Friday 2 March 2012
Victoire de la Musique Classique
pour Stéphane Degout

Stéphane Degout vient de recevoir une Victoire de la musique classique au titre "d’artiste lyrique de l’année". Jusqu’au 16 mars, il est à l’affiche de Pelléas et Mélisande de Claude Debussy, sous la direction de Philippe Jordan et dans la mise en scène de Robert Wilson. Portrait de ce baryton qui compte aujourd’hui parmi les plus fins interprètes du chant français.

 

Quelques esprits chagrins ont parfois parlé d’un creux de la vague en ce qui concerne le chant français… « Mais où sont les neiges d’antan ? » Qu’on se rassure : la jeune génération se porte bien, très bien même – merci pour elle ! Et le baryton Stéphane Degout en est l’un des plus remarquables représentants. Il fait partie de ces artistes qui ont su, avec des moyens physiques exceptionnels, trouver ce délicat équilibre entre les exigences souvent contradictoires de salles toujours plus grandes (et qui requièrent donc des efforts toujours plus importants de la part du chanteur) et cet art si spécifique du chant français, fait d’une élégance dans le bien dire, dans la projection des mots, dans cette prononciation pour laquelle il est si difficile (pour un français même!) de ne pas sembler précieux tout en portant chaque syllabe comme si le son, la ligne de chant, découlaient d’elle.


Il y a quelques années – presque quinze ans déjà ! le temps du mûrissement, de la décantation assurément –, un jeune baryton encore inconnu nous stupéfiait par ces qualités qu’il portait en lui. C’était à Aix en Provence, dans une production de La Flûte enchantée. Il y incarnait un Papageno bouleversant – et sauf erreur de notre part, il s’agissait là de l’une de ses toutes premières productions scéniques, dans le cadre des Académies européennes de musique du Festival d’Aix en Provence. Quelques habitués nous faisaient alors remarquer que « tout le monde est bien en Papageno », un rôle écrit pour Schikaneder, dont on sait que la carrière sur les planches était certes davantage celle d’un comédien que d’un chanteur. On n’en démordait pourtant pas : ce jeune artiste laissait entrevoir des qualités que le temps ne pouvait que nourrir et développer. Le temps nous aura rapidement donné raison. Le passage par la troupe de l’Opéra national de Lyon lui permet d’assurer ce qui n’était encore chez lui qu’en potentiel : il y assimile les répertoires et les styles les plus divers, de Gounod (Faust) à Puccini (La Bohème), de Rossini (La Cenerentola) à Offenbach (Orphée aux Enfers) et Britten (Albert Herring et Le Viol de Lucrèce). Les directeurs de casting ne s’y trompent pas : les plus grandes maisons européennes se l’arrachent aussitôt, Paris (l’Opéra comme le Châtelet), Berlin (la Staatsoper Unter den Linden), la Monnaie de Bruxelles, et plus récemment le nouveau continent (du Metropolitan de New York à Chicago).


L’une des grandes qualités de Stéphane Degout est d’avoir toujours voulu – et su – garder une versatilité d’artiste lui permettant de garder à son répertoire des œuvres d’une grande diversité de styles. Après le rare Thésée d’Hippolyte et Aricie (Rameau) que lui demande le Théâtre du Capitole en 2009, il enchaîne avec Pagliacci (Leoncavallo) à Orange et Die tote Stadt (Korngold) à Paris, de même qu’il était passé quelques saisons plus tôt de Monteverdi (L'Orfeo) à Messiaen (Saint François). L’Opéra national du Rhin a récemment pu entendre son Hamlet d’Ambroise Thomas, rôle qu’il reprendra bientôt à Vienne, tout juste après notre Pelléas. Dire que cette incarnation montrait quelle envergure il a désormais acquise est en deçà de l’accomplissement, et de l’émotion que les auditeurs purent alors ressentir : dans ce rôle éprouvant, exigeant de son interprète les états les plus opposés, les éclats de colères comme ceux de la joie (fût-elle feinte), l’amour, la rancoeur et le désespoir, du susurrement au plus violent éclat vocal, il s’est montré mieux qu’un successeur des plus grands barytons du passé qui avaient su faire de ce rôle une carte de visite mondiale : il en a renouvelé l’approche.
La jeune génération du chant français, disions-nous ? Oui, on peut se rassurer, elle se porte bien.

Jean-Jacques Groleau
Retrouvez cet article dans
En Scène ! - Le journal de l’Opéra national de Paris
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