Sébastien Mathé / OnP
Monday 1 April 2013
L'âme danse
Troisième Symphonie de Mahler par le Ballet de l'Opéra

Alors que le Ballet de l'Opéra reprend La Troisième Symphonie de Gustav Mahler, à l'affiche de l'Opéra Bastille du 9 avril au 12 mai 2013, John Neumeier revient sur ce que cette "musique animée " lui a inspiré : un drame chorégraphique, une histoire poétique née des images et des émotions que le compositeur laisse percevoir à travers une œuvre monumentale et d'une profondeur déchirante. Entretien.

 

Vous avez chorégraphié la plupart des symphonies de Mahler. Comment expliquez-vous votre lien avec cette musique ? Qu'est-ce qui vous touche le plus en elle ?

John Neumeier : Ce qui me fascine, c’est quand la musique représente notre époque. Mes chorégraphies ont toujours un point de départ émotionnel. Elles émanent d’abord d’un sentiment qui conduit à la description de quelques scènes et qui prend progressivement corps pour constituer une histoire. Dans la musique de Mahler, j’entends très distinctement une situation contemporaine précise, par exemple quand il compose un ländler, une valse ou une marche. Cela me permet de me rattacher à une « vraie réalité ». Et soudain, il prête à ce passage uneélévation nouvelle, une forme qui m’emporte irrésistiblement et suscite un mouvement dans ma sensibilité, sans réflexion de ma part. On ne peut pas parler de musique abstraite chez Mahler. Il la désigne lui-même comme une « musique animée ». Par sa musique, il nous entraîne dans des domaines qui plongent au plus profond de nous-mêmes. Il lui arrive de commencer par nous séduire par des banalités (valses, ländler, marches, etc.) qui nous plaisent, mais il en fait des ponts permettant d’accéder à un niveau métaphysique. Voilà ce qui me fascine chez Mahler.

 

La Troisième Symphonie de Mahler est l'une des plus grandes œuvres, une des plus puissantes aussi. Sa monumentalité vous a-t-elle intéressé ? Était-ce une forme de défi pour la danse ?

John Neumeier : J’ai pris la décision audacieuse de chorégraphier l’intégralité de la symphonie. La nature contrastée de la musique de Mahler a facilité ma décision. Mais c’est l’approche émotionnelle qui est restée déterminante pour moi. Ma chorégraphie est née de mon amour pour cette musique. Elle résulte du désir de traduire en mouvements les émotions et les sentiments du monde sonore intérieur de Mahler. Si le premier mouvement de la Troisième Symphonie a pour thème la libération, les cinq mouvements suivants abordent sa conséquence : la liberté et la réalisation d’une utopie. En l’occurrence, le bond de la libération à la liberté ne représente qu’une expansion au sens large. Pour Mahler, la Troisième Symphonie est « un poème symphonique qui englobe dans une intensification progressive toutes les étapes du développement. » Il écrit ailleurs : « Cela débute par la nature inanimée pour s’intensifier jusqu’à l’amour de Dieu. » Dans le premier mouvement, Mahler évoque « la pierre insensible, immobile, simplement élémentaire (des forces de la nature) », et prête ainsi expression à un matériau certes inanimé, mais pourtant omniprésent. Au bord de l’Attersee dans le Salzkammergut (il composait en quelque sorte entre eau et pierre), Mahler parle des « bruits de la nature », d’un arrachement progressif de la vie, de l’affranchissement de la matière. Personnellement, je désigne ce mouvement par « Hier ». Voici ce qu’on peut lire dans la brochure de programme : « Il se produit des vibrations, éléments de l’agression de cette terre. L’homme ne peut plus se détacher de la terre. » Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La chorégraphie du premier mouvement recourt exclusivement à des danseurs hommes, reflets des premiers êtres humains de la terre, les successeurs d’Adam. L’homme est fait de terre, il est formé en quelque sorte d’un bloc, d’une croûte terrestre en explosion et cherche par la suite à se détacher de cet assujettissement. Il est soumis aux vibrations qui l’entraînent vers la guerre et la destruction. Ce qui exige des forces antagonistes que je perçois dans ce qu’on appelle les sons de l’Anima. Ce sont les premiers signes de l’apparition d’une âme émanant des éléments, qui s’amplifie avec une subtilité croissante au fil de l’œuvre.

 

Le texte de Nietzsche choisi par Mahler a-t-il influencé votre chorégraphie ? Il parle de bonheur, de joie et de souffrance. Avez-vous cherché à retrouver ces deux oppositions de la sensibilité ? Diriez-vous qu'il s'agit d'une danse de l'âme ?

John Neumeier : Il est difficile de dire de quoi il s’agit. C’est tellement personnel. Je compare ça à un sculpteur qui a une pierre et y trouve une telle inspiration qu’il commence à la tailler. Et voilà que subitement, la structure et la qualité de la nature de cette pierre se révèlent à lui et qu’une statue voit le jour - c’est ainsi que cette musique a donné naissance à un drame chorégraphique. Je n’ai jamais eu l’intention d’esquisser une histoire et de la raconter sous forme d’un ballet sur la musique de Mahler. Sa musique nous séduit, elle nousémeut, elle vient tout près de nous, trop près même dans les marches ou les valses et, d’un coup, nous sommes pris et elle nous entraîne dans une tout autre direction. Je trouve cette surprise émotionnelle particulièrement stimulante.

 

Ce ballet est un ballet abstrait. Avez-vous cherché, à travers lui, à représenter l'éternité dont parle Nietzsche dans son texte ?

John Neumeier : Pour commencer, aucun de mes ballets n’est abstrait. Un ballet ne peut pas être abstrait dans la mesure où il met en scène un ou plusieurs êtres humains. Il en résulte toujours, tout à fait spontanément, une relation entre les êtres. Je ne considère pas mon ballet sur la Troisième Symphonie de Mahler comme une œuvre abstraite. Pour moi, c’est une œuvre qui possède une action impossible à raconter. Elle n’en possède pas moins une action, purement humaine en l’occurrence. Dans un premier temps, j’ai donné des titres aux mouvements – pas ceux de Mahler, à l’exception du dernier mouvement « Ce que l’amour me dit », parce qu’il est impossible d’en trouver de meilleur -, je leur ai au contraire attribué des titres généraux, « Automne » par exemple, au lieu de « Ce que les animaux me disent ». Ensuite, je n’ai plus rien dit. Le programme ne contient que cela : « Mon ballet a pour thème la musique de Gustav Mahler. J’ai traduit en images corporelles les idées subjectives que m’a inspirées l’écoute de la musique. » Voilà tout. Dans un ballet sur une telle musique, le fait que les deux arts – la musique et la danse – soient des arts ouverts est déterminant ; ils autorisent une profusion d’associations. Je porte en moi des histoires poétiques que je ne peux pas raconter par des mots mais uniquement à travers la poésie de la danse. Tant qu’on trouve dans la musique la liberté de se représenter involontairement des images, cette liberté doit également exister au ballet.

 

La chorégraphie fait alterner soli et ensembles. Cette division vous a-t-elle été imposée par la musique ? Pourriez-vous nous dire quelques mots sur la structure du ballet ?

John Neumeier :Avec la Troisième Symphoniede Gustav Mahler, j’ai cherché à élaborer une nouvelle dramaturgie pour la danse. Cela signifiait, en premier lieu, l’utilisation d’une œuvre symphonique pour la chorégraphie. J’avais l’intention de façonner l’action exclusivement à partir de la musique. Cela s’est évidemment fait de façon subjective, en fonction de la réaction du chorégraphe à la musique et de la nature des conflits, des relations et des figures qu’il entend dans la musique. Je me suis laissé inspirer par la structure musicale. Ce qui ne veut pas dire que je l’ai suivie formellement. Les inventions du chorégraphe ne doivent pas suivre la musique en parallèle, la reproduire note par note. Il existe des chorégraphies dont les mouvements sont complètement différents de ceux qu’établit la musique et le dialogue entre ce qui se passe et ce que j’entends fait naître une tension. De cette tension surgit une chorégraphie qui s’affirmera comme une œuvre nouvelle et qui ne sera pas seulement symphonie, pas seulement danse. C’est ce qui justifie la réalisation d’une chorégraphie sur une symphonie de Mahler. Sa musique à elle seule n’a pas besoin de chorégraphie, mais une symphonie de Mahler plus un partenaire de dialogue intéressant, sous forme d’une chorégraphie, créent quelque chose de neuf. Je ne sais pas moi-même exactement comment je procède car le dernier saut dans la chorégraphie n’est pas rationnel, il est instinctif. Autrement dit, je me prépare, je connais la partition, je sais quand et pour qui Mahler l’a composée, ce qu’il a pensé, quel programme il lui a attribué avant peut-être de le rejeter, et ainsi de suite. Puis j’entre dans la salle de répétition et j’oublie tout. J’entends la musique et je me déplace sur elle. Comment je me déplace, je ne le sais pas à l’avance.

 

 

Propos recueillis par Christophe Ghristi

Traduit de l'allemand par Odile Demange

 Retrouvez l'intégralité de cet entretien dans En scène !

Le journal de l'Opéra national de Paris

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