Guido Loconsolo
Mardi 10 septembre 2013
Quand 200 ans seront passés
YANN BEURON, INTERPRÈTE D'ADMÈTE DANS ALCESTE
La carrière de Yann Beuron se confond avec l'histoire du renouveau de la musique de Gluck. Entre précieux enregistrements et incarnations scéniques flamboyantes, le ténor a su attacher son nom à celui du génie qui affirmait que son Alceste plairait encore deux siècles après sa création. Trajectoire. (photo : © Guido Loconsolo)
Entre Yann Beuron et Gluck, c'est une histoire d'amour et d'enregistrements, celle du renouveau baroque du Chevalier si estimé par Marie-Antoinette. Un répertoire que Marc Minkowski, à la fin des années 1990, réveilla brillamment avec Armide, suivie d'Iphigénie en Tauride et d'Orphée et Eurydice, chez DG Archiv. Yann Beuron grava " Iphigénie ", et joua également le rôle de Pylade sur la scène du Palais Garnier. C'était en 2006 dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski. Le chahut d'une partie du public n'empêcha pas son timbre clair, lumineux et fluide de remporter un franc succès. Ce sont là autant d'adjectifs picturaux pour qualifier la spécificité du " ténor a la française ", cette tessiture de haute-contre, pour utiliser l'antique terminologie, que Yann Beuron possède. Entre autres, car il y a aussi, chez ce natif de Dreux, la puissance et le soleil. On se souvient d'un Falstaff de Verdi à Bordeaux en 2006, ou il formait un couple zénithal avec Sandrine Piau.

Après la fin de ses études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris avec Anna Maria Bondi, son premier rôle fut Belmonte de L'Enlèvement au sérail, a l'Opéra du Rhin en 1995, sous la direction de William Christie. A l'époque, Yann Beuron sent que sa voix s'épanouit pleinement dans la langue française. Il se sent destiné à un répertoire encore en friche : la musique française des XVIIIe et début XIXe siècles. Plutôt que d'affronter des rôles que trop de ténors se partagent déjà, ce courant musical lui offre de quoi entamer une carrière plus intéressante. Chanter dans sa langue maternelle le met à l'aise, de la même façon que certains chanteurs allemands intègrent parfaitement l'univers du Lied germanique, comme s'il y avait une sorte de naturel à travailler sa culture et sa langue natale. Cette spécificité fut celle des grands ancêtres du chant français : Georges Thill, Alain Vanzo, Leopold Simoneau. Trois ténors qui, même dotés d'une voix puissante, voire lourde, possédaient au plus haut degré la clarté de l'émission et de la diction. Chez eux, la jeunesse du timbre est permanente. Elle semble perpétuer cet art français qu'il convient de faire remonter à Joseph Legros, créateur du rôle d'Orphée en France, et a Pierre Jelyotte, le ténor de Rameau. Ce timbre si particulier fut celui des héros de Lully. Atys, Amadis, Persée, Phaéton et Renaud avaient la même tessiture que les Hippolyte, Abaris, Dardanus, Zoroastre ou Platée de Rameau.Yann Beuron possède aujourd'hui - comme Howard Crook, Paul Agnew, Jean-Paul Fouchecourt ou Cyril Auvity à des degrés et des puissances diverses - cette typologie vocale ou le timbre est très élevé sans utiliser pour autant la voix de fausset. Le haute-contre français délivre une couleur suave, des harmoniques chaudes, une intonation douce et presque mélancolique, dans la lignée du sublime ténor que fut le Québécois Leopold Simoneau. Musicien humble et raffine, Yann Beuron est reste prudent dans la conduite de sa carrière. Il a suivi les conseils de deux grands ténors : Francisco Araiza aux cotes de qui il interpréta Idamante dans Idomeneo de Mozart, a Marseille. Et surtout l'immense Alfredo Kraus, qu'il rencontra peu de temps avant sa mort. Ce Werther de légende lui a transmis quelques techniques pour garder la voix en forme. La scène met à l'épreuve la technique et son enseignement. Entrer dans le spectacle est une page toujours vierge ; réussir à l'écrire sans taches ni ratures nécessite de savoir que l'on ne sait rien car le vrai métier s'apprend sur le tas. Kraus l'a incité a toujours retravailler la voix après les représentations. A agir, en humble artisan, sur son instrument pour le modeler et le polir. Si le contrôle est important, la concentration l'est plus encore, ne serait-ce que pour surveiller sa diction, si essentielle a une excellente prestation. Agir sur sa pratique vocale en dehors de la scène est crucial puisque sur le plateau, justement, on doit tout oublier pour ne rester que soi-même, intact vocalement, intègre psychologiquement. Peaufiner, savoir attendre, connaitre la biologie et la physionomie de son organe, ne jamais endosser de rôle trop lourd, même quand la tentation et l'orgueil de s'y mesurer sont irrépressibles, tel semble être le secret de Yann Beuron. La noblesse, la distinction, les effusions racées, les lignes lumineuses et classiques, c'est cet art singulier et exigeant que l'on entendra dès septembre, dans l'Alceste de Gluck ou Yann Beuron va interpréter le rôle d'Admète. Dans une mise en scène d'Olivier Py, qui ne sera peut-être guère plus sage que Krzysztof Warlikowski…


Vincent Borel

Retrouvez cet article dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris



Journaliste et romancier, Vincent Borel est notamment l'auteur de deux ouvrages sur Lully et d'un essai sur l'art lyrique Un curieux à l'opéra (Actes Sud)
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