Wednesday 6 June 2012
À lire / Michael Volle
Portrait du baryton en coureur de fond

Loin des paillettes et de la surexposition mercantile, Michael Volle passe d’un rôle à l’autre avec une curiosité et un esprit d’aventure qui forcent l’admiration. Ce baryton – dont les apparitions sur les scènes françaises sont aussi rares qu’inoubliables – endosse le rôle du farouche Mandryka dans l’opéra de Strauss, à l'affiche de l'Opéra Bastille, du 14 juin au 10 juillet 2012. Portrait.

 

 

 

Les barytons n’ont pas les carrières de leurs collègues ténors ou sopranos ; les barytons d’école et de répertoire essentiellement allemands encore moins ! Chanteur « central » par hypothèse, il n’a pas de contre-ut pour faire frémir les salles. Et si un sol aigu, voire, chez certains, un la, relèvent d’un même exploit physiologique, l’effet sur l’auditeur n’est pas le même. Michael Volle, lui, a su faire de cette moindre exposition médiatique un atout. Resté – volontairement – loin des paillettes du marketing, il ne s’est autorisé que de rares enregistrements toujours choisis. C’est bien ce dont les mélomanes lui savent gré !

 

Peu de chanteurs ont autant que lui écumé les répertoires les plus différents, osant passer de Tamerlano de Haendel et les Passions de Bach (son enregistrement de la « Saint Jean » avec Philippe Herreweghe en témoigne) à Schreker (Die Getzeichneten), Pfitzner (Palestrina) ou encore Henze (Les Bassarides) ! Les amateurs ont tôt fait de reconnaître en lui un maître, un de ces artistes pour qui le chant est un artisanat fait de patience et d’ascèse. Qui, en effet, parmi ses contemporains, peut se targuer d’avoir incarné Jochanaan (Salomé), Barak (La Femme sans ombre) et l’écrasant Mandryka (Arabella) de Richard Strauss, Hans Sachs des Maîtres chanteurs de Nuremberg, Amfortas (Parsifal) ou encore Wotan et son double, le Wanderer, rôles dont on sait les exigences crucifiantes, tout en gardant, à quelque cinquante ans, la « morbidezza » du Comte Almaviva des Noces de Figaro et de Don Giovanni de Mozart, et le souffle si particulier que nécessite un Liederabend ?

 

Un des secrets de cette santé phénoménale, outre cette stature que l’on associe (injustement) aux gabarits wagnériens, est sans doute à chercher du côté de ses passages par des maisons telles que Francfort, Zurich ou Munich. C’est là, dans le relatif cocon de l’esprit de troupe inhérent à ces institutions, qu’il a pris le temps de monter son répertoire, de le roder, sans user prématurément son organe et ses moyens qui, fussent-ils colossaux, auraient assurément pâti d’une exposition médiatique plus précoce et désordonnée. Son esprit d’aventure n’a certainement pas peu joué dans cette jouvence : quand on prend chaque année le temps d’apprendre de nouveaux rôles, et aussi divers que Ford (Falstaff) et Morone (Palestrina), Onéguine et Wozzeck, Kurwenal et Golaud, Roland (Fierrabras) et Amonasro, la voix ne risque point la sclérose que l’on rencontre fatalement à n’enchaîner toujours que les trois ou quatre mêmes rôles…

 

La France n’a pas si souvent eu l’occasion d’entendre ce grand chanteur ; par chance, ce fut toujours pour des soirées mémorables : le Don Giovanni d’Achim Freyer à Strasbourg a marqué les esprits au même titre que son rare doublé Veuve joyeuse-Lohengrin à l’Opéra de Paris durant la même saison 1998-1999. Dans le Lied allemand, Montpellier vient de se laisser enchanter à son Knaben Wunderhorn de Mahler, où il a réussi l’exploit de tenir à lui tout seul le cycle prévu pour Gabriele Scherrer et lui-même, celle-ci ayant dû déclarer forfait suite à un refroidissement. La qualité unique de cette incarnation s’est doublée de la stupeur du public face à un tel exploit… Un maître-chanteur, disions-nous. Pourvu que ce ne soit pas l’un des derniers.

 

 Jean-Jacques Groleau*

Retrouvez cet article dans

En Scène ! Le journal de l'Opéra national de Paris

 

* Agrégé de Lettres classiques, ancien collaborateur à Diapason, Classica et Opéramag, Jean-Jeacques Groleau est aujourd'hui directeur de l'administration artistique à l'Opéra Orchestre national de Montpellier Languedoc Roussillon. 

PreviousNext