendant la représentation.
En effet, depuis les premiers prêches de Frère François jusqu’à la crucifixion en rouge des Stigmates, j’étais resté captivé par ce qui se déroulait d’extraordinaire au sein de l’orchestre. Depuis notre baignoire en surplomb de la fosse, j’avais vite remarqué, dans la pénombre où scintillaient faiblement l’or et l’argent des instruments à vent, la fine silhouette de la première flûtiste. En vérité, on ne voyait qu’elle parmi les instrumentistes de la petite harmonie, grâce à sa gestuelle extraordinairement mobile et gracieuse. Comme elle s’ébattait avec aisance dans les longs solos que lui réservait l’impossible partition ! J’admirai, fasciné, le jeu aérien de ce véritable feu-follet, où je ne voyais aucune marque d’extraversion gratuite, mais simplement l’application et la concentration d’une jeune artiste résolue à donner le meilleur d’elle-même dans le plus périlleux des exercices. C’était des envolées interminables, des échappées virtuoses au terme desquelles la petite musicienne relâchait la tension de son corps virevoltant avec soulagement, une moue d’épuisement presqu’enfantine sur les lèvres.
Après la représentation, je lus ce simple nom dans la brochure du programme, en tête du pupitre des flûtes : « Cantin » - car un usage désuet y privait alors de leur prénom les artistes de l’orchestre et des chœurs. Je n’eus pas de peine à trouver celui-ci, et Catherine Cantin, la flûtiste prodigieuse, dont j’avais à peine entrevu le visage, est restée dans mon esprit associée à l’image de l’Ange Musicien qui vient frapper à la porte de François, dans un des plus beaux tableaux de l’ouvrage. Ce soir-là, la petite flûtiste était l’âme, la muse de l’orchestre de l’opéra.
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Dixième prix

L’Ariégeoise et la narcoleptique
Marlène Digregorio

Cendrillon. Noureev. Ma mère.

Un ballet de rêve, innovant dans la plus grande tradition comme l’écrin qui fait vivre ce spectacle, l’Opéra Bastille. Rudolf Noureev, l’un des plus grands danseurs et chorégraphe de la planète. Et l’anniversaire de ma mère, Ariégeoise enfermée trop jeune dans une terre loin de la culture, de la création et de l’inattendu.

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Nous entrons dans l’Opéra Bastille. Ma mère est subjuguée par les tenues des dames qui se pressent au vestiaire alors que je m’occupe d’acheter le programme.
Je veux lui offrir la soirée d’anniversaire parfaite.
C’est ma mère.

Elle ne se doutait pas une minute qu’elle passerait ces quarante ans là où le tout Paris découvre les plus beaux ballets et les mythiques airs d’opéras.

Prokokiev démarre. Comment décrire son visage radieu, son sourire béat et ses muscles relâchés ? Comment expliquer que la grâce, la beauté et la délicatesse touchent à ce point la rustre ariégeoise ?

Prokokiev démarre. Comment décrire son visage radieu, son sourire béat et ses muscles relâchés ? Comment expliquer que la grâce, la beauté et la délicatesse touchent à ce point la rustre ariégeoise ?

Soudainement, la tête de ma voisine percute le dos de son siège. Le bruit est retentissant. Je me tourne vers elle en imaginant le pire : arrêt cardiaque ou mort subite. Elle dort. Profondément et intensément. Elle dort comme si elle n’était pas dans l’une des plus belles salles d’Opéra du monde, elle dort comme si elle n’avait pas payé sa place, elle dort comme si elle était dans son lit. Elle dort voilà tout.

Elle se réveille et se laisse embarquée par les petits pas des petits rats. Rassurée, je me laisse aller moi aussi et je me plais à observer ma mère et ses petits mouvements de doigts qui dansent sur le programme au rythme de la musique. Ma mère n’écoute jamais de musique, ne lit pas beaucoup. C’est une manuelle ma mère. Une manuelle capable de passer d’une quiche aux poireaux, à la création d’une lampe en mosaïque.

Rebelote. Sa tête frappe à nouveau le dos de son siège et là, contre toute attente, alors que nombreux de nos voisins se tournent, elle se met à ronfler. Lentement, puissamment, férocement. Elle ronfle si fort que le spectateur devant elle me somme de lui administrer un coup de coude sec. Je m’exécute. Elle se réveille et se rendort avant même que j’ai eu le temps de retrouver Cendrillon au milieu de la scène. Elle ronfle et ni Cendrillon ni même le prince ne pourront l’en empêcher. Elle ronfle si fort qu’au moindre changement de décors, la salle entière rigole et se moque. Elle s’en moque, elle dort. Je m’énerve, je cherche à la divertir entre deux sommes, à implorer qu’elle garde les yeux ouverts et la bouche fermée. Elle dort.

Cendrillon a perdu sa chaussure. Ma voisine ne perd pas son rythme, une minute de spectacle, dix minutes de sommeil. Elle ne voit pas le génie de Noureev. Elle dort. Elle ne voit pas la beauté des costumes et la synchronisation parfaite des danseurs. Elle n’entend pas la subtilité des accords. Elle ronfle.

Cendrillon est un hommage à l’innocence. Ma voisine, comme une enfant sans scrupule, dort et ronfle. Notre entourage s’énerve et me prend à parti, c’est à moi, sa voisine directe de la faire cesser, les chants sont inaudibles, ses ronflements sont gargantuesques et ne font plus rire personne. Un jeune homme me chuchote qu’il a économisé un an pour offrir cette représentation à sa fiancé. Un américaine, avec toutes les expressions que le collagène lui autorise, me mime son dégoût et son écoeurement à voir quelqu’un dormir avec tant de relâchement. Je me mets à siffler dans ses oreilles et à souffler sur son visage. En vain. Elle dort et elle ronfle. Une minute de spectacle, dix minutes de sommeil.

Je me demande ce qu’elle retiendra du spectacle. Elle n’a pas eu le temps de voir la cruauté des deux soeurs ni la solidarité des amis de Cendrillon. Elle n’a pas savouré l’élégance et le raffinement des chorégraphies enjouées. Je m’obstine à la tenir éveillée, pour moi, pour ma mère et ses quarante printemps, pour cette américaine botoxée, pour ce jeune couple enlacé, et pour tout ceux qui n’ont rien demandé. Plus je m’obstine et plus ses ronflements se font bruyants. Elle dort à poings fermés et mes poings se crispent. Je n’en peux plus. Je perds patience. Toutes mon attention, tous mes muscles, toutes ma têtes ne sont obnubilés que par une chose : ma voisine endormie. Elle n’est pas jeune, elle n’est pas vieille non plus. Elle est peut être venue fêter ses quarante printemps également. Elle est seule. Personne ne se soucie d’elle, de son sommeil et de ses coups brutaux répétés sur le dossier de son fauteuil moelleux. Elle dort et rien ni personne ne peut l’en empêcher. Elle dort et je me meurs. Durant ses réveils tout comme durant son sommeil, aucune expression ne traverse son visage. Elle dort et rien ne filtre, ni la joie, ni la peur, ni l’exaspération. Elle dort point.

Le spectacle est fini. Ma voisine narcoleptique se lève et s’en va, sans remord, sans regret.
Ma mère pleure. Elle n’a jamais rien vu et entendu d’aussi beau de sa vie.
Je n’ai rien vu du ballet.
J'aime ma mère.
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