© Serge Derossi / Naïve
Tuesday 30 October 2012
Carmen - Épisode 3
Portrait d'Anna Caterina Antonacci (Carmen)

Une Cassandre de Berlioz pour Paris avait révélé en Anna Caterina Antonaccci un génie fascinant : figure de tragédie, langue souveraine. Après la Vitellia de Mozart et La Juive, elle revient à l’Opéra pour donner à Carmen sa voix et son théâtre : amour de la liberté, mort de la convention.

 

« Car tu n’avais eu qu’à paraître »… Don José le dit, captif de Carmen dans la nuit de sa prison. Qu’Anna Caterina Antonacci paraisse et quelque chose tombe sans bruit dans la vie des spectateurs : une intelligence plastique, une éloquence muette, un corps fait théâtre. Le port, l’oeil aigu, les bras (et quels !), l’inclinaison de la tête, la torsion délicate du buste, tout cela peint et parle, immédiatement. Même en concert dans La Damnation de Faust, elle s’avance, s’assoit, droite, le visage impassible et le regard perdu, écoutant les cuivres au loin dans l’air du soir, inquiète : elle est là, et elle attend, c’est déjà Marguerite. Et ce sera Carmen : « La voilà ! »

 

Dans ce tout ensemble, voudra-t-on isoler la voix ? Ni miel ni soleil ni même velours, mieux que cela : un timbre ancré viscéralement dans le corps, basaltique parfois, mais capable de flotter, évasif - le tranchant mais aussi la caresse, comme un mystérieux baiser. Le secret d’Antonacci, forza arcana plus rare que les sortilèges de Medea, réside d’abord dans un art de la disposition. Ici, tout n’est qu’ordre et dess(e)in, couleurs et frémissement des mots. Le charme de son chant, son érotisme particulier, naissent d’une pensée sensible de la phrase : cosa mentale. En italien, en français, un je ne sais quoi couve dans cette langue pénétrante et nette, exacte comme l’algèbre, vaste comme la nuit et comme la clarté. Une des vertus de sa Vitellia superbe (à Garnier en 2006) était de ne pas concevoir les récitatifs et les moments lyriques comme deux régimes distincts, mais de les unir dans un discours qui donne profondeur à la moindre vocalise. Native de Ferrare comme Fiordiligi (elle a chanté le rôle avec tout ce qu’il demande de gravité), Antonacci s’est illustrée dès les années 90 dans le bel canto du premier romantisme, Roméo funèbre de Bellini ou bien, chez Rossini, Hermione ruisselante de fureurs. Il y fallait du panache, du style, mais non moins une flamme tragique, ou des lueurs de cendre. La personnalité de l’artiste, sa poésie, se sont affirmées encore au service de son cher Monteverdi comme dans la déclamation ardente de Gluck (Armide à la Scala en 1996, Alceste à Vienne dès 1993). Entre les baroques et Rossini s’ouvrait une voie d’élection : le classicisme français de la fin du XVIIIe siècle, tumultueux et monumental, dont sortirent deux figures décisives.

 

Les Troyens dirigés par Gardiner en 2003 ont célébré le triomphe de l’Italienne dans Berlioz et le grand opéra français (La Juive en 2007 ne l’a pas démenti), ainsi que le retour d’un grand fantôme nommé tragédie. Brune comme les nuits dans son deuil en blanc, Antonacci semblait tout entière à Cassandre attachée, plongée en elle, altière pourtant, comme en surplomb du drame. D’entrée, elle osait la tension d’un calme équivoque, la noblesse du retrait qui suggère vingt images diverses dans l’horizon blême de la musique. Hardiesse continuée avec la Medea de Cherubini en 2005 à Toulouse. La lauréate du Concours Maria Callas 1988 y déjouait comme personne le piège de l’imitation servile. Surgissant voilée à la cour de Créon, ce n’était pas pour empoigner l’auditeur d’une voix noire de sorcière. Non, ses premiers mots, interrogatifs, presque oniriques, insinuaient le danger, préféraient à l’éclat agressif le caractère de la donna misteriosa. À quoi bon tonner – il sera toujours temps – quand on tient l’orage en sa main ? Ainsi fit jadis Mme Segond-Weber quand elle jouait l’Agrippine de Racine, le poing fermé, sans élever la voix, créant un sentiment de densité absolue par la ligne et sa suspension. Mais c’est l’Agrippina tragicomique de Haendel qu’Antonacci a parée de ce pouvoir d’inquiéter et de réjouir par l’ironie.

 

Étonnante voyageuse ! La même interprète épousait hier, d’un geste nonchalant et sûr, le mystère sourcilleux de Shéhérazade, et transfigurait les plaintes du Poème de l’amour et de la mer en pure majesté d’une méditation sans larmes. C’est la même qui atteint exactement à la source du charme dont Carmen est le nom : affaire d’incarnation, d’allure, de danse, mais affaire de texte musical, de précision, d’allègement, de silences plutôt que de caresses. Voulez-vous des éventails ? Des lorgnettes ? Des doigts à castagnettes ? Jouissez plutôt, dans l’art d’Anna Caterina Antonacci, de cette chose vivante : la liberté de s’affirmer en se dérobant.

 

Jean-Philippe Grosperrin*

 

*Jean-Philippe Grosperrin est maître de conférences en littérature française des XVIIe et XVIIIe siècles à l’Université de Toulouse.

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