Monday 22 October 2012
Histoire de cartes
La Fille du régiment à l'Opéra Bastille

La beauté et l'originalité des décors de La Fille du régiment - à l'affiche de l'Opéra Bastille jusqu'au 11 novembre - résident dans le matériau même qui les constitue : des cartes en relief. La scénographe Chantal Thomas nous explique comment lui est venue cette idée et quel sens elle revêt dans l'opéra de Donizetti.


« Les montagnes escarpées du Tyrol jouent un rôle dramatique essentiel dans La Fille régiment : elles forment un lieu mystérieux, où le danger peut surgir de toute part. De là m’est venue l’idée de recourir à des cartes topographiques avec courbes de niveaux – ces cartes en relief qui décrivent les régions montagneuses – pour construire ma scénographie. J’ai utilisé le matériau « papier » en le mettant en forme par pliage, par froissage, en le surdimensionnant pour faire apparaître les chanteurs comme de petites figurines de plomb posées sur ce paysage.  Je suggère par les plis et les coins du papier les reliefs montagneux du premier acte et le salon du château où décline cette vieille noblesse déchue du second acte. »


« Historiquement les cartes ont toujours été d'une importance vitale pour l'armée : elles étaient dessinées à partir des relevés effectués par les ingénieurs géographes militaires sur le théâtre d'opérations. C’est la raison pour laquelle elles portent en elles les idées de frontière, de guerre et de conquête. Dans l’Europe pacifiée, les cartes présentent aujourd’hui des contours relativement stables. En revanche, dans un monde en guerre, elles sont en perpétuel mouvement, oscillant au gré des tremblements de frontières. Au fond, toute carte est, par essence, une tentative de maîtriser l’espace et de s’approprier le monde. »


« Mais les cartes sont aussi une stylisation du réel et, en cela, appellent l’art. Pour créer la scénographie de La Fille du régiment, je me suis beaucoup inspirée de leur graphisme : de ces lignes, de ces typographies et de ces grands aplats de couleurs qui me faisaient beaucoup rêver... En tant que transposition du monde, une carte permet à l’imagination de voyager, de se projeter dans un pays poétique. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui, à l’ère d’Internet et du GPS, qui ont peu à peu rendu obsolètes les cartes de notre enfance, en nous permettant d’appréhender l’espace d’une façon qui laisse beaucoup moins de place à l’approximation. Les cartes sont devenues des objets un peu désuets, chargés de nostalgie. Elles font désormais partie d’un passé révolu, à notre époque où l’art de la guerre et les moyens de dominer le monde passent désormais par des moyens invisibles… »

 

Propos recueillis par Simon Hatab


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