Charles Duprat/OnP
Mercredi 23 avril 2014
Symphonie chorégraphique
Daphnis et Chloé - Benjamin Millepied
Benjamin Millepied retrouve les danseurs du Ballet de l’Opéra pour une nouvelle création sur l’un des plus grands chefs-d’oeuvre du xxe siècle, Daphnis et Chloé de Maurice Ravel. Le chorégraphe s’imprègne de la musique et plonge, pour cette aventure au goût de challenge, dans un voyage hors du temps. Rencontre.
Composition d'envergure, un des chefs-d’oeuvre de la musique française, Daphnis et Chloé a inspiré des générations de chorégraphes, de Michel Fokine, qui allait être le premier à la transposer en scène, à Frederick Ashton. Ce printemps, Benjamin Millepied se confronte à son tour à la partition de Maurice Ravel. Un défi. Brigitte Lefèvre, Directrice de la danse, est l’instigatrice de cette rencontre qui s’enrichit de la présence de l’Orchestre et du Choeur de l’Opéra de Paris sous la direction de Philippe Jordan et de l’artiste Daniel Buren qui signe la scénographie. Daphnis et Chloé conte les aventures contrariées d’un berger et de sa promise Chloé. Plus d’un siècle après sa création – le 8 juin 1912 au Théâtre du Châtelet – le Ballet de l’Opéra de Paris entre dans la danse de Ravel. Un événement. Benjamin Millepied nous en explique les enjeux… et ses envies.

Daphnis et Chloé est votre troisième collaboration avec le Ballet de l’Opéra de Paris après Amoveo et Triade. En tant que chorégraphe, quel regard portez-vous sur cette compagnie ?
Benjamin Millepied :
J’apprécie ici la possibilité de travailler sur une technique classique, le bagage des interprètes, mais avec une qualité moderne dans la danse. Les danseurs du Ballet de l’Opéra font tellement de choses, de bonnes expériences en matière de chorégraphie. Il y a cette facilité gestuelle, ce plaisir pour moi de créer avec de grands solistes. Il y a une raideur dans bien des compagnies de ballet que je ne retrouve pas ici.

Vous avez vous-même été un interprète dans une compagnie, le New York City Ballet, pendant de nombreuses années…
Benjamin Millepied :  Disons que le New York City Ballet est sans doute l’une des compagnies les moins rigides qui soit, aux États-Unis en tout cas. Au Ballet de l’Opéra de Paris, il y a cette limpidité que j’ai pratiquée à New York. La façon de se tenir, le poids du corps dans le sol, la façon de s’élever. Je suis riche de tout cela.

Quelle a été votre réaction à la proposition de Brigitte Lefèvre de chorégraphier Daphnis et Chloé ?
Benjamin Millepied :  Je suis passé par plusieurs étapes ! Quand j’ai accepté, j’ai commencé à écouter la pièce de Maurice Ravel autrement. Cela demande du temps pour en saisir les nuances, la complexité, les différents mouvements également. Au début, j’ai pensé : il y a cette histoire. Mais pourquoi ne pas s’en écarter un peu, repenser l’histoire de ce berger et son amour, Chloé, qu’on enlève puis qui finit délivrée par Pan et mettre en scène trois couples. Je me suis plongé dans le roman de Longus encore et encore : tout est précis chez Ravel. Igor Stravinsky disait de lui que c’était le plus grand horloger suisse ! Je me suis rendu compte que l’on avait avant tout envie de se plonger dans ce voyage, de s’attacher à ce couple du début à la fin. Mon idée, en tant que chorégraphe, est alors de me servir de ce fil narratif pour continuer le voyage… Simplement, je voudrais un espace hors du temps. Que l’on arrive à produire des images moins référencées. Amener vers d’autres voyages en définitive.

Ravel et Daphnis et Chloé, c’était une aventure compliquée à l’époque… ?
Benjamin Millepied :  Oui, c’est ce qui est raconté : il a mis deux ou trois ans à arriver au bout, a eu des problèmes avec Diaghilev, le commanditaire. Mais il y a également sa présence : il n’habitait pas si loin de l’Opéra. D’une certaine façon, il y revient aujourd’hui.

Vous êtes donc parti de cette figure, un couple, Daphnis et Chloé ?
Benjamin Millepied : Oui et plus exactement d’Aurélie Dupont et Hervé Moreau. Je trouvais bien de faire un autre ballet avec Aurélie, qui quittera la Maison la saison suivante. J’avais cette idée de la retrouver. Il y a deux autres Daphnis et Chloé, à savoir Laetitia Pujol et Mathieu Ganio, ainsi qu’Amandine Albisson et Mathias Heymann. Une autre Étoile, Eleonora Abbagnato, complète la distribution dans le rôle de Lyceion. Et le Corps de Ballet.

C’est-à-dire beaucoup de monde sur le plateau ?
Benjamin Millepied :  Plus d’une vingtaine de danseurs effectivement. Lorsque vous vous confrontez à une des grandes partitions du xxe siècle, vous pouvez le faire avec cette ambition. Et essayer d’être à la hauteur. Daphnis et Chloé est un ballet qui n’a pas été si souvent donné. J’ai regardé la version de Frederick Ashton que je trouve plutôt réussie. Je vais montrer à mon tour des contrastes, des nuances dont est riche la musique. D’où cette nécessité d’un gros travail avec le Corps de Ballet. On sera loin de mon projet avec le Los Angeles Dance Project, plus proche de ce que j’ai pu faire ces derniers temps avec le New York City Ballet ou le Mariinski, des pièces que peu de personnes ont vues par ici. Il y a l’idée de faire un ballet moderne sur pointes. Raconter une histoire sans être dans la pantomime. Je crois que ce ballet est le plus gros challenge chorégraphique de ma carrière. Mais c’est maintenant ou jamais.

Dans cette création, vous partagez l’affiche avec le plasticien Daniel Buren. Pouvez-vous nous parler de cette rencontre ?
Benjamin Millepied : Daniel est on ne peut plus sérieux et réfléchi. Il m’a proposé huit idées de projet et chacune était séduisante, convaincante. J’ai choisi l’idée la plus forte. Il y a cette volonté de formes en mouvement, des formes qui évoluent lentement. Pas de représentations qui iraient chercher dans la mythologie grecque. Cet environnement scénique convient au ballet. Et l’idée de travailler en équipe me plaît. À l’époque des Ballets Russes, tous les talents étaient dans la même ville, Paris, ou presque. C’était plus évident. C’est plus difficile de nos jours, on voyage tous tellement. Après, le plus compliqué c’est d’avoir l’instinct de faire les bonnes rencontres sur les bons projets.

Une équipe renforcée par la présence de Philippe Jordan et de l’Orchestre de l’Opéra de Paris…
Benjamin Millepied : Quelle chance de pouvoir collaborer avec cet Orchestre, un des meilleurs qui soient. Cela préfigure aussi ce que je veux faire dans le futur* : envisager tous les possibles entre la Compagnie et cette formation musicale, que de grands chefs viennent, par exemple, diriger l’Orchestre pour le Ballet à l’instar de Valery Gergiev au Mariinski.

Quel genre de chorégraphe êtes-vous en studio ?
Benjamin Millepied : Pour ce Daphnis et Chloé, j’ai beaucoup d’images fortes en tête. Mais toutes les scènes où il y aura un groupe, et donc beaucoup de mouvements, les nymphes, l’ouverture entre autres, sont écrites. Presque dessinées en fait. Je parlais tout à l’heure de ce que m’inspirait le « couple » Aurélie et Hervé. Ce qu’ils apportent en studio. Et ce qu’apportent Laetitia et Mathieu, Amandine et Mathias. Des danseurs qui peuvent avoir cette force de proposition qui leur permet de « continuer » un mouvement, de m’aider à aller dans certaines directions. Je leur montre un pas et ils ont cette capacité à l’enchaîner avec un autre.

Y a-t-il d’autres sources d’influences pour ce ballet que vous revendiquez ?
Benjamin Millepied : Cette pièce sera ancrée dans une tradition du ballet de Marius Petipa à George Balanchine. Il y aura néanmoins des sections pieds nus avec les nymphes. Fokine déjà y avait pensé sans le réaliser. Il y aura ma gestuelle qui s’inscrit dans une danse vue comme une exploration visuelle.

Vous citez George Balanchine : vous avez dansé ce chorégraphe à New York et vous partagez la soirée avec un de ses ballets justement…
Benjamin Millepied : Balanchine a chorégraphié sur des compositeurs français, je pense à Ravel avec La Valse ou Sonatine. Indirectement, il s’agit d’influences musicales pour moi aussi.

A la suite de cette création, Daphnis et Chloé, vous allez engager un autre compagnonnage avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris.
Benjamin Millepied : C’est effectivement le début d’une histoire avec des danseurs que je vais voir évoluer tous les jours !


Propos recueillis par Philippe Noisette**
Retrouvez cet entretien dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris



* Benjamin Millepied prend la direction de la danse à l’Opéra de Paris en octobre 2014.
** Philippe Noisette est critique et auteur. Dernier livre paru : Danse Contemporaine Mode d’Emploi (Flammarion 2010).

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