Frederick Delius - Ida Gerhardi (1912)
Lundi 22 octobre 2012
Vous avez dit anglais ?
Hommage à Frederick Delius

Anglais, Frederick Delius - dont nous fêtons cette année le cent-cinquantième anniversaire - l’est assurément par sa naissance. Pour le reste, par sa vie, par ses voyages, par ses influences, cette personnalité complexe et mystérieuse n’a eu de cesse – à une époque marquée par la montée des nationalismes – de se poser comme un artiste profondément européen. Jérôme Rossi dresse le portrait de ce compositeur singulier auquel la saison Convergences consacre deux soirées à l'Amphithéâtre - les 5 et 10 novembre - ainsi qu'une conférence au Studio le 25 octobre.

 

Ses parents, d’origine allemande, ont décidé de s’installer à Bradford, dans le nord de l’Angleterre, pour y faire fortune dans le domaine du textile. C’est là que naît Frederick Delius (1862-1934), qui porte à sa naissance le prénom « Fritz » – il changera de prénom en 1903. Cette ascendance germanique marquera le compositeur toute sa vie, à travers notamment la lecture de Nietzsche. Pour le compte de l’entreprise commerciale de son père, le jeune Delius sera envoyé dans plusieurs pays en tant que représentant. Découvertes à cette occasion, les montagnes norvégiennes et la culture scandinave vont le fasciner : Frederick devient un « Norvégien de coeur » et n’aura de cesse, toute sa vie et tant que sa santé le lui permettra, de passer ses étés à randonner dans le Jotunheim. Mis en demeure par son père de trouver un emploi plus sécurisant que celui de compositeur, il choisit d’aller s’occuper d’une plantation d’oranges en Floride, prétexte pour échapper à l’emprise paternelle. Pendant deux ans, entre 1884 et 1885, au bord de la rivière Saint John, il peut entendre les chants des anciens esclaves travaillant dans sa plantation. Cette expérience revêt pour le compositeur l’importance d’une révélation : la dimension improvisée, les harmonies, les mélodies noires seront intégrées à son langage bien avant Dvorák ou Gershwin, tant dans son poème symphonique Florida Suite (1887) que dans son opéra noir, Koanga (1897). À son retour d’Amérique, c’est naturellement au Conservatoire de Leipzig, à la réputation inégalée en Europe, que Delius souhaite « faire ses classes » ; il y nouera des amitiés durables avec les compositeurs norvégiens Christian Sinding et Edvard Grieg. Désormais en pleine possession de son « métier », il choisit de s’installer à Paris où réside l’un de ses oncles. Grâce à la médiation de Grieg, il a pu négocier une petite rente auprès de son père lui permettant de se consacrer entièrement à son art. Les années parisiennes seront fastes en rencontres : Strindberg, Munch, Gauguin, Rodin – Delius préfère manifestement la compagnie des peintres et des écrivains à celle des musiciens. Signalons tout de même deux amitiés professionnelles avec Florent Schmidt et Maurice Ravel qui transcrivirent quatre de ses opéras pour piano. Ravel travailla sur l’opéra en français, Margot la Rouge, court ouvrage en un acte dans un style proche du vérisme. Delius est fasciné par Paris au point qu’il lui consacre une oeuvre symphonique de grande ampleur : le poème symphonique Paris, the Song of a Great City (1900). Paradoxalement, c’est en Allemagne que le compositeur connaît ses premiers succès, avec A Mass of Life (1905), une oeuvre pour solistes, choeurs et orchestres aux dimensions mahlériennes, et son opéra A Village Romeo and Juliette (1907).

 

Au tournant du siècle, Delius a choisi de s’installer auprès de l’artiste peintre Jelka Rosen dans un petit village de Seine-et-Marne, près de Fontainebleau, Grez-sur Loing. Il y restera jusqu’à sa mort, ne quittant son domicile qu’à l’occasion de randonnées en Norvège ou de séjours en Allemagne ou en Angleterre. Car, après l’Allemagne, c’est l’Angleterre qui tombe sous le charme de « son » compositeur. Brigg Fair, Appalachia, la cantate Sea Drift, le Concerto pour piano sont autant d’oeuvres qui séduisent le public britannique qui n’hésite pas à faire de Delius l’un de ses hérauts au même titre que son compatriote Edward Elgar. La jeune génération – Vaughan Williams, Holst, Bax, Bantock, O’Neill – voit en Delius une figure capable de redynamiser la vie musicale anglaise. Le compositeur ira jusqu’à créer une Musical League afin de faire jouer les jeunes musiciens. Voilà qui remet en cause l’image d’un compositeur replié sur lui-même ! Autre atout majeur qu’il possède dans son pays natal : il a désormais l’appui inconditionnel du chef d’orchestre Sir Thomas Beecham qui va dépenser une énergie considérable à le jouer dans tous ses concerts.

 

Le premier conflit mondial surprend Delius au moment où celui-ci parvient à l’apogée de sa gloire : il est l’égal de Richard Strauss – auquel il est souvent comparé – en Allemagne, et sa popularité en Angleterre est assurée, aussi bien auprès du public que des compositeurs. Sa cantate Songs of Sunset (1907), son dernière opéra Fennimore and Gerda (1910), son poème symphonique In a Summer Garden (1908-1911), son célèbre « Chant du coucou au printemps » (On Hearing the First Cuckoo in Spring, 1912) montrent un compositeur au sommet de son art. Après la guerre, l’Europe panse ses plaies : une page s’est tournée et un esprit nouveau souffle dans les esprits. L’atonalité des trois Viennois, l’esprit festif du groupe des six, le néo-classicisme de Stravinsky, tous ces nouveaux courants relèguent peu à peu le postromantisme tardif de Delius. Tel Debussy, le compositeur se tourne alors vers des formes plus académiques : ce seront les trois sonates pour violon et piano, la sonate pour violoncelle et piano, et les concertos pour violon, pour violoncelle, pour violon et violoncelle. Ces oeuvres transcendent les genres par l’extraordinaire souffle de liberté qui les porte. Dans le cadre d’une mélodie continue, le soliste atteint des sommets de lyrisme. En 1924, la phase tertiaire d’une syphilis vraisemblablement contractée pendant les années parisiennes, a raison du corps du compositeur : Delius se retrouve aveugle et presque totalement paralysé. Trois années de souffrance et de stérilité créatrice suivent alors. Mais un miracle survient quand Eric Fenby, un jeune musicien anglais, entend parler de la déchéance du compositeur. Pris de compassion, Fenby propose spontanément à Delius ses services en tant que secrétaire musical. Tant bien que mal, une collaboration unique dans les annales de la création occidentale se met en place : une vingtaine d’oeuvres – certaines issues d’esquisses antérieures – va naître de la voix de Delius sous la plume de Fenby. À bout de souffle, mais heureux (« J’ai eu une vie magnifique »), Frederick Delius s’éteint à l’âge de 72 ans le 10 juin 1934. Il est enterré dans le cimetière de Grez avant que son corps ne soit rapatrié en Angleterre près d’un an plus tard.

 

Tout au long de son oeuvre, Delius a célébré la vie. Dans les dernières années de sa vie, aveugle et paralysé, il pouvait rester des heures sur sa chaise longue à guetter le soleil et à en ressentir la caresse chaude sur sa peau : « Est-ce que le soleil est parti ? Combien de temps dois-je attendre avant de le sentir à nouveau ? Est-ce un très gros nuage ? Pouvez-vous vous décaler légèrement ? Mais vous avez dit qu’il arrivait… Je ne le sens toujours pas ! » Fervent disciple de Nietzsche, athée convaincu, Delius chercha toujours à profiter de l’instant. La nostalgie, état dans lequel nombre de critiques ont reproché au compositeur de se complaire, n’était que la certitude de ne jamais revivre le moment présent et la volonté d’en restituer le souvenir le plus pur dans sa musique. Quand Delius évoque un lieu, ce sont ses propres sentiments et émotions qu’il cherche à retrouver et à partager, qu’il s’agisse d’un sommet montagneux, d’une ville ou d’un chant d’oiseau. Pour le compositeur, « la musique devrait être une chose simple et intime, directe et immédiate dans sa communication d’une âme à une autre, une question d’instinct plutôt que d’apprentissage, de coeur plutôt que de tête. Elle ne devrait jamais être compliquée, ou, en d’autres termes, l’intellect devrait rester à sa place, car les complications lui feraient perdre son pouvoir émotionnel. On ne devrait jamais prendre conscience de ses mécanismes ou de la manière dont elle fut élaborée, autrement, comment pourrait-elle nous transporter ? Certains compositeurs ont semblé penser que la musique était un moyen de faire étalage de leur ingéniosité. Une telle attitude n’est pas valable pour la musique. Être purement cérébral est simple, émouvoir de manière profonde et sincère est difficile. » À présent que le langage de Delius a été popularisé par tant de musiques de film – il était le compositeur préféré de Bernard Hermann, compositeur de nombreux films d’Alfred Hitchcock –, il n’est pas évident d’apprécier son originalité. Le cent-cinquantième anniversaire de sa naissance est une occasion – que nous n’espérons pas unique ! – de lui prêter une oreille neuve.

Jérôme Rossi

Maître de conférences à l’Université de Nantes, Jérôme Rossi est l’auteur de nombreux articles consacrés à la musique post-romantique, ainsi qu’aux rapports entre la musique et le cinéma. Son ouvrage sur l’oeuvre de Frederick Delius a obtenu le Prix des Muses de la biographie en 2011. Compositeur, il a signé les partitions de nombreux courts-métrages et documentaires.

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