Thursday 24 May 2012
Dégel de la parole
Dix mois d'École et d'Opéra

« Vadi Tacas ! » que signifient ces mots étranges, emprisonnés au fond d’une boîte par l’horrible reine des neiges ? C’est le mystère que devront résoudre Énée et ses compagnons pour libérer le printemps dans L’Oiseau de glace, l’opéra de « dix mois d’école et d’opéra », présenté en juin à l’Amphithéâtre Bastille du 15 au 17 juin. entretien avec Christine Eschenbrenner, Dominique Laudet et Laurent Pejoux, responsables du programme.

 

« Baroque est le maître-mot de ce nouveau spectacle : un mot complexe, riche de sens, qui s’applique à des situations diverses et variées. Avec les élèves et les enseignants du programme, nous voulions explorer ce thème en dépassant le stade du simple pastiche. Aussi avons-nous fait appel à un jeune librettiste et à un compositeur pour écrire à quatre mains une véritable création. Ils se sont emparés d’un mythe, celui du rameau d’or, qui permet à Enée de traverser le royaume des Enfers. Il est toujours intéressant de travailler avec des adolescents sur un mythe car le mythe possède un pouvoir fondateur, donc structurant. Le rameau d’or, c’est la traversée des guerres, l’affrontement avec les monstres, la descente aux Enfers puis la remontée vers la lumière.
 
 
C’est une image du Quart Livre de Rabelais – la scène où Pantagruel découvre des mots gelés aux confins de la mer glaciale – qui a nourri les rêveries de Florent Siaud, également assistant metteur en scène pour Hippolyte et Aricie au Palais Garnier, et du compositeur Fabien Waksman. Ensemble, ils ont proposé une langue et une musique originales : il n’y a pas, dans L’Oiseau de glace, de citations à proprement parler, comme c’était le cas dans Lumières qui reprenait des airs de Gluck et de Monteverdi. Ce sont plutôt des échos, des clins d’oeil très subtils. Il y a dans ce spectacle tout ce qui fait la particularité et la force du baroque : des parties dansées – pour lesquelles les élèves ont été force de proposition – des costumes « très xviie siècle », un espace très structuré, organisé en « territoires », un décor construit dans les ateliers de l’Opéra… Comme la saison passée, les petits violons – ces jeunes élèves qui apprennent le violon depuis la rentrée 2009-2010 sous le parrainage de musiciens de l’Orchestre – sont également de la partie avec deux autres classes. Ils participent au processus de création du début à la fin. Depuis septembre, leur pratique instrumentale se double d’une pratique vocale. Côté coulisses, trois classes de lycée professionnel participent activement à l’habillage, à la coiffure et au maquillage. On retrouve donc dans ce projet tous les ingrédients qui ont fait le succès du programme : la découverte, le partage, la transmission et, en arrière-plan, la citoyenneté.
 
 
Car ce gel de la parole qu’il importe de vaincre, c’est aussi l’histoire de ces élèves issus d’établissements du Réseau de l’éducation prioritaire, pour qui les accès à la culture en général, et à l’opéra en particulier, sont souvent barrés. Les voici plongés dans un univers rempli d’images et de mots inconnus – Que signifie le mot frimas ? Qu’est qu’une forêt sépulcrale ? – face à une langue et des codes qu’ils doivent investir pour se frayer un chemin poétique vers la création. C’était un grand défi. Après la belle réussite du spectacle de la saison passée, nous avons souhaité nous renouveler. Lumières – spectacle qui célébrait les vingt ans du programme – fonctionnait sur le principe de la réécriture : mise en abyme du mythe d’Orphée, hommage à l’Opéra et à ses cent métiers… C’était un spectacle sur mesure, avec des textes modernisés, écrits pour des adolescents. Pour L’Oiseau de glace, nous souhaitions au contraire que les élèves aient à franchir la distance qui les sépare d’une oeuvre qui leur est a priori étrangère, qu’un autre langage leur ouvre les portes d’un autre monde. C’est également la raison pour laquelle nous avons choisi le baroque, dont les codes nous sont aujourd’hui lointains : on ne se contente pas d’enfiler un costume baroque. Il faut le vivre : le metteur en scène, Isabelle Grellet, a beaucoup travaillé sur la posture. Le pari était risqué : il y a d’abord eu une attitude de rejet de la part de certains, qui ne s’identifiaient pas du tout à la langue. Nous avons alors multiplié les rencontres, non seulement avec les artistes de la Maison mais également avec les acteurs du projet – librettiste, compositeur, metteur en scène. Petit à petit, quelque chose s’est installé, posé. Au fil des répétitions, les élèves se sont emparés du texte pour en jouer. Le résultat est à la hauteur du défi que nous leur avions lancé. Certains élèves habitent leurs personnages jusque dans les silences. C’est très impressionnant.
 
 
Bien sûr, cette “exigence” – autre mot-clef du programme – a un prix : un investissement sans faille des partenaires pédagogiques. Depuis cette saison, nous incitons les établissements à ne pas concentrer les responsabilités entre les mains du seul professeur, coordinateur du projet, mais à partager les tâches entre plusieurs enseignants : les projets s’en trouvent consolidés. La force de “Dix Mois d’École et d’Opéra” a toujours été le travail en équipe, et nous développons cette valeur auprès des élèves et des équipes éducatives.
 

Et l’avenir ? La réussite donne des ailes pour aller toujours plus loin. Au fil des saisons, les ateliers de pratique artistique se sont multipliés hors des murs de l’Opéra, à tel point que les trente-cinq établissements partenaires bénéficient aujourd’hui d’ateliers de qualité. De là, l’idée de mettre en valeur ces ateliers en créant, avec les structures partenaires de proximité – Conservatoires, Maisons de la Culture… – un festival qui verra le jour à l’horizon 2013. »
 
 
Propos recueillis par Simon Hatab
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