Friday 19 October 2012
Architecture de lumière
The Rake's progress au Palais Garnier

Complice de longue date du metteur en scène Olivier Py, pour The Rake's progress, Pierre-André Weitz a créé un monde aussi lumineux et fragile que les rêves après lesquels court ce débauché de Tom Rakewell. Entretien avec le scénographe qui joue avec le vide et le plein.

 

Ce qui frappe d’abord dans la scénographie que vous avez conçue pour The Rake’s progress, c’est votre choix de tourner le dos aux tableaux de Hogarth qui avaient inspiré Stravinsky…
Pierre-André Weitz : Oui, pour la simple raison que Stravinsky et son librettiste Auden avaient eux-mêmes pris une certaine distance avec cette série de tableaux : dans l’opéra, par exemple, Tom n’épouse pas une riche héritière, vieille et borgne, pour lui soutirer sa fortune… Avec Olivier [Py], nous avons préféré revenir au livret et à la partition, afin de concevoir un spectacle qui respecterait l’œuvre sans pour autant l’enfermer dans un système de conventions ou de traditions visuelles. En tant que scénographe, mon but est plutôt de créer un espace en mouvement qui correspond à une réalité musicale. A une forme d’hyperréalisme nous préférons le symbole, la métaphore, l’allégorie, ce qui ne nous empêche pas d’aborder d’autres aspects de l’œuvre – historique, politique, religieux…

Quel a été votre point de départ ?
Pierre-André Weitz : Nous sommes partis de l’idée que tout devait se passer dans la chambre de Tom, que sa chambre était l’espace métaphorique de sa vie, le plateau de théâtre par lequel le monde se présenterait à lui. Nous nous sommes alors très vite aperçus qu’il était essentiel de revendiquer la théâtralité de l’œuvre : à travers son existence, Tom Rakewell essaie d’affirmer une liberté absolue mais se retrouve manipulé par Nick Shadow, qui tire les ficelles son histoire.

Tout au long de l’opéra, la scénographie évolue. L’un des partis pris –  récurrents dans votre esthétique – est de montrer ces changements à vue. Est-il important de représenter sur scène les coulisses du spectacle ?
Pierre-André Weitz : A partir du moment où l’on révèle la supercherie, où l’on dit au spectateur qu’il est au théâtre, où on lui montre la machine et les techniciens, il est évident qu’il va advenir autre chose, une autre émotion : en d’autres termes, l’émotion que l’on cherche à communiquer au public sera purement théâtrale, différente de celle qu’il peut éprouver au cinéma ou devant son poste de télévision. Sur scène, je n’essaie pas de représenter la réalité mais un autre réel : ça n’en est pas moins magique.

Un autre trait saillant de votre scénographie est la place que vous ménagez au vide : le décor n’occupe que la portion congrue de l’espace scénique.
Pierre-André Weitz : D’une manière générale, j’essaie, dans mes scénographies, de ne jamais oublier que le plein n’existe que par rapport au vide, de même que la lumière n’existe que par rapport à l’obscurité. Je songe souvent aux paroles d’un grand chef d’orchestre avec lequel j’ai travaillé, qui me disait que pour obtenir un grand fortissimo, il fallait d’abord un grand pianissimo… Dans le cas de The Rake’s progress, ce vide fait sens : il rappelle la fascination de Tom pour le néant, c'est-à-dire pour la chose au-delà de la chose.

Les néons – très présents sur scène, qui vous servent à construire une architecture de lumière – renvoient-ils également au néant par lequel se laisse éblouir le personnage ?
Pierre-André Weitz : Ces tubes fluorescents constituent les éléments de base de ma scénographie : je joue à les multiplier ou à les déplacer pour créer un monde en devenir. Ce qui m’intéresse dans cette architecture lumineuse, c’est qu’elle est trompeuse. On finit par ne plus savoir si elle s’inscrit réellement dans un espace ou si ce ne sont là que des traits lumineux que l’on apercevrait à travers la découpe d’une surface sombre : est-ce la lumière que l’on voit ou le reflet de la lumière ? Entre les deux, la réalité oscille…


Propos recueillis par Simon Hatab

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