© Christian Leiber / OnP
Friday 16 November 2012
Forsythe sur mesure
À l'affiche du 3 au 31 décembre 2012 au Palais Garnier

 

Programme fastueux que celui presenté par le ballet de l’opéra dans lequel trois oeuvres de William Forsythe dialoguent. Une nouvelle génération de solistes s’empare avec délice de ces pièces spécialement créées pour la compagnie.

 

De par son parcours, William Forsythe ne cesse d’intriguer ses contemporains. Ses débuts sous le signe du classique et du jazz, disciplines étudiées à l’Université de Jacksonville (Etats-Unis), puis son passage à l’École du Joffrey Ballet lui ouvrent la voie. Son ouverture d’esprit ne sera dès lors jamais prise en défaut. On peut dire que Bill Forsythe a, dès le départ, un pied dans le ballet classique et un autre dans la création contemporaine. Ainsi, le Joffrey Ballet – installé à Chicago – qu’il intègre en 1971 peut se targuer d’avoir à son répertoire La Table verte, pièce historique de Kurt Jooss, des ballets de Twyla Tharp ou Jirí Kylián, un Othello revu par Lar Lubovitch. Sans oublier Le Sacre du printemps reconstitué sous son impulsion. Pour le jeune William Forsythe qui y passe plusieurs mois c’est une chance inestimable de se confronter « aux mondes » de la danse. Et lorsqu’il gagne l’Europe pour signer au Ballet de Stuttgart, il est sans doute à tous égards armé. Marcia Haydée et John Cranko qui l’accueillent en Allemagne le poussent très vite à chorégraphier, décelant dans ce talent précoce des aptitudes certaines. L’histoire ne dit pas si William fut un danseur d’exception, elle retiendra plutôt quel créateur il va devenir ! Tout s’enchaîne assez rapidement à la fin des années 70.


Le nom de Forsythe est dans l’air, il prend la direction artistique en 1984 du Ballet de Francfort. Une vraie troupe de danseurs, des solistes aussi ; le terrain d’expérimentation de William Forsythe est bel et bien le ballet. Même s’il doit faire avec un public quelque peu réticent. Inspiré, le Ballet de l’Opéra de Paris, alors sous la direction de Rudolf Noureev, lui passe commande en 1983 d’une première création France / Dance. Quelques années plus tard, ce sera In the Middle, Somewhat Elevated. Un sommet dans une carrière que plus rien ne semble freiner.

 

Repris cette saison dans ce programme William Forsythe / Trisha Brown, « In the Middle » est une synthèse parfaite des recherches de l’Américain : sur le plateau, il semble faire feu de tout bois. Déconstruction du mouvement, virtuosité explosive, équilibre instable : In the Middle, Somewhat Elevated éblouit le monde. Au point d’être aujourd’hui une des chorégraphies les plus données du maître de par le monde. Mais le Ballet de l’Opéra de Paris, plus que tout autre, s’y glisse comme dans une seconde peau. Gainés dans des collants sombres, les danseurs parisiens s’y livrent des duels à coup de pas de deux et trios. Le ballet est sans cesse déroutant, que ce soit par le mouvement des interprètes qui quittent la scène, les éclairages qui oscillent entre ombre et lumière, la musique électronique de Thom Willems enfin. C’est bien simple, une seule vision de ce chef-d’oeuvre ne peut suffire pour en comprendre l’architecture, en saisir les infimes variations. Il fera école : et de Sylvie Guillem à Laurent Hilaire, d’Isabelle Guérin à Manuel Legris hier, d’Eleonora Abbagnato, Alive Renavand, Vincent Chaillet à Audric Bezard, en 2012, deux générations de solistes s’y sont frottées. Avec délice. L’abstraction selon William Forsythe est bel et bien un absolu de la danse. L’oeuvre va connaître une suite en quelque sorte. En effet l’année suivante, la pièce est reprise dans un programme plus large intitulé Impressing the Czar – dont elle constitue la seconde partie – le tout dansé par le Ballet de Francfort. On la verra d’ailleurs sur la scène du Théâtre du Châtelet à Paris. Après la dissolution du Ballet de Francfort, In the Middle, Somewhat Elevated vivra sa vie de par le monde. La retrouver en cette fin d’année au Palais Garnier, où elle a ses racines, est inestimable. D’Artifact – dont une version Artifact Suite est également au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris – à The Loss of Small Detail ou Limb’s Theorem, William Forsythe se fait plus que tout autre le chorégraphe des métamorphoses, endossant les habits d’un créateur protéiforme aussi habile dans le travail des éclairages que de la scénographie.

 

Pourtant en 1999, en revenant travailler pour et avec le Ballet de l’Opéra de Paris, à la demande de Brigitte Lefèvre sa directrice, William Forsythe propose une danse qui apparaît apaisée, virtuose certes mais comme débarrassée d’excès de théâtralité. L’homme qui aimait enrouler le mouvement du danseur sur lui-même dans ce qu’il appelle le « ghosting » (pour évoquer le terme de fantôme) signe avec Pas. / Parts une oeuvre singulière. Le travail des groupes par rapport aux individus, l’écho que semble jouer la partition chorégraphique d’un interprète en regard d’un autre, la reprise des gestes par intermittence détonnent : les pointes, les bras qui saturent l’espace, l’occupation du plateau sont d’une maîtrise rare. En vingt séquences, comme autant de ballets dans le ballet, la grammaire du classique s’offre une autre syntaxe. Un balletomane y sera à la fois en terrain familier et en terres inconnues. Sous nos yeux, l’inventivité du plus européen des créateurs d’Outre- Atlantique fait merveille. Une fois de plus, l’entente entre cet artiste, William Forsythe, et cette Compagnie historique, le Ballet de l’Opéra de Paris, semble parfaite. Jusqu’à ce final, précédé d’un faux cha-cha-cha décalé, qui voit la troupe – une quinzaine d’interprètes – défier une dernière fois la salle dans un jeu de regards. « Je ne peux pas séparer mes chorégraphies du travail de mes danseurs », nous déclara un jour le chorégraphe. En voyant – ou en revoyant – Pas. / Parts, on comprend la profondeur de cette déclaration d’intention. Qui est également une déclaration d’amour. Woundwork 1, créé la même année pour le Ballet de l’Opéra, tranche lui par son approche que l’on peut qualifier de minimaliste : réunissant un quatuor de danseurs, William Forsythe les met à l’épreuve dans un subtil dialogue entre le pas de deux et de… quatre. Pour le chorégraphe Forsythe, les principes restent les mêmes : et il peut donc les expérimenter avec une compagnie ou quatre danseurs. D’ailleurs, répondant à une question à propos de sa nouvelle entité chorégraphique, The Forsythe Company « réduite » à une vingtaine de danseurs, il affirme en toute franchise « travailler sur les mêmes principes qui sont les miens mais à une autre échelle. » Dans Woundwork 1, l’expérimentation n’est pas une fin en soi : c’est au contraire un point de départ pour défricher des espaces nouveaux. Bassin souvent plié en deux, « tricotage » des mouvements de pieds dans un rythme soutenu, fluidité des échanges entre interprètes, cette écriture s’affranchit de bien des fioritures et par là-même s’invente un futur permanent.

William Forsythe ose aujourd’hui des installations, des pièces ultra-contemporaines. Comme s’il était en recherches perpétuelles : plus simplement, il prolonge cet état de grâce qui en fait le créateur le plus charismatique de son époque. Cette soirée partagée, proposée par le Ballet de l’Opéra, ne dit pas autre chose : il n’est pas d’art majeur sans composer avec son passé et son avenir. À la danse, William Forsythe a encore beaucoup à donner.

 

 Philippe Noisette*

Retrouvez cet article dans En scène ! Le Journal de l'Opéra national de Paris


 

* Philippe Noisette est critique et auteur. Dernier livre paru : Danse Contemporaine Mode d'Emploi (Flammarion 2010).

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