Samedi 26 janvier 2013
Princesse de lumière
Kaguyahime au Palais Garnier

Entré au répertoire en 2010, Kaguyahime revient à l’Opéra de Paris, sur la scène du Palais Garnier. Un ballet sur lequel Jirí Kylián s’était longuement exprimé, et dont les propos sont toujours d’actualité.

 

 

Pour Jirí Kylián, les contes sont « source universelle de sagesse ». Celui du Coupeur de bambou, dont est tiré son ballet Kaguyahime, n’échappe pas à la règle. « Je ne suis pas persuadé que la danse soit la forme d’art la plus appropriée pour “raconter” une histoire. La danse et la littérature sont des expressions artistiques si différentes qu’il est impossible de les substituer l’une à l’autre. Mais dans le cas précis de Kaguyahime, il m’a semblé qu’il s’agissait d’un défi formidable. Dès que j’en ai eu connaissance, j’ai été fasciné par son contenu intemporel et fantastique, si caractéristique des légendes et des mythes. »

 

Ce récit japonais ancestral, rédigé au tournant du ixe et du xe siècle mais probablement issu de traditions orales beaucoup plus anciennes, raconte donc l’histoire de Kaguyahime, princesse de la Lune. Venue sur terre pour « apporter paix et amour », cette « Princesse de lumière resplendissante » déclenche malgré elle guerres et conflits entre les hommes qui convoitent sa beauté. Bien qu’éprise de l’Empereur, elle préférera quitter les hommes et retourner sur la Lune. Composé de sept parties, le conte relate les différentes étapes de cette épopée, la naissance magique de Kaguyahime, les demandes en mariage des prétendants, les fêtes, les combats et le retour de la princesse.

 

Connue de tous les Japonais, cette histoire a d’abord inspiré le compositeur Maki Ishii (1936-2003), dont la partition devait dès l’origine accompagner une chorégraphie. Trois ans plus tard, en 1988, c’est Jirí Kylián qui crée finalement un ballet avec le Nederlands Dans Theater. « C’est le compositeur et Michael de Roo qui m’avaient proposé de réaliser une chorégraphie pour cette musique. J’avais accepté sans hésiter, et avec enthousiasme, parce que sa puissance et sa profonde sensibilité m’avaient immédiatement inspiré. » Depuis longtemps attiré par la culture japonaise, Jirí Kylián avait déjà travaillé avec des artistes nippons comme Toru Takemitsu, compositeur du cinéaste Akira Kurosawa, mais aussi avec l’architecte Atsuhi Kitagawara, le sculpteur Susumu Shingu ou le costumier Yoshiki Ishinuma. « J’ai toujours profondément admiré la pensée japonaise souvent si complexe, mais toujours ramenée à quelque chose de simple. Il y a aussi, dans la culture japonaise, cette idée du “vide plein”. C’est un peu comme dans un jardin zen : il est vide, mais la spiritualité qui l’habite est très présente. La plupart des artistes japonais avec lesquels j’ai travaillé intègrent cette philosophie du vide et de la simplicité et j’ai beaucoup d’admiration pour cela. »

 

Mais comment transposer une oeuvre littéraire issue de la culture japonaise dans un langage chorégraphique contemporain et occidental ? « Nous avons rapidement compris que la simplicité était le meilleur chemin vers la solution idéale. » Loin du pastiche et du folklore, Jirí Kylián a préféré faire appel à des références plus abstraites : « Lorsque vous regardez la scène, les danseurs, les costumes, les décors… il n’y rien de japonais, à proprement parler. Avec le décorateur (Michael Simon) et les costumiers (Ferial Simon et Joke Visser), nous avons décidé d’en faire une pièce « abstraite » justement parce que l’histoire est universelle. (…) La gestuelle est également propre à mon langage et ne fait référence à aucun folklore asiatique. Il n’y a, finalement, que la musique qui évoque le Japon. »

 

Composée pour percussions et instruments à vent du gagaku (la musique de cour traditionnelle du Japon), elle est interprétée par des musiciens occidentaux et nippons. À la puissance et la subtilité de la partition, qui avaient fortement impressionné le public lors de sa création à Berlin en 1985, s’ajoute l’intensité visuelle de l’interprétation. La musique de Maki Ishii est extraordinaire à écouter et à regarder, par l’implication physique qu’elle demande et la spiritualité qu’elle induit. Fils du danseur Bac Ishii, pionnier de la danse moderne au Japon, le compositeur l’avait écrite pour qu’elle soit chorégraphiée. Dans le ballet de Jirí Kylián, les musiciens font partie du spectacle, dialogue permanent entre la scène et l’orchestre.

 

Présenté pour la première fois par le Nederlands Dans Theater au Palais Garnier en 1991, Kaguyahime est entré au répertoire du Ballet de l’Opéra en 2010 à Bastille dans une nouvelle production. Cette saison, la Compagnie reprend au Palais Garnier la chorégraphie de Jirí Kylián, cette histoire intemporelle et universelle de la lutte du Bien contre le Mal, de la quête de spiritualité contre la haine et la destruction.

 

Sylvie Blin
Retrouvez cet article dans En scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris

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