Friday 2 November 2012
Déclinaison du rythme
Concert du Festival d'Automne à l'Amphithéâtre

Le fil rouge de ce quatrième et dernier concert du Festival d’Automne, le 12 novembre à l’Amphithéâtre Bastille pourrait être le rythme : mis à nu chez Benedict Mason, irrationnel chez Brian Ferneyhough… Une excursion dans la musique médiévale souligne de fascinants échos entre l’art de Guillaume de Machaut et ces deux grands compositeurs d’aujourd’hui.

(ci-contre : Flûte de cuivre créée par Benedict Mason)

 

Imprenable. C’est ainsi que l’on considérait, dans les années 1930 encore, la face nord de l’Eiger, dans les Alpes suisses. Nombre d’alpinistes avaient tenté, en vain, d’y ouvrir une voie. Ils en étaient morts ou avaient dû renoncer, malgré la récompense que leur promettait Adolf Hitler. Mais en 1936, une cordée se risqua à des gestes d’une grande bravoure et parvint à vaincre le passage le plus difficile. Les conditions météorologiques, cependant, se détériorèrent si brutalement qu’Andreas Hinterstoisser et les trois autres membres de la cordée ne purent faire en sens inverse la traversée qui porte aujourd’hui le nom de l’alpiniste allemand : une avalanche les emporta. Loin de la Symphonie alpestre de Richard Strauss ou des films de montagne tournés dans les années 1920 ou 1930, Hinterstoisser Traverse (1986) de Benedict Mason, pour ensemble, résonne de ces événements tragiques, d’une mince ouverture musicale analogue à celle de la paroi rocheuse, de l’escarpement, des aspérités du relief qu’illustrent des instruments aux registres très contrastés. Illusoirement, par la seule invention sonore, Mason suggère l’altitude, mesure les distances et laisse l’espace respirer.


Une telle invention sonore se manifeste aussi, mais autrement, dans the neurons, the tongue, the cochlea… the breath, the resonance (2000). Insatiable est l’attention de Mason au timbre, aux pures qualités acoustiques d’un tube, d’une anche, d’une corde ou d’un corps simple mis en vibration. Sous le titre délibérément énigmatique de cette oeuvre se devine le déploiement d’un pléthorique et spectaculaire ensemble d’instruments de musique renaissants, baroques, insolites, étrangers à notre culture ou créés pour la circonstance par un compositeur soucieux de diversité et de factures inouïes. Sa patiente collecte les tira sinon de l’oubli, du moins de l’indifférence de notre monde, où tout semble, toujours, à portée de main, disponible dans la mémoire de quelque ordinateur. Comme un musée dont les instruments auraient été sortis de leur vitrine, restaurés et rendus à la vie et au savoir-faire de leurs interprètes. S’affranchissant des codes de chacune des cultures d’origine, sans revendiquer de métissage, l’organologie imaginaire et virtuose de « the neurons »… atteint des effets presque électroniques.


En regard de ces deux oeuvres de Benedict Mason, Finis Terrae (2012), pour six voix et ensemble, est la dernière création d’un autre compositeur britannique, Brian Ferneyhough. Lointain héritier des consorts de violes de Christopher Tye ou de Purcell, dont il perpétue les fantaisies métriques, l’art de Ferneyhough s’avère intensément expressif. Saturé d’énergie explosive ou implosive, puisant à la science moderne comme à l’alchimie d’antan, il capte des forces et tisse des lignes, des gestes et des figures, en de savants entrelacs. La complexité, dans son étymologie latine, désigne cet embrassement, cette étreinte, un semblable maillage d’événements. Lecteur du philosophe allemand Walter Benjamin, à qui il consacra un opéra, et admirateur de Piranèse, dont il situe le maniérisme entre des ordres que la simplicité ne peut plus contenir et une expressivité tendant à l’extravagance, Ferneyhough est un musicien de l’allégorie baroque. Comme chez ses illustres modèles, chaque signe renvoie à quantité d’autres et lance un défi à l’écriture : mélancolique, l’oeuvre, souvent, se brise en fragments.


Mais la singularité de ce concert, et ce qui constitue son unité intrinsèque, en deçà de projets et de références aussi distincts, c’est une déclinaison du rythme : des rythmes que Mason superpose, met à nu et rend par là même saillants, vifs ; des rythmes aux divisions subtiles, irrationnelles, dont Ferneyhough constelle sa partition et qui représentent l’une des principales caractéristiques de son style. Quatre oeuvres, à deux, trois ou quatre voix, de l’Ars nova et de l’Ars subtilior de la fin du XIVe siècle offriront alors de fascinantes analogies avec les principes de composition d’aujourd’hui, au point de susciter un dialogue à travers les siècles : le rondeau Tant doucement me sens emprisonnes de Guillaume de Machaut, le canon Le ray au soleyl de Johannes Ciconia, la ballade latine Angelorum psalat tripudium de Rodericus et la ballade française De ce que foul pense souvent remaynt de Pierre des Molins. Comme Walter Benjamin nous y invitait, nous ferons l’histoire « à rebrousse-poil », cherchant les échos de notre modernité dans le temps jadis, et notamment dans le Codex Chantilly, splendide manuscrit de la bibliothèque du château. Là, d’une notation nouvelle, proportionnelle, dite « mensuraliste », naissaient déjà des rythmes d’un saisissant raffinement.

 

Laurent Feneyrou*

 

*Musicologue (CNRS), éditeur des écrits de Luigi Nono (Genève, Contrechamps, 2007) et de Jean Barraqué (Paris, Publications de la Sorbonne, 2001). Auteur d’études sur Bruno Maderna (Paris, Basalte, 2007 et 2009).

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