© Bernd Uhlig
Friday 15 March 2013
Perpetuum mobile
Le Ring à l'Opéra Bastille

En 2010 et 2011, Günter Krämer a conçu la première Tétralogie montée à l’Opéra Bastille. Celle-ci est reprise à présent sur cinq mois. Pas question de bilan pour ce metteur en scène toujours en mouvement et s’interrogeant sans cesse sur une oeuvre aux sens multiples et contradictoires. Entretien.

 

Monter le Ring est un projet de longue haleine : celui de l’Opéra de Paris s’étend sur presque trois ans, d’abord créé entre 2010 et 2011, puis repris dans la seule saison 2013, celle du bicentenaire Wagner, et finalement présenté en juin 2013 sous forme de cycle, au cours de quatre soirées consécutives, comme le concevait le compositeur. Est-ce que cette vaste temporalité a influencé votre manière de travailler ?

Günter Krämer : Cette temporalité que vous appelez vaste n’est pas de trop pour un tel monument. Concrètement, le temps file à toute vitesse, on est pris dans un perpetuum mobile, celui de l’action et du travail : c’est de l’artisanat, de la fabrication au meilleur sens du terme. Il faut réagir vite, trouver les moyens de réaliser l’idée, adapter, improviser, bricoler, être concret, aborder de front ou contourner les difficultés. C’est cela, la vie du théâtre et, a fortiori, celle de l’opéra où les contraintes matérielles sont énormes. En réalité, le temps de l’aventure est encore beaucoup plus long. Car la période de gestation, de réflexion, de recherche, la plongée dans l’univers de La Tétralogie, cela se fait évidemment très en amont. Un long travail d’abord solitaire, puis en équipe. Mais, contrairement au théâtre où l’on peut se permettre de laisser venir l’idée au rythme des répétitions, à l’opéra l’idée doit être présente et forte avant de commencer. Ensuite, on n’a plus le temps de chercher.

 

Entre 2010 et aujourd’hui, avez-vous modifié des choses dans votre mise en scène ?

Günter Krämer : Pas fondamentalement, et lorsque je l’ai fait, c’était le plus souvent pour des raisons techniques. Par exemple, j’ai dû revoir le moment du « Feuerzauber » lorsque, sur les ordres de Wotan, Loge entoure de feu le rocher de Brünnhilde, à la fin de La Walkyrie, il a fallu adapter la technique et l’esthétique aux représentations en cycle. Mais L’Or du Rhin, Siegfried et Le Crépuscule des dieux ne bougent quasiment pas, et j’ai pu confier la reprise à mes assistants, des collaborateurs exceptionnels. En revanche, je reprends moi-même La Walkyrie, essentiellement en raison d’un changement de distribution : Siegmund et Sieglinde, le couple le plus juvénile de l’histoire de l’opéra, sont interprétés cette année par des artistes plus mûrs. Ce sera magnifique vocalement et leur expérience scénique est de grande valeur, mais je suis obligé de concevoir autrement les deux jumeaux. L’avantage, c’est qu’avec eux, je peux aller plus loin dans l’idée d’une anarchie de l’amour.


Revenons à cette période de recherche, de conception en amont des répétitions. Quand et comment débute-t-elle ?

Günter Krämer : C’est difficile à dire, Le Ring vous accompagne toute une vie. Mais la conception elle-même a commencé il y a une vingtaine d’années. J’ai monté La Tétralogie à Hambourg en 1992-1993. Mon idée théâtrale, qui a été la matrice de tout le reste, était la suivante : comment faire surgir des formes et des situations à partir d’un espace vide ? Car c’est exactement ce qui se passe déjà dans la musique : le prélude de L’Or du Rhin, c’est une naissance ex nihilo. Cela ne veut pas dire opter pour l’abstraction ou le minimalisme mais plutôt prendre acte de la nécessité de commencer par un univers très indéterminé, une organisation minimale du monde. Et peu à peu, au cours de l’oeuvre, le monde devient toujours plus complexe et la mise en scène doit accompagner cette complexification. À partir d’un monde au fond très grec où des dieux jouent, parient et rusent, on aboutit finalement au drame d’une femme trompée, ancienne déesse réduite au statut de petite-bourgeoise. Tout est devenu beaucoup plus « technique » : socialisé, politisé, moralisé. C’est cela aussi, l’avènement du règne des hommes.

 

Est-ce le destin de Brünnhilde qui est pour vous le nerf de tout le Ring ?

Günter Krämer : D’une certaine manière, oui, mais pas seulement : le destin de Brünnhilde, c’est la destruction progressive de l’idéal d’une jeune fille pure qui paie de sa vie cet effondrement. Mais cela ne concerne pas qu’elle seule ; plus généralement, c’est l’histoire de la chute de l’Idéal. Cela veut dire aussi : l’échec de la beauté et de la grandeur. Le monde devient toujours plus petit. Le Crépuscule des dieux, c’est le plus racorni, le plus mesquin, le plus petit-bourgeois des univers. Cette déchéance (cette antithèse du grandiose qu’est « Le Crépuscule ») est une vision difficile à accepter pour les Français, en tout cas pour les Parisiens, comme j’ai pu le remarquer. C’est presque un sacrilège. Leur héritage culturel est celui d’une sorte de continuité fantasmatique de la grandeur, du sens et du désir de grandeur à tout prix, même dans la chute. Nous autres Allemands, nous sommes habitués à ce monde d’après la chute. Après l’effondrement radical de 1945, la grandeur n’est évidemment plus une idée pensable pour nous. Mais il y a eu une autre chute, plus discrète, celle qui nous a plongés dans un monde petit-bourgeois et mercantile, dans la petite politique.


Que dénoncez-vous : la grandeur ou la petitesse ?

Günter Krämer : L’une et l’autre, ou plus exactement, l’échec dans la relève de la grandeur : la grandeur est devenue impossible, mais nous le payons d’une petitesse épouvantable. Par exemple, Chéreau, dans sa mise en scène légendaire du Ring, a été un révolutionnaire absolument décisif : il a montré le piège bourgeois du monde politique et social de La Tétralogie. Mais ce qu’il a montré, c’est encore la grande bourgeoisie décadente du xixe siècle. Il ne s’est pas dépris de la fascination esthétique pour la grandeur, pour la beauté crépusculaire de la décadence, quelque chose qui est encore très viscontien. C’est absolument admirable, mais je ne pouvais pas, je ne pouvais plus faire cela, et peut-être d’autant moins comme Allemand. Et puis il faut regarder le monde tel qu’il est : tout est devenu « petit ». Il faut les voir, les politiques à Bruxelles, négocier le bout de lard avec leurs sourires de petits-bourgeois repus. C’est de la petite politique, c’est pour cela que les affaires privées et sexuelles s’y mêlent si facilement, la politique « people » de l’ère Sarkozy, on voit bien comment ça marche. Eh bien, tout cela est dans Le Crépuscule des dieux. C’est d’un mesquin épouvantable !

 

Cela veut -il dire faire le choix de la laideur ?

Günter Krämer : Le problème, ce n’est pas la laideur, c’est le « ridicule ». Le côté mesquin, miteux dans lequel tombe toujours finalement l’idéal de grandeur quand il veut se réaliser. Il ne s’agit plus de montrer la beauté de la destruction, mais de montrer la destruction de la beauté elle-même, l’impossibilité de se tenir sur les cimes du grandiose wagnérien : échec dont Wagner a fait l’expérience lui-même. En montant son Ring à Bayreuth, il a caché l’orchestre ; mais finalement, il aurait bien volontiers caché la scène aussi, tellement tout ce grandiose devenait ridicule une fois traduit concrètement !

 

Travaillez -vous donc au démantèlement de l’illusion théâtrale ?

Günter Krämer : Dans ce cas précis, oui, absolument. C’est à cela que m’a servi l’utilisation de la vidéo. C’est la première fois que je l’emploie, en principe je n’aime pas ce procédé. La vidéo est une banalisation. Or ici, c’est exactement ce que je voulais obtenir. Mais pour que ce soit possible, il ne faut pas reconduire avec elle le registre de l’illusion (donner l’illusion de l’eau, du feu, etc. Cela, on l’a vu mille fois. C’est sans doute très beau, mais c’est toujours faire confiance à l’illusion). Il fallait au contraire introduire sur scène ce médium pour ce qu’il est : le virtuel comme mode mercantile de l’illusion. C’est l’enjeu du « Game over ! » projeté sur écran à la fin du « Crépuscule ». J’ai beaucoup hésité, j’en nourrissais l’envie depuis le tout début, puis je l’ai enlevé, et je le remettrai. L’effondrement moderne de la beauté ludique de l’art doit absolument se trahir et montrer sa véritable nature : un misérable jeu vidéo.

 

Le jeu vidéo comme version moderne et pervertie des anciens idéaux héroïques ?

Günter Krämer : Si vous voulez. Longtemps, les mises en scène modernes ont dénoncé les idéaux héroïques en montrant l’abjection réelle de la guerre et de la tyrannie. On a vu monter sur scène des officiers nazis, l’Armée rouge, des talibans ou que sais-je encore. Mais la modernité, ce n’est pas montrer la guerre : le risque est toujours présent de faire de la guerre elle-même quelque chose de grand et d’héroïque, avec des bons et des méchants. Toujours, il faut lutter contre les séductions du grandiose.

 

Mais n’êtes-vous pas séduit par le grandiose wagnérien ?

Günter Krämer : Évidemment, c’est inévitable ! On ne se met pas sur les épaules vingt heures de Tétralogie si l’on n’est pas fasciné par ce grandiose-là. Mais il faut l’interroger, le rendre « suspect ». Il ne faut pas faire le malin, tout cela n’est plus possible. Je prendrai un exemple : voyez la célèbre Chevauchée des walkyries : c’est martial, grandiose jusqu’à l’ivresse. Mais j’ai cherché (dans les indications que donne Wagner lui-même) à comprendre froidement ce qui se passe exactement à ce moment-là : ces bonnes walkyries recyclent les héros morts pour poursuivre le combat. En les montrant en infirmières en train de laver des cadavres, évidemment j’exagère. Mais c’est de cela qu’il s’agit, il ne faut pas se laisser impressionner par le grandiose histrionique de Wagner : cette chevauchée est une industrie de recyclage. Autre exemple : la Marche funèbre de Siegfried qui est d’une beauté à couper le souffle. Mais vous savez, pour un Allemand, c’est une musique impossible : c’est ce morceau que diffusaient les nazis à la radio quand ils avaient perdu une bataille, médium aussi virtuel qu’efficace d’une propagande abjecte. Je veux, je dois montrer sur la scène que je suis séduit et fasciné mais que je résiste, qu’il n’y a pas moyen de faire autrement que de résister à cet abîme grandiose.

 

La petitesse du monde vous rend-elle amer ?

Günter Krämer : Non. Le fait est qu’il n’y a plus rien de grand qui puisse nous ébranler aujourd’hui. Et c’est sans doute tant mieux ! Je ne suis pas un nostalgique des sursauts héroïques et des exaltations sublimes. Mais il faut voir ce qui est. Ce qui est certain, c’est qu’en vingt ans, depuis mon Ring de Hambourg, l’ironie et le sarcasme ont beaucoup augmenté chez moi. À l’époque, je croyais encore qu’on pouvait être ébranlé par la grandeur. Je suis beaucoup plus conscient du ridicule fondamental qu’il y a dans tout passage à la scène. Encore une fois, Wagner lui-même le savait. Alors moi, cela me fait beaucoup rire – même si parfois je ris jaune. Mais les conditions matérielles (et je veux dire, celles de la scène mais aussi celles du monde où nous vivons) nous contraignent à en prendre acte.

 

Et vous monteriez volontiers un troisième ring dans le futur ?

Günter Krämer : Oui, pourquoi pas ? Je ne dirais pas que j’en meurs d’envie, mais c’est le métier, je ne refuserais pas ! Le travail sur cette oeuvre est infini, cela ne serait pas un problème. D’un point de vue purement hypothétique, cela m’intéresserait de voir comment j’ai évolué avec le temps. Entre la production de Hambourg et aujourd’hui, j’ai pu constater par quelles transformations je suis passé en vingt ans. C’est un luxe incroyable de pouvoir consacrer vingt heures de spectacle à apprendre cela de soi-même.

 

Et aujourd’hui , qu’avez -vous appris de vous-même : êtes-vous pessimiste ?

Günter Krämer : Je me sauve par la joie. Le pessimisme ne sied pas à un homme de mon âge.

 

Propos recueillis et traduits de l’allemand par Dorian Astor*

Retrouvez cet article dans En scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris

 

*Dorian Astor, normalien, est germaniste, philosophe et musicologue. Chez Gallimard, il est notamment l’auteur de Lou Andreas-Salomé (2008) et de Friedrich Nietzsche (2011) et co-auteur de Opéra-ci, Opéra-là (2009). Spécialiste de Nietzsche, il commente, traduit et édite l’oeuvre du philosophe.

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