Mardi 11 septembre 2012
Quand le chant se fait âme
Portrait de Michaela Kaune à l'affiche de Capriccio

Triomphant à Bayreuth et à Salzbourg, Michaela Kaune s’était faite scandaleusement discrète en France. Ses débuts attendus dans le rôle de la comtesse de Capriccio signent son grand retour à l’Opéra de Paris : à elle ce choix difficile entre le poète et le compositeur dans l’opéra crépusculaire de Richard Strauss.

 

 

à écouter
Et pour agrémenter la lecture du portrait que lui consacre Jean-Jacques Groleau, nous vous proposons de (ré)écouter deux lieder interprétés par la soprano : L'Ode à la lune, extrait du Rusalka de Dvorak - Schleswig-Holstein Festival Orchester, direction Christoph Eschenbach (voir la vidéo ci-dessus), et Beim Schlafengehen, le troisième des quatre derniers lieder de Strauss (voir l'extrait à la fin du texte).

 

C’était en 1998, ou 99 peut-être… Au siècle dernier en tout état de cause : aller à Munich nécessitait encore que l’on passât au bureau de change ! Michaela Kaune, une toute jeune Pamina, se révélait aux côtés du Tamino de Rainer Trost. Sa jeunesse, son apparente fragilité, sa lumière aussi, ce frémissement du chant qui sait se faire âme, semblait soutenir sans peine la présence d’un Sarastro pourtant monumental, celui du légendaire Matti Salminen – aussi imposant de stature que de voix. Une découverte assurément, et dont on se doutait bien que le nom ne resterait pas longtemps confidentiel…

 

Cette soprano hambourgeoise, ingénue mais sûre déjà, sûre de son chant et de son jeu, nous devions la retrouver quelques années plus tard en Freia de L’Or du Rhin, Helmwige de La Walkyrie puis, surtout, en Eva des Maîtres Chanteurs de Nuremberg. Métamorphosée ? Pas même ; juste grandie, mûrie certes, mais avec cette même façon de chanter clair et lumineux toujours, et juvénile. Un chant comme densifié peut-être, électrisé, mais en rien alourdi. Ce sont ces qualités-là qui n’ont pas dû manquer de charmer les bienheureux auditeurs berlinois, où elle fit plus d’une décennie durant quelques-uns des beaux soirs de la Deutsche Oper, où elle fut en troupe depuis 1997. Mozart y était son quotidien, si l’on peut dire : Pamina donc, Ilia d’Idomeneo, la Comtesse des « Noces » et jusqu’à la plus véhémente Donna Elvira, où l’on sentait déjà poindre cette énergie sereine, cette tension de feu qui devaient devenir la marque de fabrique de ses jeunes héroïnes wagnériennes. Et petit à petit, avec la sagesse des artistes qui savent ne pas brûler les étapes, elle ajouta, saison après saison, quelques rôles nouveaux, un peu plus lourds, censément plus exposés – Agathe du Freischütz, Rosalinde de la Fledermaus, les Wagner cités plus haut. Mais sans jamais oublier de garder Mozart à son répertoire, non pas comme ascèse : comme jouvence !

 

Sans se départir de ce répertoire – qui demeure la « santé de la voix », comme disent les grands anciens –, elle fait aujourd’hui évoluer peu à peu ses rôles, les rééquilibrant, en laissant un peu plus de place chaque jour à ce que nos amis allemands qualifient de « jeune dramatique » ; ce sont ces personnages sur lesquels elle se concentre désormais, mais en donnant toujours à ses Gutrune du Crépuscule des dieux, à ses Jenufa et autres Ariane (dans Ariane à Naxos de Richard Strauss) la même grâce, la même souplesse qu’elle met à sa Maréchale (Le Chevalier à la rose), ou encore à Arabella, avec ses exigences de longueur de souffle, de ligne, de légèreté dans l’aigu, et de densité vocale. Garder la souplesse et la ligne mozartiennes dans des rôles aussi lourds, en faisant face à des orchestres souvent roboratifs, ce sont là des qualités que l’on pourrait pourtant croire antinomiques…

 

En France, Michaela Kaune s’est faite bien discrète : à peine une Donna Elvira à Montpellier en 2002, et dans la mémorable mise en scène faite pour Strasbourg par Achim Freyer, puis un concert parisien en 2004, avec le rare Stabat Mater de Karol Szymanowski et la Quatrième Symphonie de Mahler sous la baguette de Christoph Eschenbach… C’est peu. Ce n’est pourtant pas qu’elle n’aime pas la musique française : on l’a entendue en Marguerite de Faust, en Micaela, en Madame Lidoine même… Quant à l’Opéra de Paris, après l’avoir accueillie en 1999 en Comtesse des Noces de Figaro, c’est en Comtesse de Capriccio qu’il l’invite aujourd’hui. Quand on sait le soin que l’artiste a toujours porté au châtié de sa diction, disant son chant comme en son temps un Chaliapine, dont on ne sait trop s’il chantait en parlant, ou parlait en chantant, ce rôle est une véritable mise en abyme pour elle : d’entre les mots et la musique, elle ne se demande pas lesquels priment ; leur union est affect qui ne dépend plus ni de l’un ni de l’autre, mais les transcende tous deux pour quelque signification plus haute – et plus profonde. D’ailleurs, si on lui demandait, gageons qu’elle ne choisirait pas entre Olivier et Flamand !

 


Wiener Jeunesse Orchester, direction Herbert Böck

Jean-Jacques Groleau*

 

*Agrégé de Lettres classiques, ancien collaborateur à Diapason, Classica et Opéramag, Jean-Jacques Groleau est aujourd’hui directeur de l’administration artistique à l’Opéra Orchestre national de Montpellier Languedoc Roussillon.

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