© Agathe Poupeney / OnP
Jeudi 11 octobre 2012
Soldats de plomb
La Fille du régiment à l'Opéra Bastille

Après avoir fait le tour du monde, la production de Laurent Pelly arrive enfin à Paris. Le metteur en scène pose un regard attendri sur les amours militaires de Marie et Tonio, et mène tambour battant cette comédie pétillante et colorée. Entretien.

 

En Scène ! : Avant d’aborder La Fille du régiment, vous aviez – disiez-vous – quelques réserves sur cet opéra. Quelles étaient-elles?

Laurent Pelly : Ces réserves ne concernaient en aucun cas la partition de Donizetti. Depuis L’Elixir d’amour, je suis particulièrement sensible au charme et à l’invention de cette musique. Elles étaient essentiellement d’ordre dramaturgique : je me demandais comment pourrait être perçu le caractère très cocardier du livret. Le patriotisme naïf, tel qu’il s’exprime dans La Fille du régiment, n’a plus cours aujourd’hui : il nous apparaît désormais violent, simpliste, insupportable. Aussi l’ouvrage nécessitait-il un véritable travail de relecture. Avec Agathe Mélinand, nous avons entrepris de réécrire les dialogues, afin de trouver, grâce aux mots, une distance comique et salutaire à cet esprit « cocorico ».

 

En Scène ! : Pouvez-vous nous parler de ce travail de réécriture?

L.P. : Agathe Mélinand avait déjà réécrit les dialogues des ouvrages d’Offenbach que j’ai montés, ainsi que ceux du Roi malgré lui de Chabrier. Mais si, pour ces derniers ouvrages, la réécriture relevait d’un parti pris artistique, d’un choix personnel, elle était inévitable pour La Fille du régiment : les dialogues originaux sont très prolixes, ils exhalent un parfum de théâtre suranné, à mi-chemin entre la comédie et le mélodrame. Ils sont en cela très difficiles à jouer, à plus forte raison sur le gigantesque plateau de l’Opéra Bastille, où l’espace ne pardonne pas.

 

En Scène ! : Comment traitez-vous la question du patriotisme, très prégnante dans l’oeuvre ?

L.P. : Traditionnellement, la guerre qui servait de toile de fond à La Fille du régiment était une guerre napoléonienne, dont l’esprit « grognard » nous semble aujourd’hui bien lointain. Aussi ai-je choisi de transposer l’action pendant la Première Guerre mondiale, pour la rapprocher de nous, pour la reconnecter avec les souvenirs de la Grande Guerre que nous racontaient nos grands-pères : ce patriotisme sépia, teinté de sentimentalisme, dont on trouve encore la trace sur les cartes postales d’époque, qui représentent des poilus ou des soldats allemands… De là, l’idée de mettre en scène ces soldats comme des soldats de plomb, sur une gigantesque mappemonde dont les plis formeraient le relief des montagnes du Tyrol.

 

En Scène ! : « Cartes postales », « soldats de plomb », « mappemonde »… : est-ce à dire là que vous avez répondu au bellicisme de l’oeuvre par la dérision ?

L.P. : J’ai assurément cherché un contrepoint antimilitariste. En tant que metteur en scène, je crains de réduire considérablement le sens d’une oeuvre si je la tourne en dérision. Ainsi, lors du finale du deuxième acte, j’avais d’abord pensé faire revenir tous les personnages morts sur le champ de bataille. J’y ai finalement renoncé, craignant que ce procédé ne détruise complètement la pièce. Il me semble que, pour monter un opéra tel que La Fille du régiment, il faut l’aimer : il y a dans l’oeuvre une énergie, un dynamisme, un enthousiasme qui doivent être source d’émotion et qu’il faut réussir à communiquer au public.

 

En Scène ! : En voyant vos spectacles, on a souvent l’impression que vous placez l’interprète au coeur du processus de création, que vous créez des personnages « sur mesure » pour vos chanteurs …

L.P : Le travail avec les chanteurs varie d’un spectacle à l’autre. Il arrive que je ne les connaisse pas avant de commencer à répéter avec eux. Mais quand il s’agit d’artistes comme Anna Netrebko ou Felicity Lott, je pense les rôles en fonction de leurs personnalités. Dans le cas de La Fille du régiment, la production s’est montée autour de Natalie Dessay et de Juan Diego Florez. Je connaissais bien Natalie avec qui j’avais déjà beaucoup travaillé. Lorsque nous nous sommes retrouvés, nous avions envie de nous amuser, d’inventer ensemble un personnage qui se nourrirait de son tempérament, de son énergie débordante. Nous avons créé une véritable héroïne de bande-dessinée, drôle, menue, garçon manqué, généreuse… On a coutume de représenter la fille du régiment en vivandière, vêtue d’une large robe. Pour notre part, nous avons décidé de prendre l’expression au pied de la lettre : la « fille du régiment », c’est avant tout une fille qui a été élevée parmi les soldats. De là, l’idée amusante qu’elle ait été contaminée par leurs manières, qu’elle se comporte comme un garçon… Désormais, le rôle-titre, tout le spectacle sont très imprégnés de la personnalité de Natalie.

 

En Scène ! : Cette Fille du régiment a beaucoup voyagé à travers le monde. Comment jugez-vous cette longue carrière ?

L.P : C’est l’une de nos productions qui a été le plus été représentée, avec La Belle Hélène et Platée. Le spectacle vit, évolue au gré des interprètes : Juan Diego, Natalie, Diana Damrau, Patrizia Ciofi… Lorsqu’un spectacle est très joué, ce qui me frappe, c’est qu’au fil des reprises s’installe une certaine aisance, une facilité, une virtuosité. Tout devient léger, presque comme une comédie musicale. Cette forme de spontanéité est rare, très recherchée à l’opéra. Cette production de « La Fille », créée à Londres, a été reprise à Vienne, à New York, à Barcelone… Étrangement, elle ne l’avait encore jamais été en France. Je trouve intéressant qu’elle finisse sa course devant le public français, dans une mise en scène qui fait appel à sa mémoire, à son inconscient collectif. Le fameux « Salut à la France… », qui achève l’opéra, était sans doute ce qui m’effrayait le plus dans l’oeuvre avant que je ne la mette en scène. J’avais finalement décidé de prendre ce sentiment cocardier à bras-le-corps en faisant retentir dans la salle un grand « cocorico ». J’aurai une pensée particulière lorsqu’il résonnera à Paris…

 

 

 Propos recueillis par Simon Hatab

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