Tuesday 28 May 2013
Rêve éveillé
La Sylphide

Premier grand ballet romantique, La Sylphide avait disparu du répertoire jusqu’à ce que Pierre Lacotte, tel un archéologue, collecte et reconstitue les pièces du puzzle. Méticuleusement, il redonne vie à un chef-d’oeuvre qui, par son mystère et sa poésie, continue de nous enchanter...

Quelle est l'importance de La Sylphide dans votre trajet artistique ?

Pierre Lacotte : Ma passion pour La Sylphide, ballet chorégraphié par Filippo Taglioni en 1832 sur la musique de Schneitzhoeffer, remonte à l'enfance. À dix ans, je suis entré à l'École de Danse de l'Opéra de Paris, située à l'époque au Palais Garnier. J'ai commencé à fréquenter la Bibliothèque de l'Opéra - je crois même que j'en suis aujourd'hui le plus vieux lecteur - entre les cours et les répétitions. J'étais fasciné. Je dévorais tout ce que je pouvais trouver, des ouvrages sur Louis XIV comme des textes sur la Camargo ou Marie Sallé. J'ai découvert des documents sur Marie Taglioni, l'interprète de La Sylphide. Et j'ai commencé à véritablement être obsédé par ce ballet mais aussi par cette femme qui semblait avoir subjugué tout le monde autour d'elle. J'ai cherché tout ce qui existait sur le livret, la musique... J'ai eu ensuite la chance de voir une version, malheureusement incomplète, montée en 1946 par Victor Gsovsky avec Roland Petit et Nina Vyroubova. J'ai continué à fouiller pour tenter de reconstruire les parties manquantes.

Existait-il d'autres versions de La Sylphide à l'époque ? 

Pierre Lacotte : En France, malheureusement non. Lorsque Harald Lander a été invité à l'Opéra de Paris, il apportait avec lui une version remontée au Danemark en 1836 par August Bournonville. Il avait séjourné à Paris. De retour à Copenhague, il a désiré remonter le ballet et l'a chorégraphié sur une autre musique que celle de Schneitzhoeffer. J'avais dix-huit ans et, à l'occasion d'une soirée télévisuelle, Lander m'a appris le rôle masculin de James que j'ai interprété avec sa femme. Cette Sylphide est toujours à l'affiche du Ballet Royal du Danemark.

Dans quelles circonstan ces avez-vous commencé vos recherches personnelles pour remonter votre version du ballet ?

Pierre Lacotte :  Suite à un accident à la cheville, j'ai dû rester immobilisé. J'avais trente-huit ans. Pour me calmer, j'ai commencé à faire des recherches sur des ballets anciens, comme La Fille mal gardée qui date de 1789, puis La Sylphide, évidemment. J'ai commencé à collecter des critiques de l'époque qui décrivaient des enchaînements de pas, en donnaient les noms. J'ai trouvé des partitions annotées. J'ai rassemblé les informations que je dénichais à l'Opéra de Paris mais aussi à Londres, par exemple, où la Taglioni a beaucoup dansé. La Reine Victoria, qui possédait un très joli coup de crayon, a croqué la Taglioni. J'ai aussi voyagé dans d'autres pays comme l'Allemagne, l'Autriche, la Russie où j'ai eu la chance de lire des témoignages de danseurs évoquant sa façon de danser, de se tenir en scène... J'ai même retrouvé un descriptif des cours de danse qu'elle prenait ! Je me suis aussi documenté sur l'époque, le romantisme, le mode de vie, les modes... Taglioni était un phénomène et a même donné son nom à des calèches !

Quelle surprise particulière vous a réservé ce patient travail d'archéologue ? 

Pierre Lacotte : Il y a eu une découverte incroyable. J'ai appris que le petit-fils de Marie Taglioni, Auguste Gilbert de Voisins, avait confié au Louvre tout un tas de souvenirs, ses chaussons, son journal... Malheureusement, personne ne savait où se trouvait ce dossier. Grâce à un archiviste, j'ai eu accès aux caves et finalement, après des recherches longues et infructueuses, alors qu'on commençait à s'avouer vaincus, j'ai pointé un endroit en hauteur dans une cave et, miracle !, on a mis la main sur les papiers. C'était incroyable ! Petit à petit, les éléments de mon puzzle, qui a exigé trois ans de recherches, ont commencé à se mettre en place. 

Quels types d’indications avez-vous trouvé dans le journal de Taglioni ?

Pierre Lacotte : Il y a tout plein d'anecdotes et d'histoires merveilleuses. Des commentaires comme, par exemple, « Ce soir, j'ai bien dansé » ou au contraire « J'ai raté telle ou telle chose ». Un jour, elle confie qu'elle est tombée dans la cheminée. Une autre fois, lors d'un voyage en bateau jusqu'en Angleterre, elle raconte que les malles transportant les costumes sont tombées à l'eau. C'était une personne incroyable. Pour la Première d'une de ses élèves, Emma Livry, très belle interprète de La Sylphide, elle lui envoya un petit mot sur lequel était écrit : « Faites-moi oublier, mais ne m'oubliez pas. » 

Manquait-il tout de même des pièces dans votre puzzle ?

Oui, évidemment. J'avais la mise en scène, les décors et le placement du Corps de Ballet ainsi que des morceaux de variations... Il a fallu reconstruire le tout comme une fresque antique dont il manque des fragments. J'ai chorégraphié des séquences entières dans l'esprit de l'époque. Avec beaucoup de sincérité et sans esbroufe. J'ai fait confiance à mon travail et à mes intuitions. Un exemple : au début de l'acte II, je ne savais pas du tout comment la Sylphide entrait sur scène. Et puis, il y avait ce rocher sur le plateau et je me suis imaginé que la Sylphide pouvait apparaître en glissant sur ce rocher. Quelque temps plus tard, j'ai eu l'occasion d'aller travailler au Théâtre Mariinski, à Saint-Pétersbourg. J'ai eu accès à certains documents et j'ai eu la chance de trouver un dessin de la mise en scène qui montrait la Sylphide en train, précisément, de glisser sur ce fameux rocher !

 

 

 

 

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