Vendredi 19 avril 2013
Sur le volcan
Rencontre avec Marina Abramovic

La plasticienne Marina Abramovic quitte la scène de la performance pour concevoir la scénographie de Boléro, un challenge qu'elle partage avec les danseurs du ballet de l'opéra. Entretien. (photo : Marina Abramovič © Laura Ferrari )


Vous êtes invitée à créer, aux côtés de Sidi Larbi Cherkaoui et de Damien Jalet, un nouveau spectacle pour le Ballet de l'Opéra. Comment est née cette collaboration ?

Marina Abramovič : Lorsque Brigitte Lefèvre a commandé à Sidi Larbi Cherkaoui et à Damien Jalet une création sur le Boléro de Ravel, ils m'ont proposé de réaliser, avec eux, la conception et la scénographie de ce spectacle. J'étais très impressionnée et enthousiaste. Je connais leur travail et nous sommes amis depuis longtemps. Ils ont un talent et une énergie incroyables et une façon nouvelle et différente de concevoir la danse. J'ai immédiatement accepté car il s'agit pour moi d'un terrain totalement nouveau. Si j'ai déjà collaboré avec des danseurs, je n'ai en revanche jamais travaillé sur une chorégraphie. Il existe des liens intéressants, mais aussi de grandes différences, entre la performance physique et la danse. Nous avons réfléchi ensemble à ce que je pouvais apporter de mes connaissances sur l'art de la performance. Je me trouve aujourd'hui à un moment de ma vie où j'ai envie de transmettre mon expérience de plus de quarante ans à la jeune génération, qu'il s'agisse d'artistes ou du public. J'en fais l'expérience actuellement avec le travail que je présente, « Abramovic Method », où j'invite le public à réaliser une performance. Je suis, en quelque sorte, le chef d'orchestre.



Comment s’articule le travail entre les deux chorégraphes et vous-même ? 

Marina Abramovič : Je fais des propositions mais ce n'est pas toujours simple parce que le matériau est différent. J'avais, par exemple, proposé que les danseurs aient les yeux fermés ou que l'on joue le Boléro à l'envers... mais j'ai bien compris que cela n'était pas possible... Je n'ai imposé qu'une seule règle : pas de rouge.
Nous avons fait beaucoup de recherches sur l'histoire du Boléro. Le ballet de Maurice Béjart est évidemment une référence. Comment faire différent ? Comment approcher ce nouveau Boléro ? Pour notre création, nous avons souhaité que le centre soit vide : il n'y a pas de figure centrale mais une multitude de combinaisons changeantes : tout tourne autour des relations entre homme/femme, femme/femme, homme/homme.



Qu'évoque pour vous le Boléro de Maurice Ravel ?

Marina Abramovič : En créant son Boléro, Ravel ne pensait qu'à la musique. C'était pour lui une sorte d'exercice. C'est ensuite devenu l'œuvre la plus importante qu'il ait composée. Et cela lui déplaisait... Pourquoi aime-t-on le Boléro ? Je pense que cela est intimement lié à la répétition et à l'obsession qui provoquent l'émergence de sentiments très forts. Ma propre réaction à l'écoute du Boléro est très émotionnelle. Il m'évoque la vie, la mort, la jalousie, l'amour, la haine, l'érotisme... Il y a tant d'émotions extrêmes ! Le Boléro est électrice, il est comme une sorte d'éruption émotionnelle, un volcan. Chaque individu qui écoute le Boléro peut se projeter dans ce volcan.
Le Boléro peut se concevoir comme une sorte de rite chamanique, une élévation spirituelle. Nous essayons de donner une impression d'élévation et de traduire cette forme de spiritualité.



Souvent dans vos performances, le public est interpellé. Comment envisagez-vous ici le rapport avec le public?

Marina Abramovič : Nous cherchons à remplir l'espace d'énergie et de souffle pour créer un vortex. L'idée est de percevoir non seulement la musique mais aussi la respiration et les efforts des interprètes. La musique se mêle à l'énergie des danseurs, comme s'ils portaient la partition et non l'inverse, tel que l'a imaginé Béjart.
Un immense miroir, placé sur le plateau, et le jeu de lumières, devraient créer l'illusion que les danseurs flottent au centre de milliers d'étoiles. Les repères sont brouillés : on ne sait plus où se trouvent le haut, le bas, la droite et la gauche. Les lumières d'Urs Schönebaum ont un rôle très important dans cette pièce, elles sont parfois sur scène, parfois tournées vers le public. Les costumes de Riccardo Tisci sont incroyables. Nous nous apprécions tous énormément ; cette collaboration est une véritable réunion d'artistes au pouvoir créatif équivalent.



Que représentent pour vous l'Opéra de Paris et les danseurs du Ballet ?

Marina Abramovič : La danse est pour moi un nouveau territoire et les danseurs du Ballet de l'Opéra le sont d'autant plus : il s'agit d'une compagnie « classique », rigoureuse. C'est un challenge pour moi. Mais c'est en même temps intéressant de traverser des frontières. Comment amener ces danseurs à quelque chose de différent et de plus contemporain ? Comment interagir avec ce Ballet ? Tout est question de communication et d'ouverture, de volonté de la part des danseurs. Nous les avons rencontrés et ils ont l'air enthousiastes même si ce que nous leur demandons peut sembler difficile, physique. Nous cherchons à repousser leurs limites pour que le public ressente qu'ils se donnent à 100%. Lorsque vous atteignez vos limites, une nouvelle énergie envahit votre corps et la performance prend alors un tout autre visage. 



Propos recueillis par Inès Piovesan

Retrouvez cet entretien dans En scène !

le journal de l'Opéra national de Paris



Rencontre avec Marina Abramovič le 24 avril à 20 heure - Amphithéâtre Bastille - Entrée libre sur réservation - plus d'informations

Pour aller plus loin
Site de Marina Abramovič
Sa page Facebook
Son compte Twitter de Marina Abramovič

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