Charles Duprat / OnP
Mardi 28 janvier 2014
Wild West
La Fanciulla del West

Avec les aventures de La Fanciulla del West, à l'affiche de l'Opéra Bastille du 1 au 28 février, Puccini offrait à l’opéra son premier western. Nikolaus Lehnhoff met en scène ce théâtre des âmes égarées au bout du monde. Entretien.

La Fanciulla del West se déroule en amérique, à l’époque de la ruée vers l’or : un cadre plutot inhabituel pour un opéra…
Nikolaus Lehnhoff : Oui, en donnant à son oeuvre le cadre et la couleur d’un western, Puccini initie un mélange des genres assez inattendu. De fait, « La Fanciulla » est le premier opéra « Wild West » de l’histoire de l’art lyrique. Il faut savoir que, comme beaucoup, Puccini avait été fasciné par la figure mythique de Buffalo Bill. Sept ans après avoir composé Madama Butterfly, alors qu’il était depuis longtemps à la recherche d’un nouveau sujet, il a vu représenter sur scène la pièce de David Belasco – The Girl of the Golden West. En décidant de l’adapter en opéra, le compositeur a sûrement réalisé un rêve de jeunesse…

Le western est un genre cinématographique très codifié. Fait-il bon ménage avec l’opéra ?
Nikolaus Lehnhoff : Sur le plan dramaturgique, Puccini accordait une grande importance au livret, dont la forme finale ne parvenait pas à le convaincre. Il trouvait notamment le premier acte beaucoup trop long, trop plein d’épisodes qu’il jugeait anecdotiques, inintéressants d’un point de vue dramatique. Ce qui est très intéressant, c’est que l’on retrouve dans l’opéra « américain » de Puccini tous les traits caractéristiques du genre : la psychologie monolithique des personnages, l’avidité, la fièvre de l’or, un triangle amoureux aussi réjouissant qu’incroyable… C’est une sorte de conte de fées qui prendrait place en plein Far West ! Mais ces personnages, parfois triviaux, sont également dotés d’un fort potentiel : ils offrent aux interprètes de très nombreuses possibilités théâtrales et vocales.

La Fanciulla del West marque une évolution remarquable dans le style de Puccini, dans un paysage musical désormais influencé par Debussy, Schoenberg ou encore Stravinsky…
Nikolaus Lehnhoff : Oui, avec sa « Fanciulla », Puccini avait l’intention de démontrer à tous qu’il était en mesure de composer une oeuvre « moderne » : renoncement à la mélodie - précisément ce pour quoi il était apprécié ! – mais aussi évolution de l’harmonie et des timbres, attention toute particulière portée à l’atmosphère musicale, voix s’exprimant dans un style presque exclusivement déclamatoire…
Lors de la première représentation en langue allemande à Berlin, Heinrich Mann avait d’ailleurs déclaré avec humour : « Toute une soirée de Puccini et pas une seule mélodie ! »

Il est question dans « La Fanciulla » de la conquête de l’Ouest, de la fondation d’une nation , du passage de l’état de nature à l’état de culture . Comment ce thème peut-il résonner dans notre société actuelle ?
Nikolaus Lehnhoff :  Effectivement, à travers la conquête de l’Ouest, La Fanciulla del Westmet en scène l’un des mythes fondateurs de la nation américaine. C’est la raison pour laquelle, dans l’interprétation que nous en donnons, nous nous sommes amusés à accentuer la satire afin d’égratigner tous les travers de l’american way of life actuel. Pendant un peu plus de deux heures, nous croiserons des aventuriers mais aussi des existences ratées qui vivent en marge de la société. Pour une raison que nous ignorons, ils se retrouvent dans un Far West aussi inconfortable qu’inhospitalier. Là, ils vivent à l’écart de l’ordre et de la justice. Cette petite société est aussi une métaphore de la société capitaliste dans ses excès les plus extrêmes : lynchages, activités clandestines proches de la mafia, amour des armes à feu… avec pour horizon Hollywood, qui a toujours été utilisée comme l’icône rédemptrice du capitalisme. Oui, je dirais que ma Fanciulla del West est un film d’action qui se situerait quelque part entre Hollywood et Wall Street…


Propos recueillis par Nils Haarmann*
Retrouvez cet article dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris


*Après avoir étudié la littérature, les arts du spectacle et le cinéma à Berlin, Paris et New York, Nils Haarmann participe au Robert Wilson Summer Programme et séjourne au Watermill Center. Dramaturge à la Schaubühne de Berlin, il collabore avec les metteurs en scène Rodrigo Garcia, Wajdi Mouawad, Jan Gockel, Ivan Panteleev, Peter Kleinert, Friederike Heller… Il est également traducteur de textes dramatiques.

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