Friday 2 April 2010
Pierre Boulez à l'Opéra Bastille
Concert symphonique Olivier Messiaen

Faite d'admiration et de lucidité critique, de compréhension et de défiance, la relation entre Pierre Boulez et Olivier Messiaen est une des plus passionnantes du XXe siècle musical. L'élève rend hommage à son ancien maître lors d'un concert exceptionnel le 12 avril à l'Opéra Bastille.


Paris, 28 avril 1937. Olivier Messiaen est au piano, aux côtés de la soprano Marcelle Bunlet, pour assurer la création de ses Poèmes pour Mi, une œuvre dont il réalise une version pour soprano et orchestre à la même époque. Le concert se déroule à la Schola Cantorum, un lieu qu’il connaît bien puisqu’il y enseigne l’improvisation à l’orgue depuis trois ans. Sa carrière d’enseignant débutée en 1934, Messiaen va la poursuivre au Conservatoire de Paris en 1941 en tant que professeur d’harmonie. C’est à l’automne 1944 que Pierre Boulez est admis dans sa classe. Quand il en sort en juin 1945, son premier prix d’harmonie en poche, il a 20 ans.


Tout procède toujours, chez Pierre Boulez, de ce que j’appellerais le principe de fulgurance. Sa relation à son maître n’y échappe pas. Fulgurance d’un choc musical survenu fin 43 à l’écoute des sonorités jusqu’alors inouïes du Thème et variations pour violon et piano de Messiaen (1932). Fulgurance d’une décision qui s’impose à lui et que rien ni personne n’a pu contrarier, celle de suivre son enseignement au Conservatoire de Paris. Fulgurance d’un apprentissage-éclair où Boulez forge les bases de son identité musicale en posant les fondements essentiels de sa vision de la modernité, du geste de la composition et implicitement de ses futurs choix esthétiques d’interprète. Fulgurance enfin de la certitude que toute réelle construction de soi engage un travail éminemment personnel, jusqu’à en cultiver la forme la plus radicale en ce qui le concerne : l’autodidactisme. On imagine bien qu’un tel tempérament se résigne difficilement à vivre dans la vénération inconditionnelle d’un maître, aussi génial soit-il.


On peut se demander ce que pensait Messiaen des invectives qu’écrivait son ancien élève en 1948 quand il s’insurgeait, toutes griffes dehors, contre l’indigence d’un phénomène rythmique qu’il jugeait sinon exsangue, du moins totalement en panne à l’époque, ou osait avec tant d'aplomb disqualifier sa démarche de composition en l’accusant de juxtaposer, faute de composer. (Propositions, article de Boulez in Polyphonie) On imagine que derrière l’exaspération rageuse du jeune Boulez, Messiaen a su déceler une soif d’absolu débordante, son intransigeance, l’ardeur dévorante de son génie et l’audace sans commune mesure d’un être capable d’assurer le renouveau d’un paysage musical plutôt mal en point, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. On sait comment Boulez a participé à ce renouveau : comme fondateur d’institution, théoricien, pédagogue, homme de communication et, évidemment, comme compositeur et chef d’orchestre. Rappelons qu’il a créé de Messiaen les Couleurs de la cité céleste (octobre 1964), les Sept Haïkaï (octobre 1963) et assuré la création parisienne d’Et exspecto resurrectionem mortuorum dans le cadre des concerts du Domaine musical en janvier 1966. Depuis, Pierre Boulez n’a cessé de rendre hommage à Messiaen, au fil de ses concerts innombrables et de ses enregistrements.


Aujourd’hui, à bientôt 85 ans - il les fêtera le 26 mars prochain-, quel regard porte-t-il sur la modernité de son ancien maître et comment la voit-il s’inscrire au sein des courants d’influence qui l’ont guidé au fil de son évolution ? « A vrai dire, la ˝modernité˝ de Messiaen ne m’a jamais vraiment posé problème ; elle m’a accompagné tout au long de mon existence musicale. J’en ai d’abord subi le choc, j’en ai appris beaucoup de leçons, j’y ai trouvé nombre de modèles, suscitant en moi une réflexion soutenue. Je m’en suis rapproché, j’ai dialogué avec elle, puis je m’en suis éloigné pour la regarder finalement comme une trajectoire prise dans l’immobilité de l’histoire. »

VÉRONIQUE PUCHALA

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