Monday 29 October 2012
Carmen - Épisode 2
Notes sur la mise en scène par Yves Beaunesne

Avec Carmen, Nietzsche pensait fuir les brumes du Nord pour aller vers le Sud et sa plénitude solaire. Plus d’un siècle après sa création, l’héroïne de Bizet n’en conserve pas moins son halo de mystère, résistant aux interprétations avec la même fougue qu’elle résiste à Don José. Le metteur en scène Yves Beaunesne tente de percer la surface du mythe.

 

Carmen a été une révolution (morale, musicale) dans l’histoire de l’opéra. Selon vous, l’ouvrage a-t-il gardé ce parfum révolutionnaire jusqu’à aujourd’hui ?
Yves Beaunesne : Mérimée et Bizet défendent l’émancipation et le respect de la femme avec une foi et une audace toutes révolutionnaires : Jules Michelet, saint patron des historiens, le premier à s’être intéressé à la femme dans l’histoire, était intimement convaincu, à juste titre, que le XIXe siècle fut celui du malheur et de l’asservissement de la femme.


De même, considérez-vous que l’érotisme de Carmen soit toujours aussi vivace ?
Yves Beaunesne :
La façon dont Bizet et Mérimée mettent en scène Carmen tient de la cérémonie, ils proposent à la femme et à l’homme une façon d’être ensemble totalement agonique, compulsivement effusive. Carmen offre, par la fente du sacrifice, la possibilité inouïe de voir le monde, la comédie qui nous est jouée, la mort en face. Les arènes de Carmen sont un lieu d’exaltation, de générosité, de croisement des classes sociales et des âges, un lieu de retrouvailles qui n’a rien à voir avec les traditions, la réaction, la cruauté. Qui a à faire avec la vie, l’amour, la mort. Comme Arletty, elle pourrait dire : « Mon coeur est espagnol mais mon cul est international ». C’est une autre façon de vivre, intense, crue et souvent douloureuse. Avez-vous déjà vu un aileron de requin qui fend la surface de l’eau ? C’est très joli. Une beauté d’une violence prometteuse. Carmen ouvre les prisons des rêves, qui s’échappent par orages. Avec elle, le monde ne peut plus être tout à fait ténébreux.


Cet opéra exprime un fantasme de l’Espagne, avec ses vérités et ses clichés. Comment avez-vous traité cette présence fantasmée d’un pays alors mal connu et mystérieux ? Avez-vous opté pour une transposition à l’époque moderne ?
Yves Beaunesne :
Nous voulons des sentiments, pas du folklore. De fait, la couleur pittoresque, ou plutôt ce qui sent trop l’imagerie espagnole, sera assez systématiquement évacué, sans que la composante méditerranéenne soit sacrifiée. Hemingway, qui a bien connu l’Espagne, parle de l’ardeur de la fête dans ce qu’elle a de premier et d’essentiel, de bravoure à l’état brut, de courage naturel. C’est le chant profond des Espagnes, son désir d’impossible qui nous a amenés à inventer notre Espagne.


L’histoire fait s’affronter des personnages apparemment conventionnels (Micaela) avec des portraits extrêmement libres (Carmen). Partagez-vous cette distinction et comment pensez-vous traiter cette opposition ?
Yves Beaunesne :
Rentrer dans cette considération traditionnelle de l’oeuvre, avec l’idée d’une scission entre des personnages conventionnels et d’autres qui ne le seraient pas, non seulement ne rend pas hommage au génie global de Carmen, musique et livret confondus, mais en plus limite considérablement l’ouverture d’esprit avec laquelle un metteur en scène doit aborder cet opéra, et même tout opéra. Je partirais avec une liberté d’esprit très réduite si je proposais d’emblée ce type d’enfermement aux chanteurs - qui auraient toutes les raisons de m’en vouloir. Il est même particulièrement stimulant d’envisager tous les personnages, dont Micaela, comme des personnages riches et complexes, avec leur face visible et leur face cachée. Mon point de départ est proche de celui de Paul Morand quand il dit dans Fouquet ou Le Soleil offusqué qu’« il faut toujours chercher dans un personnage ce qu’il a d’extrême. » Et c’est parfois plus excitant encore avec des personnages enfermés dans une logique conventionnelle de « caractères ». Micaela est là aussi comme la promise de Don José. Carmen fond sur lui parce qu’il est comme fiancé, presque marié, qu’il a la capacité à s’engager totalement et qu’elle a rencontré peu d’hommes comme lui. On aime dévoyer les anges, il n’y a pas beaucoup de charme à séduire un homme libre.


Nietzsche voyait en Carmen l’illustration parfaite de la guerre des sexes. Les personnages masculins vous semblent-ils dans l’ombre ou à égalité avec les personnages féminins ?
Yves Beaunesne :
Oui, Nietzsche, avec une mauvaise foi réjouissante, s’est lancé dans une saine diatribe contre « le sublime, le profond, l’écrasant » du Nord, à quoi il oppose ce qu’il croit trouver dans Carmen, c’est-à-dire « une sensibilité méridionale, cuivrée, ardente ». Et c’est à propos de Carmen, toujours, qu’il lance cette formule : « Avec cette oeuvre, on prend congé du Nord humide, de toutes les brumes de l’idéal wagnérien » pour aller vers le Sud « une irrésistible plénitude solaire (…) où tout ce qui est bon est léger, tout ce qui est divin court sur des pieds délicats » (Le Cas Wagner). Oui, Carmen, celle dont le nom en latin signifie à la fois magie, musique et poésie, est arrivée en avance, avant tout le monde, dans la zone libre de la vie, mais il y a pourtant dans son personnage quelque chose qui est de l’ordre de ce Nord dont Nietzsche parle, quelque chose de l’ineffable, de l’ivresse, du mystère, quelque chose de romantique même, qui tout à coup semble s’éveiller à l’approche de Don José, qui est l’homme du Nord dans ce Sud. Lui, il torée moins vite que son ombre, il réinvente la lenteur. Donc, plutôt que parler d’égalité entre les personnages féminins et masculins, je parlerais d’aspiration, ils sont vitaux les uns pour les autres, chacun apportant ce qui manque à l’autre de façon insupportable car ce qui est en jeu, au bout du compte, c’est la liberté personnelle. Deux êtres l’un en face de l’autre, deux étrangers qui vivent une tauromachie de rencontre et non de guerre. Ils ne cherchent jamais la mort, ils l’acceptent, Carmen dans sa solitude en feu, Don José dans sa solitude neigeuse. Ils ont l’éternité devant eux.

 

Vous avez choisi la version avec dialogues parlés. Pourriez-vous revenir sur ce choix ? Avez-vous adapté ces dialogues et dans quelle direction ?
Yves Beaunesne : Tout doit aller dans un même sens global. Dialogues parlés, décor, costumes, lumière et mise en scène concourent à défendre un point de vue central. Sans un point de vue un peu osé, sans une espèce de prétention artistique, à quoi bon déranger des milliers de spectateurs qui, en plus, pour bon nombre, connaissent très bien l’opéra qu’ils vont voir ? Ensuite, il y a avec le chef d’orchestre un partage artistique qui rend le résultat comme une sorte de proposition à quatre mains. Philippe Jordan et moi avons beaucoup échangé sur ce qui nous tenait à coeur dans cette Carmen, aujourd’hui, à Bastille, et nous avançons ensemble dans une belle intelligence. L’adaptation des dialogues qu’a faite Marion Bernède correspond donc à un souci d’aller à l’essentiel – d’où les coupes –, de se rapprocher d’une Espagne proche de nous – en gros, l’époque de la movida –, de donner de quoi offrir de l’épaisseur aux rôles – ce qui souvent passe par l’élision – et donc, in fine, de tenter de se rapprocher de la radicalité de ton que propose Mérimée dans sa modernité. Il faut éviter d’être coincé entre le respect béat et la subversion bébête. Il faut décoller de la tradition pour, ensuite, retrouver la narration. Sans oublier que Carmen reste une énigme, jamais résolue.

 

Entretien réalisé par Christophe Ghristi

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