Tuesday 11 June 2013
Illusions lunaires
Il Mondo della luna par l'Atelier Lyrique

Après L'Isola disabitata, l'Atelier Lyrique continue d'explorer le répertoire de Haydn avec Il Mondo della luna qui sera à l'affiche du MC93 Bobigny du 22 au 28 juin. Pour l'occasion, David Lescot signe sa deuxième mise en scène lyrique et transpose à l'opéra son théâtre iconoclaste...


L'une de vos sources d'inspiration pour mettre en scène Il mondo della luna a été le film italien Affreux, sales et méchants. Comment en êtes-vous venu a faire dialoguer le cinéma d'Ettore Scola avec l'opéra de Haydn ?

David Lescot : Quand je mets en scène une oeuvre du passé - ce qui est finalement assez rare puisque je monte souvent mes propres textes - j'ai besoin de trouver un ≪ relais ≫ entre l'oeuvre et notre époque. Dans le cas de Il Mondo della luna, il m'a semble que le film d'Ettore Scola - qui narre le quotidien haut en couleur d'une famille des années 70 dans un bidonville près de Rome - pouvait remplir cette fonction. La comédie italienne entretient un lien très fort a sa propre tradition : il y a un fil qui part du Moyen-Age, court à travers la Renaissance, relie Ruzzante à Dario Fo, et Goldoni - qui signe le livret de ≪ Il Mondo ≫ - à Ettore Scola. Chaque époque, chaque société produit son théâtre. Ici, dans les deux cas, il s'agit du théâtre produit par une société en crise, dans laquelle l'argent devient le centre de gravité des relations humaines. Dans Il Mondo della luna, le monde est mu par l'intérêt. Le sentiment se double d'une arrière-pensée : Clarice veut se marier car - de son propre aveu - le mariage permet d'occuper son époux et d'aller chercher son plaisir ailleurs... C'est une oeuvre noire, puissante et cynique.


Depuis Cyrano de Bergerac, il existe une tradition philosophique qui consiste à voir dans la lune un monde inversé, permettant - par des voies détournées - de porter un jugement critique sur notre société. La lune revêt-elle également cette fonction dans l'opéra de Haydn et dans votre mise en scène ?

David Lescot : Au début de l'opéra, le vieux Buonafede voit dans la lune un monde rêvé où se réaliseraient ses fantasmes - une belle caressant un vieillard, un mari battant sa femme. Plus tard, dans le monde lunaire fabriqué de toutes pièces pour le piéger, les maîtres deviennent valets, les valets deviennent empereurs et le mariage de sa fille qu'il refusait devient finalement possible. On retrouve donc dans l'opéra cette idée d'inversion : sur cette « lune » se joue une farce qui remet in fine le monde « à l'endroit ». Quant à ma mise en scène, elle s'articule elle-même autour d'un principe de renversement, de « récupération » : je situe l'action du premier acte sur une terrain vague - inspiré de l'univers cinématographique que je vous décrivais précédemment - puis, dans le deuxième acte, le monde lunaire merveilleux et factice est construit en réutilisant des éléments - déchets, détritus - qui figuraient sur le terrain vague de l'acte I. Jusqu'aux costumes très « dix-huitième » - crinolines, coiffes, collerettes - mais faits de sacs poubelle et de couvertures... Il y a donc bien un renversement, qui consiste à créer, à partir de matériaux de récupération, une lune de fortune, très baudelairienne.


Ce principe de récupération rappelle cette idée chère à Peter Brook : que le spectacle doit trouver en lui-même la possibilité de sa régénération... 

David Lescot : Oui, et dans le contexte de la crise actuelle, cette phrase prend une résonance toute particulière. Alors que les moyens se raréfient, que la société se durcit, ce sont les arts de la scène tout entiers qui doivent se régénérer de l'intérieur...


Il me semble que cette idée de « récupération » a également une résonance subversive, étant la négation de la « consommation », chère à notre société. Votre théâtre revêt souvent une dimension politique…

David Lescot : Dans mon théâtre, j'aborde souvent des questions qui ont trait à la finance, à l'économie. Lorsque j'ai écrit et mis en scène Le Système de Ponzi, sur le monde de la finance et les dérives de la spéculation financière, j'essayais de comprendre cette frénésie qui s'empare des cerveaux, cette société qui se jette elle-même à la poubelle sans que l'on sache très bien si les souscripteurs veulent gagner ou perdre... Pour moi, le théâtre est une manière d'aborder ces questions, d'observer, de critiquer, de dialoguer, de tourner autour de sa position, d'adopter le point de vue de l'adversaire aussi. Cela m'intéresse beaucoup. Le théâtre est un territoire de jeu, d'expérimentation des points de vue politiques. 


Vous faites depuis quelque temps vos débuts à l'opéra . Au théâtre, vous aimez travailler sur la corde raide : dans La Commission centrale de l'enfance, vous apparaissiez seul face au public, en teeshirt et en jean, avec pour unique partenaire une guitare sèche ; dans Le Système de Ponzi, votre scénographie reposait sur de simples tables en bois que vous moduliez à l'infini... Comment passez -vous de cette fascination du « près que rien » à cette « oeuvre totale » qu'est l'opéra ? 

David Lescot : Il y a beaucoup de points communs entre les formes les plus petites et les plus opulentes. À l'opéra, ce que j'aime beaucoup, c'est la dimension frontale, ce rapport direct entre la scène et la salle. Le public veut la musique, le chant, le visage et l'expression de l'interprète, l'émotion... Je peux jouer de cette relation privilégiée entre la scène et la salle. Dans Il Mondo della luna, les changements de décor ont lieu à vue. Tout le public devient complice de la mystification de Buonafede. Et malgré tout, il faut toujours que le public soit lui aussi trompé un peu : d'abord l'illusion, puis la désillusion. Rien ne me plaît plus que cet entre-deux... 



Propos recueillis par Simon Hatab

Retrouvez cet entretien dans En scène !

Le journal de l'Opéra national de Paris


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