Thursday 14 October 2010
Entretien avec Soile Isokoski
La soprano interprète La Vie de Marie

Dans le domaine du lied, le chef-d'œuvre d'Hindemith est sans doute La Vie de Marie, cycle monumental, d'après le recueil de poèmes de Rainer Maria Rilke, qui compte parmi les œuvres les plus personnelles du compositeur. Grande soprano d'aujourd'hui, Soile Isokoski est l'une des rares cantatrices de notre temps à s'être approprié cette œuvre épurée et intense. Le 24 octobre à l'Amphithéâtre Bastille, elle en sera l'interprète, accompagnée par Marita Viitasalo, avec qui elle forme depuis plus de dix ans un magnifique duo au service du lied et de la mélodie.

Écouter un extrait de La Vie de Marie (La Naissance de Marie)
© 2009 Ondine Inc., Helsinki



Vous êtes assurément l’une des plus grandes sopranos lyriques du monde, mais également une interprète de lieder d’exception. En quoi l’expérience du lied diffère-t-elle de l’opéra ?
La scène représente naturellement un défi très particulier pour un chanteur : lorsque l’on est aux côtés d’un orchestre jouant fortissimo, on ne s’entend pas chanter et l’on doit donner plus de volume à sa voix. Si, de plus, on joue au fond de scène, on entend l’orchestre avec un temps de retard. Aussi est-il nécessaire d’observer attentivement le chef d’orchestre. Tout cela est quelque peu déstabilisant. Toutefois, au fil de ma longue carrière à l’opéra, j’ai appris à aimer cette magie de la scène. Lorsque tout est en harmonie, les lumières, les décors, la direction du chef, lorsque les voix se fondent en un véritable dialogue musical, vous vivez une expérience unique. L’univers du lied est tout autre. A chaque pièce, longue ou courte, correspond une petite mise en scène qui se déroule dans un théâtre imaginaire et qui est très importante à mes yeux. Avant de commencer à chanter, je me représente la scène comme un tableau dans lequel je visualiserais les mots du livret, ou comme le chemin qu’emprunterait l’histoire racontée par le lied.

Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec La Vie de Marie de Paul Hindemith ?
La façon dont j’ai découvert ce cycle de lieder est plutôt inhabituelle. Avec la grande ballerine italienne Carla Fracci et son époux, le metteur en scène Beppe Menegatti, nous présentions un ballet d’après ce cycle au Festival Fest Maggio Musicale Fiorentino de Florence en 1994. Le spectacle retraçait la véritable histoire d’une juive hollandaise déportée dans un camp de concentration. Pendant que Carla Fracci dansait tout en récitant les poèmes de Rilke mêlés à des lettres écrites par la prisonnière, je me tenais à droite de la scène et chantais l’œuvre en version de concert. Ce spectacle avait connu un immense succès. C’est ainsi que nous avons découvert avec ma pianiste Marita Viitasalo une œuvre que nous devions par la suite inscrire à notre répertoire. Nous avons remporté un succès extraordinaire au Konzerthaus de Vienne et je l’ai récemment chantée au Wigmore Hall de Londres. A plusieurs reprises, nous avons présenté l’ensemble du cycle en Finlande où les auditeurs lui ont réservé un accueil très chaleureux.

D’où vient votre fascination pour cette œuvre ?
La musique d’Hindemith est d’une extrême délicatesse. Elle permet notamment de développer une relation très fine entre la soprano et le pianiste. Je ne peux me contenter de chanter les bonnes notes, mon timbre doit être en harmonie avec celui du piano. L’épaisseur polyphonique vous oblige à explorer, dans chaque air, la verticalité des mélodies : c’est un véritable défi. Plus j’apprends à connaître cette musique, plus l’art de la polyphonie me paraît merveilleux. Quant à la poésie de Rilke, je crois que je pourrais vouer ma vie à la lecture de ces pages sans jamais en épuiser la richesse. Je suis fascinée par la sensibilité de Rilke qui parvient à se glisser dans la peau d’une femme et à comprendre son rôle.

Pourquoi avoir choisi la version revue de 1948 et non la première de 1922/23 ?
C’est cette version que nous avions présentée à Florence en 1994. Par la suite, nous avons pris connaissance de la première version. Nous avons dû admettre qu’Hindemith avait raison lorsque, dans sa préface à la seconde version, il affirmait que chanter la première version était une tâche à peine réalisable pour une cantatrice. Même si la seconde version est plus longue, elle demeure plus agréable car la mélodie y occupe une place plus importante. Je préfère donc m’en tenir à cette version définitive.

Comment situeriez-vous La Vie de Marie dans l’histoire de la musique du XXème siècle ?
Je considère pour ma part que ce cycle fait partie des œuvres majeures de son temps : c’est un classique, fût-ce un classique oublié, que je défendrai toujours. Même si, par leur difficulté, ces lieder représentent à chaque fois un nouveau défi pour Marita Viitasalo et pour moi-même, nous sommes à chaque fois séduite par les enchantements de cette œuvre grandiose.

Lors de vos récitals de lieder, vous êtes toujours accompagnée de Marita Viitasalo. Y a-t-il derrière ce choix une conviction artistique ?
J’ai fait la connaissance de Marita Viitasalo lorsque j’étais encore étudiante. Elle accompagnait le baryton finlandais Walton Grönroos lors d’un concert de lieder. J’ai tout de suite pensé que nous pourrions collaborer ensemble. Par la suite, j’ai obtenu des engagements où je devais remplacer des artistes au pied levé. Marita Viitasalo a toujours été disponible et nous avons appris à nous comprendre à demi-mot. La confiance et la complicité que nous avons développées tout au long de notre carrière est extrêmement importante, surtout lorsque l’on s’immerge dans des lieder qui sont des moments musicaux empreints d’une forte intimité

Entretien réalisé par Susanne Schaal-Gotthardt pour la revue Hindemith Forum (2009)
Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur

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