Tuesday 23 October 2012
Constellation renouvelée
Entretien avec deux Étoiles

À l’issue des représentations de La Bayadère de Rudolf Noureev en mars 2012, Josua Hoffalt et Ludmila Pagliero rejoignaient le cercle très prisé des Étoiles de la Compagnie. Rencontre avec deux personnalités aussi lumineuses que passionnées pour qui ce titre est vécu comme un nouveau départ.

 

Vous avez été tous deux nommés, à quinze jours d’intervalle, dans La Bayadère de Rudolf Noureev. Josua, vous interprétiez pour la première fois le rôle de Solor, Ludmila, vous remplaciez au pied levé Dorothée Gilbert dans le rôle de Gamzatti. Vous attendiez-vous l’un et l’autre à cette consécration ?

Josua Hoffalt : Le spectacle, très technique, demande une telle concentration que l’on ne pense pas à une éventuelle nomination. Et quand bien même on l’espère, le moment où le micro est placé sur scène reste une vraie surprise. C’est difficile de réaliser ce qu’il se passe au moment de l’annonce. Il y a un mélange de fatigue, de chaos et c’est finalement davantage à travers le regard de Dorothée Gilbert et d’Aurélie Dupont, qui étaient à mes côtés, que j’ai compris ce qu’il m’arrivait. C’est après coup, à travers d’infimes détails, que l’on réalise. Ce titre signifie encore plus de responsabilités, il faut briller et il y a peut-être moins d’indulgence de la part du public.

Ludmila Pagliero : Je ne m’y attendais pas du tout et, surtout, je n’y pensais pas. Le remplacement de Dorothée Gilbert au pied levé monopolisait toutes mes pensées : me souvenir de la chorégraphie, répéter avec Josua, chercher les costumes, essayer la coiffure… Ce jour-là, je voulais juste danser et assurer le spectacle. C’était aussi une représentation spéciale puisqu’elle était retransmise en direct dans les salles de cinéma. Du coup, quand Brigitte Lefèvre est arrivée sur scène, Josua, Aurélie et moi sommes restés interloqués. S’agissait-il d’une nomination ? D’un message pour le direct ? C’était étrange et assez drôle. Après la nomination, j’ai à la fois compris qu’il se passait quelque chose - quelque chose d’important, que j’attendais depuis longtemps, annoncé devant tout un public – et en même temps, je me sentais exactement la même. Avec le recul, je me rends compte que je n’ai plus la même pression qu’auparavant. C’est un peu comme s’il s’agissait d’une reconnaissance, d’une validation du travail accompli. Avant d’être nommé, il y a cette envie, même inconsciente, de prouver qu’on mérite le titre. La nomination est comme une marque de confiance, ce qui entraîne une forme de soulagement, de nouvelle liberté. Mais l’exigence par rapport au travail reste la même, j’ai envie de montrer un travail intelligent, beau, de qualité. Et puis, rien ne s’arrête au titre. Il s’agit de gérer une carrière. Je sais que désormais des portes vont s’ouvrir et que je vais pouvoir aborder de nouveaux rôles.

 

Comment êtes-vous venus à la danse ?
J.H. : C’est un peu une question de hasard… J’ai découvert la danse à Marseille, à l’âge de huit ans. Ce n’était pas particulièrement agréable : c’était douloureux, il n’y avait pas beaucoup de garçons, je n’avais pas de points de repères… J’ai continué parce qu’on me disait que j’étais doué. Le plaisir est venu plus tard. A l’adolescence, j’ai décidé de rejoindre l’École de Danse de l’Opéra de Paris. J’avais vu un reportage sur Nicolas Le Riche, un autre sur Baryshnikov, ses sauts virtuoses et spectaculaires… Et, si je ne savais pas encore ce que signifiait réellement être un danseur professionnel, je savais que je pourrais en faire mon métier.

L.P. : J’ai grandi en Argentine et, après quelques incursions dans la gymnastique et le classique, j’ai commencé par faire du jazz. Mon professeur a perçu mes capacités et m’a à nouveau orientée vers la danse classique. J’ai présenté l’examen d’entrée à l’École de Danse du Teatro Colón et j’ai été reçue. Petit à petit, je suis tombée amoureuse de la danse. C’est avec les années de travail que s’apprécient les efforts physiques quotidiens, le fait de pousser ses limites, de réussir certaines choses. A 15 et demi, j’étais déjà dans une compagnie. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir ! Tout est arrivé très vite.

 

Quels sont les rôles qui vous ont marqués ? Ceux dans lesquels vous avez pu développer votre propre expressivité ? Les chorégraphes qui vous ont fait grandir ?

L.P. : Mats Ek, sans hésitation. Humainement et artistiquement, j’ai été bouleversée. Il y a un aspect théâtral dans ses ballets et une danse physique, très émotionnelle. La respiration vient du ventre et véhicule l’émotion. Une émotion qui ne se lit plus uniquement sur le visage mais qui est ressentie, et se diffuse dans le mouvement. J’aime aussi les répertoires de George Balanchine et de Jerome Robbins et j’espère un jour travailler avec Jirí Kylián. Enfin, j’aimerais reprendre Le Lac des cygnes, pour le nourrir de mon évolution personnelle.

J.H. : La théâtralité de Mats Ek est différente de celle des ballets du répertoire. Du côté du jeu, il y a finalement assez peu de choses. Ce sont les mouvements mêmes qui renferment une forme de théâtralité. Tout ce qu’il se passe sur scène se lit à travers la chorégraphie. L’Histoire de Manon m’a aussi profondément marqué. Il m’est arrivé de sourire en écoutant ceux qui parlent de leur difficulté à sortir d’un rôle. Et pourtant ! C’est bien ce qu’il m’est arrivé sur « Manon ». J’ai eu du mal à quitter mon personnage après la série de représentations. Tous les soirs, je revivais le ballet comme si je ne l’avais jamais dansé. Il y a la place de raconter une histoire, le personnage suit une vraie évolution, et ce n’est pas trop dur physiquement. J’attends beaucoup du Lac des cygnes, que je n’ai pas encore dansé et qui est, à mon sens, le plus beau ballet classique de Rudolf Noureev. Enfin, le répertoire de Roland Petit me tient à coeur.

 

Comment travaillez-vous vos rôles et nourrissez-vous votre danse ?

L.P. : Le champ des recours est large, que ce soit à travers la lecture, les vidéos, la peinture, les sculptures. Et nous avons la chance, à l’Opéra, de croiser les interprètes de la création, qui ont vécu toute la préparation et peuvent partager leurs connaissances.

J.H. : Parfois, je limite les recherches parce que j’ai l’impression que mon ressenti est juste et qu’il est suffisant. Je préfère me focaliser sur moi-même plutôt que de m’éparpiller. Même s’il y a du bon à prendre chez chaque danseur, je me suis beaucoup construit par rapport à Nicolas Le Riche. Sa physicalité hors norme, le sentiment qu’il peut déplacer des masses d’air en dansant m’ont fasciné. Au niveau du jeu, il y a quelque chose d’assez moderne chez lui qui m’a conforté dans l’idée qu’il ne s’agissait pas d’un métier dépassé.

L.P. : Quand je suis arrivée à l’Opéra, c’est Aurélie Dupont qui m’a le plus marquée et dont je me suis sentie la plus proche. J’aime sa danse et nous avons créé une belle relation. Elle m’a beaucoup aidé comme personne et comme danseuse. On se retrouve de temps en temps pour travailler, je la sollicite lorsque je ne comprends pas une variation qu’elle a déjà dansée… Je pense pouvoir dire que Josua et moi aimons le travail en amont, les studios, la recherche. Il n’aime pas perdre de temps et moi non plus ! On se retrouve dans la façon de bouger, les sensations. C’est un partenaire avec qui je n’ai pas besoin de réfléchir. Je sais comment il me porte, comment il me fait tourner. Le plaisir vient assez rapidement.

J.H : Beaucoup de points communs nous rapprochent : la même qualité dans les mouvements, la musicalité, la précision, les proportions.

 

Que faites-vous quand vous ne dansez pas ?

J.H. : C’est un luxe de bien manger, auquel j’aime succomber quand j’ai le temps. Il y a une telle notion d’effort dans notre métier que finalement, j’aime les choses assez simples, découvrir un chef, un bon restaurant gastronomique, aller au cinéma, faire une expo…

L.P. : La lecture me repose. La photographie aussi et pendant les vacances, je peux marcher des heures pour me dépenser. Mais mon principal plaisir reste la danse.

 

Propos recueillis par Inès Piovesan

Retrouvez cet entretien dans En scène ! Le Journal de l'Opéra national de Paris

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