Friday 4 November 2011
Trois questions à Jean-Claude Auvray
La Force du destin du 14 novembre au 17 décembre à l'Opéra Bastille

Oeuvre complexe, colorée, pleine de rebondissements et de coups de théâtre, La Force du destin de Verdi n'avait plus été représentée à l'Opéra de Paris depuis trente ans. Elle revient aujourd'hui dans une mise en scène de Jean-Claude Auvray. Entretien.

 

LA FORCE DU DESTIN SE DÉROULE AU XVIIIE SIÈCLE , MAIS LES COSTUMES DE MARIA CHIARA DONATO SUGGÈRENT QUE VOUS L’AVEZ TRANSPOSÉE AU XIXE SIÈCLE.
J’ai choisi de transposer le drame dans l’Italie de Verdi parce qu’il s’agit d’un ouvrage profondément ancré dans le contexte historique de sa création : le Risorgimento, la conquête de l’unité italienne. Cette question était primordiale pour Verdi. En 1861, il avait accepté de devenir député, pensant que son nom pourrait servir la cause. Mais l’unité battait de l’aile : après avoir conquis la Sicile, Garibaldi, le sauveur, s’était pour un temps proclamé « dictateur ». Cavour, son mentor adoré, était mort et le pape avait excommunié le prêtre qui lui avait donné l’extrême-onction. Mazzini n’y croyait plus. Napoléon III n’avait pu rallier la Vénétie. L’unification semblait compromise et le pays s’enfonçait dans la misère. Lorsqu’on lui propose de monter un ouvrage à Saint-Pétersbourg, Verdi en profite pour prendre de la distance, sans pour autant tourner le dos à sa patrie : il va devenir le chroniqueur de son époque, décrivant avec une acuité inédite cette misère qu’il a laissée derrière lui : les mendiants, les soupes populaires, l’hypocrisie du clergé, l’embrigadement des soldats que l’on envoie à l’abattoir… Le compositeur ne se contente pas de mettre en musique la pièce de Saavedra : il assène des vérités terribles. Au fil du drame, son pessimisme se révèle progressivement et finit par éclater. S’il ajoute la scène du camp de Velletri, qu’il emprunte au Camp de Wallenstein de Schiller, c’est que, pour lui, la vie de ces soldats est une métaphore de l’existence humaine. C’est le théâtre du monde où se révèlent tous les défauts de l’humanité. Et lorsque l’on entonne « Evviva la guerra ! » (Et vive la guerre !), c’est avec une ironie désespérée : on chante pour ne pas pleurer. On ne peut pas considérer « La Force » comme un simple ouvrage de divertissement étayé par une musique légère : c’est le moment où, pour la première fois, le compositeur touche à l’humain dans sa totalité. J’ai essayé de faire surgir ce Verdi plus politique qu’à l’accoutumée. Dans ma mise en scène, lorsque la ronde des soldats découvre cette inscription - « Evviva la guerra ! » - gravée sur un mur, ils la rayent pour écrire à la place : « Viva VERDI ! », que l’on peut aussi lire « Viva Vittorio Emanuele Re D’Italia ! » - le cri de ralliement des patriotes italiens.

ON A BEAUCOUP GLOSÉ SUR LES PRÉTENDUES INVRAISEMBLANCES DU LIVRET : DON ALVARO QUI TUE ACCIDENTELLEMENT LE MARQUIS EN DÉPOSANT SON ARME À SES PIEDS, DON CARLO SAUVÉ SUR LE CHAMP DE BATAILLE PAR CELUI-LA MÊME DONT IL VOULAIT SE VENGER…
Je me refuse pour ma part à parler d’invraisemblances. Les journaux regorgent de faits divers, d’histoires vraies qui, si l’on nous les présentait sur une scène de théâtre, nous sembleraient totalement invraisemblables. En tant que metteur en scène, mon rôle n’est pas de rendre La Force du destin vraisemblable mais cohérente.

QUE POUVEZ-VOUS DIRE DE CE MONDE QUE VOUS AVEZ IMAGINÉ AVEC LE DÉCORATEUR ALAIN CHAMBON, DANS LEQUEL LA FORCE DU DESTIN DEVIENT « COHÉRENTE » ?
L’opéra de Verdi étant un ouvrage du XIXe siècle, l’idée était de réemployer les techniques scénographiques de l’époque, mais revues à travers le regard d’un créateur d’aujourd’hui : des toiles peintes que l’on utiliserait non plus en trompe-l’oeil mais comme des personnages à part entière. Sur scène, c’est la nécessité dramatique qui dicte leur apparition ou leur disparition : si l’on arrache la toile qui séparait deux personnages, c’est qu’ils devaient se rencontrer. Ces toiles peintes sont posées sur une surface courbe qui part de zéro et va « a l’aldila » (dans l’au-delà), selon l’expression italienne, c’est-à-dire « nulle part ». C’est la métaphore physique du chemin de Leonora qui tente d’échapper à ce destin qui la persécute, à la malédiction qu’a proférée son père en mourant. Au fur et à mesure que Verdi élargit le champ du drame et de la musique, l’espace scénique s’agrandit progressivement en largeur, en hauteur et en profondeur jusqu’à devenir cet espace nu où la jeune femme trouvera la mort sans avoir atteint son but. Entretemps, la scène dépouillée aura été traversée par toutes les passions : l’amour, le meurtre, la vengeance, la guerre…

PROPOS RECUEILLIS PAR SIMON HATAB
Retrouvez l'intégralité de cet entretien  dans
En scène ! - Le journal de l'Opéra national de Paris

 

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