Tuesday 30 April 2013
Entrez dans la transe
Entretien avec Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet

Invités pour une création avec le Ballet de l'Opéra, Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet livrent leur vision du boléro. Entourés d'une équipe au diapason, Marina Abramovicˇ, Riccardo Tisci et Urs Schönebaum, ils revisitent ce chef-d'oeuvre musical, entre déferlement d'énergie et élévation spirituelle. Le spectacle Béjart / Nijinski / Robbins / Cherkaoui, Jalet est à l'affiche du Palais Garnier du 2 mai au 3 juin. ( photo : Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet © Myr Muratet )


Comment est née l'idée de créer un nouveau Boléro ?
Damien Jalet : Au départ, il était question du Sacre du printemps, centenaire oblige, mais très vite nous avons dévié vers le Boléro, sur l'idée de Brigitte Lefèvre, d'ailleurs. Nous avons tout de suite pensé à associer à cette aventure la performeuse et plasticienne Marina Abramovicˇ. Nous nous connaissons depuis 2005 et nous apprécions mutuellement notre travail. C'était le projet idéal pour collaborer ensemble. Nous partageons une attirance pour les Aborigènes d'Australie, les chamans, les formes de transe... Et les danseurs ont en commun avec elle ce travail sur les limites corporelles, ils sont confrontés tous les jours à une forme de performance... Il y a quelque chose de très brut, de très viscéral, mais aussi de très aristocratique dans ses oeuvres qui pouvait parfaitement entrer en résonance avec l'Opéra de Paris. Elle a répondu immédiatement à cette proposition. Je crois qu'elle a une histoire personnelle avec Paris et l'Opéra. Sa mère était militaire et, dans la musique du Boléro, on peut entendre cette dimension martiale et elle avait une passion pour Paris et cet endroit. C'est Marina qui nous a amenés à travailler avec Riccardo Tisci pour les costumes et Urs Schönebaum pour les lumières.


Comment vous répartissez-vous la tâche ?

Sidi Larbi Cherkaoui : En tant que chorégraphes, nous étions plutôt attachés à créer à partir du mouvement. Sachant qu'il s'agit tout de même de la musique la plus convenue au monde. Mais qui comporte un aspect compact, proche de la transe tout en étant totalement conceptuelle. Comme nous créons à deux, nous avons cherché une énergie qui circule entre les danseurs à partir d'une sorte de binôme qui donne à voir un ensemble, une image unique générée par deux danseurs qui tourbillonnent l'un autour de l'autre.


Comment voyez-vous "votre" Boléro ?

Damien Jalet : Le Boléro, musicalement, a une dimension circulaire. C'est une spirale qui évoque soit une montée terriblement victorieuse, soit un basculement totalement apocalyptique. Et nous l'envisageons comme une énorme tempête, un trou noir, un ouragan.

Sidi Larbi Cherkaoui : Etymologiquement, Boléro vient du mot « volero », une danse de couple où l'on créait l'illusion de se faire voler l'un l'autre. Donc un rapport à la gravité que l'on retrouve également dans la valse. On a l'illusion que la femme vole car elle n'est plus sur sa base mais prend appui sur son partenaire. À l'époque, au xviie siècle, cela passait pour vulgaire de ne plus être maître de son propre socle, tout comme l'enlacement des jambes choquait. Quand Béjart a créé son Boléro, certains l'ont trouvé également trop sexuel. Un aspect capital pour Marina Abramovicˇ. Je ne pense pas que ce soit honteux ou choquant, par contre, c'est clairement connecté à la mort.

Damien Jalet : Nous ne pouvons pas faire abstraction que nous présentons Boléro à l'endroit même de sa création. Et que nous ont précédés là Ida Rubinstein et Maurice Béjart. Ces deux versions mettent en scène une personne sur une table qui, dans un double mouvement, attire les regards vers le centre et projette sa personnalité, son désir, vers l'extérieur. Nous avons donc essayé de penser l'opposé. Que se passe-t-il si le centre est vide et que le mouvement se propage de l'extérieur vers l'intérieur ? Un peu comme une force magnétique autour de laquelle on tournerait pour s'en rapprocher mais que l'on ne pourrait vraiment atteindre. Nous la comparons à la spirale du désir, à la fois ascendante et descendante. À quel point le désir peut faire perdre le sens de la gravité mais aussi peser sur le corps et le coeur, et anéantir. Nous travaillons énormément ces notions avec les danseurs et pour eux, c'est un défi.


En quoi est-ce si difficile pour eux ?

Damien Jalet Les danseurs classiques ont l'habitude de tourner autour d'un axe fixe. Et là, nous déplaçons cet axe pour le situer entre deux personnes. Comme si nous voulions rendre visibles les vortex qui sont bien sûr créés par les danseurs eux-mêmes. Comme dans l'harmonie, on fait entendre une troisième voix en juxtaposant les deux premières.

Sidi Larbi Cherkaoui :  C'est un processus quasi galiléen. Soudain, la terre n'est plus au centre mais tourne autour du soleil. C'est cela que l'on demande aux danseurs et ils doivent reprendre leur centre à l'extérieur de leur corps. Ils doivent accepter de ne pas être le centre. C'est intéressant de les emmener au-delà de ce qu'ils connaissent déjà. (...)

Damien Jalet : (...)Nous, nous cherchons plus une forme d'abandon, une sorte d'organicité à trouver. Comment, à partir du squelette, du poids, se connecter avec cette force ambiguë dont on ne sait plus si ce sont les danseurs qui impulsent le mouvement ou si c'est l'énergie centrifuge qui les entraîne. Car le plus souvent, un danseur lutte contre les forces de la gravité et là, nous essayons de trouver une manière d'utiliser ces forces à leur avantage.


Et comment y arrivent-ils ?

Sidi Larbi Cherkaoui : C'est de l'ordre de la confiance. Faire confiance à la vie plutôt que tout mettre sous contrôle, ce qui, du coup, fabrique des limites auxquelles on se heurte. (...)

Damien Jalet Après trois heures de répétition, ils ont parfois des nausées mais nous leur expliquons comment se déplacer d'un point à un autre dans l'espace en sachant où l'on est et, du coup, ils peuvent continuer à tourner sans se perdre complètement. Ce qu'a apporté la danse contemporaine, c'est aussi comment peut se déplacer le centre, comment les axes se transfèrent. Comment la masse pondérale circule à l'intérieur du corps : on peut la placer dans les mains, dans les bras, revenir dans le ventre comme si l'âme était liquide et qu'on la laissait couler d'un endroit à l'autre.


C'est une vision du corps très spirituelle...

Damien Jalet Une de nos sources d'inspiration fait référence au Banquet de Platon et à l'expression du désir amoureux comme quête de la moitié perdue. Il s'agit donc de fusion, du magnétisme qui attire les êtres entre eux ainsi que le vide entre deux personnes qui ne peut être comblé mais crée un entre-deux, un endroit où l'on ne peut aller. C'est également une sorte d'élévation à l'envers ou de transe inversée : comme si les esprits ou les dieux devenaient de plus en plus physiques pour éprouver l'extase, l'étreinte. La musique du Boléro est parallèle à cette histoire mais participe à la tension.


De quelle manière traitez-vous avec cette musique et son côté à la fois répétitif et obsédant et à la fois complexe dans ses évolutions ?

Sidi Larbi Cherkaoui : (...)Pour l'instant, on travaille beaucoup sur les comptes, de façon très mathématique pour que cette relation algébrique se transforme au fur et à mesure en émotions. Le Boléro est un 3 / 4. Il y a le côté circulaire du trois, comme dans la valse, et le côté carré du quatre. On peut percevoir le Boléro de deux façons, l'une très féminine, très ronde, très séduisante ; l'autre militaire, masculine, victorieuse. C'est la force de cette pièce. Elle est parfaitement en équilibre entre le féminin et le masculin, c'est ce va-et-vient constant de l'un à l'autre qui crée l'impression de spirale.


Au final, vous allez donner une version orchestrale ?

Damien Jalet : C'est un vrai challenge cette musique. Tout le monde sait, dès le début, ce que ça va devenir ; c'est la musique la plus connue au monde. Comment créer une surprise, rester dans l'imprévisible... En même temps, il y a aussi une montée de l'excitation parce que l'on connaît la fin. Comme revoir un film et retrouver le chemin qui mène à la conclusion. L'inconscient collectif, je crois, garde la vision béjartienne du Boléro. Comment peut-elle être perçue d'une autre manière ? C'est pourquoi nous avons voulu raconter ce ballet d'une façon qui n'a rien d'héroïque, faire écouter le côté plus sombre de cette musique. Personnellement, j'adore le contre thème. Très peu de gens sont capables de le chanter car il est plus complexe, plus obscur, mineur, ambigu.


Et au niveau scénographique ?

Sidi Larbi Cherkaoui : Outre l'apport de Marina Abramovicˇ, le travail avec Riccardo Tisci est magique. C'est un génie du costume. Nos approches se complètent et cela nous permet de dépasser nos limites personnelles, de trouver un espace commun. C'est pareil pour les lumières avec Urs Schönebaum. L'idée qu'il existe un chorégraphe démiurge c'est dépassé, c'est une idée du siècle dernier. Nous sommes vraiment dans une approche collective, même si ça ralentit parfois le processus de création.


Combien de danseurs avez-vous choisi pour ce Boléro ?

Sidi Larbi Cherkaoui : Il y a onze danseurs. Notamment Aurélie Dupont, Marie-Agnès Gillot, Jérémie Bélingard, Vincent Chaillet. Nous voulons faire en sorte qu'ils se sentent comme une tribu, un clan. Presque comme dans « Le Sacre ». Nous essayons d'ailleurs, avec Marina Abramovicˇ, de créer un rituel, une forme de transcendance fait apparaître ce qui n'est pas visible.
Damien Jalet Comme une tradition du futur ou une connexion à des forces archaïques.
Sidi Larbi Cherkaoui : Les ancêtres les plus profonds que l'on peut avoir, un passé animal. Les danseurs seront vus de tous côtés et ils devront trouver cette présence infinie. C'est presque de la méditation, d'être conscient de chaque segment de son corps. Comme on cherche une transcendance pour être illuminé.

 

Propos recueillis par Agnès Izrine
Rédactrice en chef de Danser, Agnès Izrine est l'auteur de plusieurs
livres sur la danse dont La Danse dans tous ses états,
Ed. L'Arche, 2002
Retrouvez l'intégralité de cet entretien dans En scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris

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