Jeudi 22 mai 2014
Une vocation pour Violetta
Diana Damrau
La nouvelle Traviata à bastille marque à la fois les débuts tant attendus de Diana Damrau à l’Opéra de Paris et sa rencontre rêvée avec le metteur en scène et cinéaste Benoît Jacquot : un juste retour des choses pour celle qui a décidé d’embrasser la carrière lyrique en découvrant un soir à la télévision la Violetta de Teresa Stratas. Portrait.

Écoutez Diana Damrau interpréter Addio del passato



Entre Diana Damrau et son public, l’amour a débuté avec un disque de très haute altitude consacré aux coloratures mozartiennes et dirigé par Jérémie Rhorer. Le genre d’album dont les aficionados parlent durant des mois et que les critiques, l’un après l’autre, couronnent de lauriers au fil d’une année.

Ce cru 2008 voyait en effet éclore une nouvelle génération de « baroqueux » mozartiens, succédant à la salve des grands anciens, Gardiner, Jacobs, Harnoncourt. Côté voix, alors que l’astre d’Edita Gruberova pâlissait, Diana Damrau entamait une carrière fulgurante. La belle n’en était cependant pas à ses débuts. Ce CD couronnait un trajet de parfaite colorature : Reine de la nuit, Zerbinetta dans Ariane à Naxos, Olympia des Contes d’Hoffmann. Mais un événement déclencheur venait de la propulser dans le circuit international. Ce fut cet accident heureux qu’espère secrètement tout chanteur : remplacer au pied levé une star défaillante. Pour Diana, il s’agit d’Anna Netrebko, au Metropolitan Opera de New York, dans Lucia di Lammermoor. Quel rôle plus emblématique pour une colorature que cette acmé du bel canto qu’immortalisa Jules Verne dans Le Château des Carpathes ?
Désormais l’encens allait brûler au pied de la nouvelle idole lyrique et sa légende commencer de s’écrire.

Diana Damrau naquit à Günzburg an der Donau, en Allemagne. Comme nombre de chanteurs contemporains (Isabelle Druet ou Pavol Breslik), c’est d’abord vers le rock que la porte son amour de la musique. La passion opéra la frappe par hasard. Laissée seule par ses parents devant la télévision, elle y découvre, bouleversée, Teresa Stratas incarner La Traviata dans l’admirable adaptation cinématographique signée Franco Zeffirelli. Elle se sent prédestinée pour la carrière. Ce sera d’abord le court, mais si délicieux, rôle de Barbarina des « Noces » à Würzburg où elle apprend le chant. À Mannheim puis à Francfort, elle va pratiquer la troupe d’opéra, cette exigeante école où les egos affrontent l’endurance et la polyvalence. En 2002, Diana se lance en indépendante et chante vite auprès des plus grands : Boulez, Mehta, Davis et Harnoncourt, avec qui elle enregistre la rare Zaide de Mozart. La chanteuse s’inscrit à la fois dans le baroque, en participant à la re-création d’Europa riconosciuta de Salieri à la Scala, sous la direction de Riccardo Muti, mais aussi dans Richard Strauss où elle incarne une lumineuse Sophie du Chevalier à la rose avec Christian Thielemann.

C’est avant tout la colorature que les scènes s’arrachent, tant cette tessiture est rare et spectaculaire. Poupée mécanique, Gilda de Rigoletto, à chaque prise de rôle le timbre gagne en séduction, cristallin, fuselé et piqueté d’aigus adamantins.
Si les contre-fa et les contre-sol sont venus naturellement à la jeune chanteuse de Mannheim, tenir un tel niveau tient du sport de très haut niveau. Il faut être constamment à l’écoute de son propre corps, guetter le moindre signe de fatigue, éviter les restaurants trop bruyants pour ne pas avoir à parler fort. L’athlète vocal qui se condamne à endosser ces rôles stratosphériques doit être au meilleur de sa forme lorsque la course commence.

Aujourd’hui, à 42 ans, la Reine de la nuit n’est plus son rôle fétiche. Diana Damrau a mûri d’autres rôles, dont celui qui lui révéla sa vocation, Violetta de La Traviata. On lui proposa le rôle dès 2008, mais la cantatrice a su attendre trois ans pour s’y risquer, d’abord à Bilbao, puis à New York et enfin à Milan. Elle l’a longuement mûri dans son esprit et son corps, d’autant qu’une grossesse est venue avantageusement transformer son organe vocal. La voix y a gagné en rondeur et en consistance. Une nécessité absolue pour tenir ce rôle bifide qui réclame à la fois les vocalises effrénées – dans È strano… Ah, fors’è lui… Follie !…Follie ! – et une passion presque vériste dans la progressive agonie du troisième acte. Mais de la part d’une cantatrice qui était capable d’investir à la fois la Reine de la nuit et Pamina, tout est possible.
Si on a pu voir Diana Damrau à Milan le 7 décembre dernier, dans la mise en scène quelque peu chahutée de Dmitri Tcherniakov, la vision qu’a peaufiné Benoît Jacquot, homme de théâtre sobre et historiquement juste, devrait sans nul doute lui convenir comme un long gant de soie souligne la grâce d’un avant-bras.


Vincent Borel*
Retrouvez cet article dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris


*Journaliste et romancier, Vincent Borel est notamment l’auteur de deux Journaliste et romancier, Vincent Borel est notamment l’auteur de deux ouvrages sur Lully et d’un essai sur l’art lyrique Un curieux à l’opéra (Actes Sud).
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