Friday 17 May 2013
Le monde selon Alberich
entretien avec Peter Sidhom

Une ombre passe sur le chant lumineux des filles du Rhin : Alberich entre en scène. Son avidité, son désir déréglé de pouvoir et de domination précipiteront le monde dans l’abîme. Pourtant, le nain maléfique et voué au malheur ne cesse de nous fasciner. Wagner lui-même ne cachait pas sa sympathie pour ce personnage « humain, trop humain », dont la malédiction pèse sur le Ring. Entretien avec un expert ès Alberich...(photo : Peter Sidhom dans l'Or du Rhin © Elisa Haberer/OnP)


Alberich - « l'Albe des Ténèbres » - est l'un des personnages les plus sombres de la mythologie wagnérienne. Quels sont les points d'accroche qui vous ont permis de l'apprivoiser ?

Peter Sidhom : En tant qu'interprète, j'essaie de dépasser l'univocité du personnage. J'évite de le considérer comme absolument maléfique. Je recherche l'empathie. J'essaie de comprendre ses motivations. Au début de L'Or du Rhin, j'imagine que, pour la première fois, il monte à la surface de la Terre pour voir le monde, lui qui n'a connu jusqu'alors que les brumes du Nibelheim. Encore tout innocent, il aperçoit ces trois merveilleuses créatures qui ne cessent de le railler. Parce qu'il ignore tout des jeux de l'amour, lui prend ce badinage très au sérieux. Il souffre, et la tristesse fait place à la colère : une colère suffisamment noire pour qu'il renonce à jamais à l'amour au profit du pouvoir. C'est ce rejet de l'amour - et la souffrance qu'il exprime - qui me touchent. Si, par la suite, le fil du drame le délaisse pour se centrer sur le personnage de Wotan et ses contradictions, l'ombre d'Alberich continue de planer sur le Ring...

 

Justement, Alberich n'est-il pas l'ombre de Wotan ? ces deux personnages - volonté de puissance et renoncement - ne représentent-ils pas les deux visages d'un même homme ?

Peter Sidhom : Si, et cette dualité est particulièrement visible dans Siegfried, lors de leur entrevue. À un Wotan qui a laissé le passé derrière lui et s'avance désormais sous les traits d'un voyageur sans nom s'oppose un Alberich incapable d'évoluer, de dépasser la perte de l'anneau (« Comme il te serait facile de me dérober encore une fois l'anneau ! »). Souvent, les metteurs en scène choisissent de souligner cette complémentarité. J'ai participé à des productions dans lesquelles Alberich - comme Wotan - était borgne, ou s'arrachait lui-même un oeil lorsqu'on lui reprenait l'anneau. Si notre mise en scène choisit de ne pas trop s'appesantir sur ce thème du miroir, il m'inspire néanmoins lorsque je me retrouve face à Wotan, parce que cette idée me paraît essentielle : le dieu des dieux reconnaît dans Alberich son propre désir de pouvoir.

 

Cosima raconte qu'un jour où Wagner visitait les docks de Londres, devant le tableau fourmillant et brumeux que lui tendait la société industrielle, le compositeur déclara que le rêve d'Alberich avait fini par se réaliser. Au fond , si le personnage d'Alberich nous fascine tant, n'est-ce pas par ce qu'à travers lui - sa soif de posséder le visage violent du capitalisme qu'il incarne - nous entrevoyons un monde à venir qui est le nôtre ?

Peter Sidhom : C'est juste, et à cela j'ajouterais qu'il manque à Alberich un peu d'intelligence pour devenir un véritable tyran : il tyrannise les Nibelungen, clame à la face des dieux que le monde se prosternera à ses pieds, mais je ne peux m'ôter de l'idée qu'il agit sans vraiment savoir quoi faire du pouvoir qu'il s'est arrogé. D'ailleurs, il se laisse piéger bien facilement par Wotan et par Loge. Sa soif de pouvoir n'a d'égale que son empressement à se perdre : il y a également quelque chose de moderne dans ce portrait d'un roi sans divertissement.

 

Comment appréhendez-vous le personnage sur le plan vocal ?

Peter Sidhom : On entend beaucoup d'Alberich qui sont davantage basses que barytons. Pour ma part, ma voix n'est pas si sombre. J'ai débuté ma carrière par le répertoire italien et quand on m'a proposé d'aborder Wagner, j'ai longuement hésité : j'avais entendu certains chanteurs crier ces rôles, et je ne souhaitais pas suivre cette voie. En lisant les notes qu'a laissées Wagner, je me suis rendu compte qu'il souhaitait certes des voix puissantes, mais aussi du legato, du bel canto... Alors j'ai pensé que c'est ce que j'essaierais d'apporter. Dans la troisième scène de L'Or du Rhin, lorsqu'il parle avec Wotan et Loge, Alberich les apostrophe en ces termes : « Vous qui vivez là-haut dans le doux souffle des cieux, riez, aimez : ma poigne d'or vous prendra tous, vous, les dieux ! » Puis il songe à ce qu'il a sacrifié pour obtenir le pouvoir. S'ensuit un chant d'une grande douceur, un moment presque italien...

 

Le propre d'Alberich n'est-il pas justement d'essayer de s'élever désespérément vers la beauté de ce chant tout en restant prisonnier de la terre ?

Peter Sidhom : Si. Pour interpréter ce rôle, il faut parfois avoir le courage d'assumer une certaine forme de laideur - bien sûr, on doit toujours rester musical - mais trouver des moments où l'on peut vraiment laisser s'exprimer l'émotion. Et si cette émotion exige de moi que je crie ou que je produise un son vraiment affreux, alors je dois le faire. Ce sont des rôles où il faut accepter que le dramatique prenne parfois le pas sur le chant.

 

Quels sont les grands interprètes qui vous accompagnent ?

Peter Sidhom : Il y a un peu plus de vingt ans, lorsque j’ai chanté Donner dans mon premier Ring, à Londres, j’ai eu la chance d’avoir pour partenaire le grand Ekkehard Wlaschiha. Son interprétation d’Alberich me sidérait. Il prenait des risques énormes, ne reculant ni devant cette laideur dont je viens de parler ni devant le grotesque. C’était un comédien accompli, bondissant, effrayant, physiquement habité par la folie de son personnage. J’ai beaucoup appris en l’observant. À la fin des représentations, comme je lui faisais part de mon admiration, il m’a affirmé que - d’ici une dizaine d’années - je chanterais moi-même Alberich. Je me souviens encore de l’espoir et de la confiance que j’avais éprouvés, à l’idée qu’un chanteur de cette stature ait perçu dans ma jeune voix l’ombre d’Alberich…


Propos recueillis par Simon Hatab
Retrouvez cet article dans En scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris

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