Friday 13 April 2012
Entretien / Le vérisme en question
Cavalleria Rusticana / Pagliacci à l'Opéra Bastille

Depuis ses débuts dans Manon Lescaut à l’Opéra de Rome, le nom de Daniel Oren est indissociable de l’Italie et du vérisme. Après Andrea Chénier, il revient à l’Opéra Bastille du 13 avril au 11 mai 2012 pour diriger deux oeuvres soeurs de sang : Cavalleria rusticana et Pagliacci (voir la bande-annonce). Mise au point sur le vérisme en compagnie d’un de ses plus fervents ambassadeurs.

 

En Scène ! : La plupart des maisons d’opéra donnent systématiquement Cavalleria rusticana et Pagliacci au cours de la même soirée car ces deux oeuvres sont très proches par le style et par la durée. Quelles sont les différences majeures qui les distinguent musicalement selon vous?

Daniel Oren : Cavalleria rusticana et Pagliacci sont comme deux oeuvres soeurs, l’aînée ayant vu le jour en 1890 et la cadette deux années plus tard. Elles sont certes de pères différents mais le même sang coule dans leurs veines et leur coeur bat à l’unisson. Ce n’est pas un hasard si on a commencé très tôt à les représenter conjointement, entre autres pour satisfaire les intérêts de la maison d’édition Sonzogno, qui avait publié les deux ouvrages et qui en détenait les droits. Dès 1893, le Théâtre Politeama Rossetti de Trieste donna les deux opéras l’un à la suite de l’autre, et le Metropolitan Opera de New York fit de même quelques mois plus tard. On découvre d’ailleurs quelque chose de très singulier en fouillant dans les archives du Metropolitan : lors de la première représentation de Pagliacci, celui-ci fut couplé avec Orphée et Eurydice de Gluck. Difficile d’imaginer deux styles et deux sujets plus mal assortis !
Encore aujourd’hui, les deux oeuvres jumelles sont, en Amérique, synonymes de best-sellers opératiques, et sont souvent désignées sur les affiches et dans les publicités par l’acronyme « Cav & Pag ».
Quant aux différences musicales, je ne saurais en trouver qui soient véritablement fondamentales. Mascagni est plus spontané et plus généreux mélodiquement parlant, tandis que Leoncavallo développe une architecture musicale plus construite et peut-être plus érudite. Il n’en reste pas moins que ces deux compositeurs sont les fils d’une même époque et d’un même credo artistique.


En S. : Verdi aurait dit après avoir entendu Cavalleria rusticana : « je peux mourir tranquille ! ». Considérez-vous Mascagni et Leoncavallo comme des compositeurs souhaitant rompre avec le passé ou au contraire comme les héritiers d’une tradition belcantiste et verdienne de l’opéra italien?

D. O. : Leur conception du théâtre musical provient d’un phénomène global de réaction au romantisme qui se propageait à l’époque dans toute l’Europe et qui prenait des formes esthétiques très variées d’une école musicale à l’autre : le décadentisme viennois, l’expressionnisme allemand, l’impressionnisme français… En Italie, cette rupture survint avec l’avènement du vérisme et ces deux oeuvres en sont les joyaux les plus éclatants. Leoncavallo, qui était autant homme de lettres que compositeur, et qui écrivit d’ailleurs lui-même le livret de Pagliacci, résume d’ailleurs tout le manifeste de l’esthétique vériste dans le prologue de l’opéra : « L’auteur a cherché à vous dépeindre une tranche de vie (…) en s’inspirant de la vérité » et « a écrit avec de vraies larmes » cette histoire dans laquelle « vous verrez s’aimer comme s’aiment vraiment les êtres humains ».
Exit donc splendeurs et misères des divinités mythologiques, des reines, des héros et des puissants. Place aux saltimbanques de foire ambulants (Canio), aux simples charretiers (Alfio) qui deviennent assassins par jalousie conjugale. Très vite, le mouvement vériste va faire des émules et l’on va voir fleurir aux quatre coins de l’Italie des ouvrages aux titres évocateurs : La Mala Pasqua (la Pâques maudite) de Gastaldon, La Mala Vita (La Mauvaise vie) de Giordano, A Santa Lucia de Tasca, ou encore Vendetta sarda (Vengeance sarde), Un Mafioso (Un Mafieux), Trecce nere (les Tresses noires) et ainsi de suite… Ces ouvrages ont tous connu une existence fort brève, comme c’est souvent le cas. En matière d’art, seuls les chefs-d’oeuvre passent à la postérité, et Cavalleria rusticana comme Pagliacci sont de véritables chefs-d’oeuvre !

En S. : Le courant vériste voulait ancrer les sujets de l’opéra dans la réalité sociale de l’Italie de la fin du XIXe. ne pensez-vous pas que des oeuvres comme Carmen ou La Traviata avaient déjà opéré cette révolution?

D. O. : La Traviata peut être considérée comme une anticipation du vérisme, mais uniquement par son livret, puisque l’oeuvre décrit sa propre époque avec un souci de réalisme évident. Par contre, sa structure musicale est liée de manière stricte à la forme du mélodrame traditionnel. Il suffit de penser aux cabalettes, aux arias da capo, aux parties concertantes et même à la séquence dansée lors de la réception chez Flora pour s’en convaincre.
Carmen est plus proche du vérisme, surtout grâce aux transformations que cet opéra a subies dans les premières années de sa vie. Créée sous la forme d’un opéra comique, Carmen n’a véritablement connu le succès public qu’une fois transformée en « opéra à l’italienne » avec les récitatifs mis en musique par Guiraud et son livret traduit en italien. La célèbre appréciation de Nietzsche, qui définit Carmen comme un chef-d’oeuvre absolu – ce en quoi il fut d’ailleurs suivi par la fine fleur des intellectuels européens – est née de l’écoute de Carmen dans sa version remaniée à Vienne. Il faut garder à l’esprit que c’est seulement depuis l’après-guerre que l’opéra de Bizet est joué dans sa version originale.

 

En S. : Vous avez dirigé, lors de ces dernières saisons, Adrienne Lecouvreur de Cilea et Andrea Chénier de Giordano , deux ouvrages qui ont été créés quelques années après Cavalleria rusticana et Pagliacci, sans se réclamer pour autant du courant vériste. Quels liens voyez-vous entre ces différents compositeurs tous issus de la même génération ? 

D. O. : Il faut bien comprendre que seule une partie de ce qu’il convient d’appeler en Italie la « jeune école » s’est laissée séduire par le mouvement vériste. Les représentants majeurs de cette école furent Giordano, Cilea, Leoncavallo et Alfano, tous issus du Conservatoire de Naples et tous liés à sa tradition ancestrale. Ils avaient tous reçu l’enseignement de Serrao en composition et de Cesi en piano. Leur production semble être, en général, plus proche du décadentisme. Cilea ne fut jamais attiré par le vérisme, Giordano y fit une incursion unique et sans succès avec La Mala Vita citée plus haut.
Leoncavallo lui-même, après l’exploit de Pagliacci, tenta de se rapprocher de l’esthétique décadentiste avec ses oeuvres ultérieures, qui furent loin de connaître le succès de son premier opus. C’est seulement avec Adrienne Lecouvreur et Andrea Chénier que le mouvement décadentiste fit entrer avec force dans la péninsule les véritables chefs-d’oeuvre du genre.

 

En S. : Vous avez dirigé de nombreuses fois Puccini en Italie , en France et dans le monde, notamment ses opéras dits « véristes» comme La Bohème ou Madame Butterfly. comment qualifieriez-vous l’écriture de Puccini par rapport à celle d’un Leoncavallo qui a aussi composé une Bohème ?

D. O. : L’univers de Puccini est véritablement un monde à part et aucun de ses contemporains n’est vraiment parvenu à rivaliser avec lui. C’est lui le seul véritable et inimitable protagoniste de cette génération de compositeurs.


En S. : Certains critiques ont accusé les compositeurs véristes de faire preuve de facilité, voire de vulgarité , dans leur écriture (dans la chanson de Lola par exemple ou le toast de Turiddu ). que répondez-vous à ces remarques ?

D. O. :Ces jugements sont la conséquence du succès foudroyant de ces deux opéras qui, du fait de leur popularité, ont fait l’objet d’une sorte d’interprétation routinière. Il suffit de réunir quelques bonnes voix et l’effet sur le public est garanti, a-t-on pensé à tort. Cette mauvaise habitude s’est amplifiée avec les années, mais il n’en était pas ainsi au début. Pagliacci fut dirigé lors de sa création, et pendant plusieurs saisons, par Arturo Toscanini lui-même, et Cavalleria rusticana par Leopoldo Mugnone, qui était le principal rival de Toscanini. A une époque plus récente, les lectures de Muti et de Karajan ont largement prouvé, si besoin était, les immenses qualités d’écriture de ces deux oeuvres.

 

 

Propos recueillis par Philippe Scagni

 

Retrouvez l'intégralité de cet entretien dans

En Scène ! Le journal de l'Opéra de Paris

 

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